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Full text of "Oeuvres de J. Barbey D'Aurevilly. L'ensorcelée"

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J. BARBEY D’AUREVILLY 

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ŒUVRES 


J. BARBEY D’AUREVILLY 


L’EEESOXCELÉE 



PARIS 


ALPHONSE LE MER RE, - ÉDITEUR 

2 7 “ 5 I > PASSAGE CHOI'SEUL, 27-31 

M D CCC LXXVIII 










■ 


- - - - 




PRÉFACE 


e roman de L’Ensorcelée est le 
premier d’une série de romans 
qui vont suivre et dont les guer- 
res de la Chouannerie seront le 
théâtre, quand elles n’en seront pas le sujet. 

Ainsi que l’auteur le disait dans l’intro- 
duction de son ouvrage, publié pour la pre- 
mière fois en 1851, diverses circonstances 
de famille et de parenté l’ont mis à même 
de connaître mieux que personne (et ce n’est 
pas se vanter beaucoup) une époque et une 
guerre presque oubliées maintenant, car pour 
que le destin soit plus complet et plus grande 
la cruauté de la Fortune, il faut parfois que 
l’héroïsme et le malheur ressemblent à ce 
bonheur dont on a dit qu’il n’a pas d’his- 
toire. 



PRÉFACE. 


L histoire en effet manque aux Chouans. 
Elle leur manque comme la gloire et même 
comme la justice. Pendant que les Vendéens, 
ces hommes de la guerre de grande ligne, 
dorment, tranquilles et immortels, sous le 
mot que Napoléon a dit d’eux, et peuvent 
attendre, couverts par une telle épitaphe, l’his- 
torien qu’ils n’ont pas encore, les Chouans, 
ces soldats de buisson, n’ont rien, eux, qui 
les tire de l’obscurité et les préserve de 
1 insulte. Leur nom, pour les esprits igno- 
rants et prévenus, est devenu une insulte. 
Nul historien d’autorité ne s’est levé pour 
raconter impartialement leurs faits et gestes. 
Le livre assez mal écrit, mais vivant, que 
Duchemin des Scépeaux a consacré à la 
Chouannerie du Maine, inspirera peut-être 
un jour le génie de quelque grand poète; 
mais, la Chouannerie du Cotentin, la sœur 
de la Chouannerie du Maine, a pour tout 
Xénophon un sabotier, dont les mémoires, 
publiés en 1815 et recherchés du curieux et 
de 1 antiquaire, ne se trouvent déjà plus. 
Dieu, pour montrer mieux nos néants sans 


PRÉFACE. 


doute, a parfois de ces ironies qui attachent 
le bruit aux choses petites et l’obscurité aux 
choses grandes, et la Chouannerie est une de 
ces grandes choses obscures, auxquelles, à 
défaut de la lumière intégrale et pénétrante 
de l’Histoire, la Poésie, fille du Rêve, attache 
son rayon. 

C’est à la lueur tremblante de ce rayon que 
l’auteur de L’Ensorcelée a essayé d’évoquer et 
de montrer un temps qui n’est plus. Il conti- 
nuera l’œuvre qu’il a commencée. Après 
L’Ensorcelée, il a publié Le Chevalier Des Tou- 
ches; il publiera Un Gentilhomme de grand che- 
min, Une tragédie à Vaubadon, etc., etc., 
entremêlant dans ses récits le roman, cette 
histoire possible, à l’histoire réelle. Qu’im- 
porte, du reste? Qu’importe la vérité exacte, 
pointïïlée, méticuleuse, des faits, pourvu que 
les horizons se reconnaissent, que les carac- 
tères et les mœurs restent avec leur physio- 
nomie, et que l’Imagination dise à la Mé- 
moire muette : <t C’est bien cela! » Dans 
L’Ensorcelée, le personnage de l’abbé de la 
Croix-Jugan est inventé, ainsi que les autres 


4 


PRÉFACE. 


personnes qui l’entourent; mais ce qui ne 
l’est pas, c’est la couleur du temps reproduite 
avec une fidélité scrupuleuse et dans laquelle 
se dessinent des figures fortement animées de 
l’esprit de ce temps. L’écueil des romans his- 
toriques, c’est la difficulté de faire parler, 
dans le registre de leur voix et de leur âme, 
des hommes qui ont des proportions gran- 
dioses et nettement déterminées par l’histoire, 
comme Cromwell, Richelieu, Napoléon ; mais 
le malheur historique des Chouans tourne 
au bénéfice du romancier qui parle d’eux. 
L’imagination de l’auteur ne trouve pas devant 
lui une imagination déjà prévenue et rensei- 
gnée, moins accessible, par conséquent, à 
1 émotion qu’il veut produire, et plus difficile 
à entraîner. 


Septembre 185 S. 


J.-B. d’A. 


INTR OD UC LION 


A guerre de la Chouannerie, asse\ 
niai connue, et qu’on ne retrouve, 
ressemblante et vivante, que dans 
les récits de quelques hommes qui Vy 
sont mêlés comme acteurs, et qui , maintenant 
parvenus aux dernières années de leur vie, sont 
trop fiers ou trop désabusés pour penser à écrire 
leurs mémoires, cette guerre de guérillas noctur- 
nes qu’il ne faut pas confondre avec la grande 
guerre de la Vendée, est un des épisodes de l his- 
toire moderne qui doivent attirer avec le plus 
d’empire l’imagination des conteurs. Les ombres 
et l’espèce de mystère historique qui V entourent ne 
sont qu’un charme de plus. On se demande ce que 
l’illustre auteur des Chroniques de la Canongate 
aurait fait des chroniques de la Clxmannerie, si, 
au lieu d’être Écossais, il avait été Breton ou 
Normand. 



INTRODUCTION. 


Il est bien probable qu’on se le demandera encore, 
après avoir lu le livre que nous publions. Cepen- 
dant des circonstances particulières ont mis l’au- 
teur en position de savoir sur la guerre de la 
Chouannerie des détails qui méritent vraiment d’être 
recueillis. Les populations au sein desquelles la 
Chouannerie éclata, pour s’éteindre si vite, sont 
les populations de France les plus fortement ca- 
ractérisées. Quoique essentiellement actives et se 
distinguant par les facultés qui servent à domi- 
ner les réalités de la vie, la poésie ne manque pas 
à ces races, et les superstitions qu’on retrouve 
parmi elles, et dont L’Ensorcelée est un exemple, 
ou plutôt un calque, montrent bien que l’imagi- 
nation est au même degré dans ces hommes que la 
force du corps et que la raison positive. Bu 
moins si, comme les populations du Midi, ils 
n ont pas cette poésie qui consiste dans l’éclat des 
images et le mouvement de la pensée, ils ont celle-là, 
peut-être plus puissante, qui vient de la profon- 
deur des impressions... 

C’est cette profondeur d’impression qu’ils ont 
jusqu’à ce moment opposée aux efforts tentés depuis 
cinquante ans pour arracher des âmes le senti- 


INTRODUCTION. 


7 


ment religieux. Ni les fausses lumières de ce 
temps, ni la préoccupation incontestable che% les 
Normands des intérêts matériels, auxquels ils 
tiennent, en vrais fils de pirates, et pour lesquels 
ils plaident, comme l’immémorial proverbe le 
constate, depuis qu’ils ne se battent plus, n ont pu 
affaiblir les croyances religieuses que leur ont 
transmises leurs ancêtres. Un ce moment encore, 
après la Bretagne, la Basse Normandie est une 
des terres où le catholicisme est le plus ferme et le 
plus identifié avec le sol. Cette observation n était 
peut-être pas inutile quand il s’agit d’un roman 
dans lequel l’auteur a voulu montrer quelle per- 
turbation épouvantable les passions ont jetée dans 
une âme naturellement élevée et pure, et, par l’é- 
ducation, ineffaçablement chrétienne, puisque, 
pour expliquer cette catastrophe morale, les popu- 
lations fidèles qui en avaient eu le spectacle ont 
été obligées de remonter jusqu’ à des idées surnatu- 
relles. 

Quant à la manière dont l’auteur de L’Ensor- 
celée a décrit les effets de la passion et en a quel- 
quefois parlé le langage, il a usé de cette grande 
largeur catholique qui ne craint pas de toucher 


INTRODUCTION. 


aux passions humaines, lorsqu’il s’agit de faire 
trembler sur leurs suites. Romancier, il a accom- 
pli sa tâche de romancier, qui est de peindre le 
cœur de l’homme aux prises avec le péché, et il l’a 
peint sans embarras et sans fausse honte. Les in- 
crédules voudraient bien que les choses de l’ima- 
gination et du cœur, d est-à-dire le roman et le 
drame, la moitié pour le moins de l’âme humaine, 
fussent interdits aux catholiques, sous le prétexte 
que le catholicisme est trop sévère pour d occuper 
de ces sortes de sujets... A ce compte-là, un 
Shakespeare catholique ne serait pas possible, et 
Dante même aurait des passages qid il faudrait 
supprimer... On serait heureux que le livre offert 
aujourd’hui au public prouvât qu’on peut être 
intéressant sans être immoral, et pathétique sans 
cesser d’être ce que la religion veut qu’un écrivain 
soit toujours. 




L’ENSORCELÉE 


I 


A lande de Lessay est une des plus 
considérables de cette portion de 
la Normandie qu’on appelle la 
presqu’île du Cotentin. Pays de cul- 
ture, de vallées fertiles, d’herbages 
. verdoyants de rivières poissonneuses, le Coten- 
tin, cette Tempé de la France, cette terre grasse 
et remuée, a pourtant, comme la Bretagne, sa 
voisine, la pauvresse aux genêts, de ces parties 
stériles et nues, où l’homme passe cl ou rien ne 
vient, sinon une herbe rare et quelques bruyè- 
res, bientôt desséchées. Ces lacunes de culture, 
ces places vides de végétation, ces têtes chau- 
ves pour ainsi dire, forment d’ordinaire un 



IO 


l’ensorcelée. 


frappant contraste avec les terrains qui les en- 
vironnent. Elles sont à ces pays , cultivés des 
oasis arides, comme il y a dans les sables du 
désert des oasis de verdure. Elles jettent dans 
ces paysages frais, riants et féconds, de sou- 
daines interruptions de mélancolie, des airs 
soucieux, des aspects sévères. Elles les om- 
brent d’une estompe plus noire... Généralement 
ces landes ont un horizon assez borné. Le voya- 
geur, en y entrant, les parcourt d’un regard, 
et en aperçoit la limite. De partout, les haies 
des champs labourés les circonscrivent. Mais si, 
par exception, on en trouve d’une vaste largeur de 
circuit, on ne saurait dire l’effet qu’elles produisent 
sur l'imagination de ceux qui les traversent, de 
quel charme bizarre et profond elles saisissent les 
yeux et le cœur. Qui ne sait le charme des 
landes?... Il n’y a peut-être que les paysages 
maritimes, la mer et ses grèves, qui aient un 
caractère aussi expressif et qui vous émeuvent 
davantage. Elles' sont comme les lambeaux, 
laissés sur le sol, d’une poésie primitive et sau- 
vage que la main et la herse de l’homme ont 
déchirée. Haillons sacrés qui disparaîtront au 
premier jour sous le souffle de l’industrialisme 
moderne; car notre époque, grossièrement ma- 
térialiste et utilitaire, a pour prétention de 
faire disparaître toute espèce de friche et de 
broussailles aussi bien du globe que de l’âme 


L’ENSORCELÉE. 


II 


humaine. Asservie aux idées de rapport, la so- 
ciété, cette vieille ménagère qui n’a plus de 
jeune que ses besoins et qui radote de ses lu- 
mières, ne comprend pas plus les divines igno- 
rances de l’esprit, cette poésie de l’âme, qu’elle 
veut échanger contre de malheureuses connais- 
sances toujours incomplètes, qu’elle n’admet la 
poésie des yeux, cachée et visible sous l’appa- 
rente inutilité des choses. Pour peu que cet 
effroyable mouvement de la pensée moderne 
continue, nous n’aurons plus, dans quelques 
années, un pauvre bout de lande où l’imagina- 
tion puisse poser son pied pour rêver, comme 
le héron sur une de ses pattes. Alors, sous ce 
règne de l’épais génie des aises physiques qu’on 
prend pour de la civilisation et du progrès, il 
n’y aura ni ruines, ni mendiants, ni terres va- 
gues, ni superstitions comme celles qui vont 
faire le sujet de cette histoire, si la sagesse de 
notre temps veut bien nous permettre de la 
raconter. 

C’était cette double poésie de l’inculture du 
sol et de l’ignorance de ceux qui la hantaient, 
qu’on retrouvait encore, il y a quelques an- 
nées, dans la sauvage et fameuse lande de 
Lessaj-. Ceux qui y sont passés alors pourraient 
l attester. Placé entre la Haie-du- Puits et Cou- 
tances, ce désert normand où l’on ne rencon- 
trait ni arbres, ni maisons, ni haies, ni traces 


12 


L’ENSORCELÉE. 



d’homme ou de bêtes que celles du passant ou 
du troupeau du matin dans la poussière, s’il 
faisait sec, ou dans l’argile détrempée du sen- 
tier, s’il avait plu, déployait une grandeur de 
solitude et de tristesse désolée qu’il n’était pas 
facile d’oublier. La lande, disait-on, avait sept 
lieues de tour. Ce qui est certain, c’est que, 
pour la traverser, en droite ligne, il fallait à 
un homme à cheval, et bien monté, plus d’une 
couple d’heures. Dans l’opinion de tout le pays, 
c’était un passage redoutable. Quand de Saint- 
Sauveur-le-\ icomte, cette bourgade jolie comme 
un village d’Ecosse et qui a vu du Guesclin 
défendre son donjon contre les Anglais, ou du 
littoral de la presqu’île, on avait affaire à Coû- 
tâmes et que, pour arriver plus vite, on voulait 
prendre la traverse, car la route départemen- 
tale et les voitures publiques n’étaient pas de 
ce coté, on s associait plusieurs pour passer la 
terrible lande ; et c’était si bien un usage, qu’on 
citait longtemps comme des téméraires, dans 
les paroisses, les hommes, en très-petit nombre, 
il est vrai, qui avaient passé seuls à Lessay de 
nuit ou de jour. 

On parlait vaguement d’assassinats qui s’y 
étaient commis à d’autres époques. Et vrai- 
ment un tel lieu prêtait à de telles traditions. 
Il aurait été difficile de choisir une place plus 
commode pour détrousser un voyageur ou pour 


l’ensorcelée. 


13 


dépêcher un ennemi. L’étendue, devant et au- 
tour de soi, était si considérable et si claire 
qu’on pouvait découvrir de très-loin, pour les 
éviter ou les fuir, les personnes qui auraient 
pu venir au secours des gens attaqués par les 
bandits de ces parages, et, dans la nuit, un si 
vaste silence aurait dévoré tous les cris qu’on 
aurait poussés dans son sein. Mais ce n’était 
pas tout. 

Si l’on en croyait les récits des charretiers 
qui s’y attardaient, la lande de Lessay était le 
théâtre des plus singulières apparitions. Dans 
le langage du pays, il y revenait. Pour ces po- 
pulations musculaires, braves et prudentes, qui 
s’arment de précautions et de courage contre 
un danger tangible et certain, c’était là le côté 
véritablement sinistre et menaçant de la lande, 
car l’imagination continuera d’être, d’ici long- 
temps, la plus puissante réalité qu’il y ait dans 
la vie des hommes. Aussi cela seul, bien plus 
que l’idée d’une attaque nocturne, faisait trem- 
bler le pied de frêne dans la main du plus vi- 
goureux gaillard qui se hasardait à passer Les- 
say, à la tombée. Pour peu surtout qu’il se fut 
amusé autour d’une chopine ou d’un pot, au 
Taureau rouge, un cabaret d’assez mauvaise 
mine qui se dressait, sans voisinage, sur le nu 
de l’horizon, du côté de Coutances, il n’était 
pas douteux que le compère ne vît dans le 




14 


l’ensorcelée. 


brouillard de son cerveau et les tremblantes 
lignes de ces espaces solitaires, nués des va- 
peurs du soir ou blancs de rosée, de ces choses 
qui, le lendemain, dans ses récits, devaient 
ajouter à l'effrayante renommée de ce s lieux 
déserts. L’une des sources, du reste, les plus 
intarissables des mauvais bruits, comme on di- 
sait, qui couraient sur Lessay et les environs, 
c’était une ancienne abbaye, que la révolution 
de 1789 avait détruite, et qui, riche et célèbre, 
était connue à trente lieues à la ronde sous le 
nom de l’abbaye de Blanchelande. Fondée au 
douzième siècle par le favori d’Henry II, roi 
d’Angleterre, le Normand Richard de la Haye, 
et par sa femme Mathilde de Vemon, cette 
abbaye, voisine de I.essay et dont on voyait 
encore les ruines il y a quelques années, s’éle- 
vait autrefois dans une vallée spacieuse, peu 
profonde, close de bois, entre les paroisses de 
Varenguebec, de Lithaire et de Neufmesnil. 
Les moines, qui l’avaient toujours habitée, 
étaient de ces puissants chanoines de l’ordre 
de Saint-Norbert, qu’on appelait plus commu- 
nément Prémontrés. Quant au nom si pitto- 
resque, si poétique et presque virginal de l’ab- 
baye de Blanchelande, — le nom, ce dernier 
soupir qui reste des choses ! — les antiquaires 
ne lui donnent, hélas ! que les plus incertaines 
étymologies. Venait-il de ce que les terres qui 


l’ensorcelée. 


15 


entouraient l’abbaye avaient pour fond une pâle 
glaise, ou des vêtements blancs des chanoines, 
ou des toiles qui devaient devenir le linge de 
la communauté, et qu’on étendait autour de 
l’abbaye, sur les terrains qui en étaient les dé- 
pendances, pour les blanchir à la rosée des 
nuits ? Quoi qu’il en fût à cet égard, si on en 
croyait les irrévérencieuses chroniques de la 
contrée, le monastère de Blanchelande n’avait 
jamais eu de virginal que son nom. On racon- 
tait tout bas qu’il s'y était passé d’effroyables 
scènes quelques années avant que la révolution 
éclatât. Quelle créance pouvait-on donner à de 
tels récits? Pourquoi les ennemis de l’Église, 
qui avaient besoin de motifs pour détruire les 
monuments religieux d’un autre âge, n’auraient- 
ils pas commence à démolir par la calomnie ce 
qu’ils devaient achever avec la hache et le mar- 
teau : Ou bien, en effet, en ces temps où la foi 
fléchissait dans le cœur vieilli des peuples, l’in- 
crédulité avait-elle fait réellement germer la 
corruption dans ces asiles consacrés aux plus 
saintes vertus ? Qui le savait ? Personne. Mais 
toujours est-il que, faux ou vrais, ces prétendus 
scandales aux pieds des autels, ces déborde- 
ments cachés par le cloître, ces sacrilèges que 
Dieu avait enfin punis par un foudroiement 
social plus terrible que la foudre de ses nuées, 
avaient laissé, à tort ou à raison, une traînée 


i6 


L’ENSORCELÉE. 


d’histoires dans la mémoire des populations, 
empressées d’accueillir également, par un dou- 
ble instinct de la nature humaine, tout ce qui 
est criminel, dépravé, funeste, et tout ce qui est 
merveilleux. 

Il y a déjà quelques années, je voyageais 
dans ces parages dont j’aurais tant voulu faire 
comprendre le saisissant aspect au lecteur. Je 
revenais de Coutances, une ville morne, quoi- 
que épiscopale, aux rues humides et étroites, 
où j’avais été obligé de passer plusieurs jours, 
et qui m’avait prédisposé peut-être aux profon- 
des impressions du paysage que je parcourais. 
Mon âme s’harmonisait parfaitement alors avec 
tout ce qui sentait l’isolement et la tristesse. 
On était en octobre, cette saison mûre, qui 
tombe dans la corbeille du Temps comme une 
grappe d’or meurtrie par sa chute, et quoique 
je sois d’un tempérament peu rêveur, je jouis- 
sais pleinement de ces derniers et touchants 
beaux jours de l’année où la mélancolie a ses 
ivresses. Je m’intéressais à tous les accidents 
de la route que je suivais. Je voyageais à che- 
val, à la manière des coureurs de chemins de 
traverse. Comme je ne haïssais pas le clair de 
lune et l’aventure, en digne fils des Chouans, 
mes ancêtres, j’étais armé autant que Surcouf 
le corsaire, dont je venais de quitter la ville,, 
et peu me chaillait de voir tomber la nuit sur 


L’ENSORCELÉE. 


1 7 


mon manteau ! Or, justement quelques minutes 
avant le chien-et-loup, qui vient bien vite, 
comme chacun sait, dans la saison d’automne, 
je me trouvai vis-à-vis du cabaret du Taureau 
rouge , qui n’avait de rouge que la couleur d’ocre 
de ses volets, et qui, placé à l’orée de la lande 
de Lessay, semblait, de ce côté, en garder l’en- 
trée. Etranger, quoique du pays, que j’avais 
abandonné depuis longtemps, mais passant pour 
la première fois dans ces landes, planes comme 
une mer de terres, où parfois les hommes qui 
les parcourent d’habitude s’égarent quand la 
nuit est venue, ou, du moins, ont grand’peine 
à se maintenir dans leur chemin, je crus pru- 
dent de m'orienter avant de m’engager dans la 
perfide étendue, et de demander quelques ren- 
seignements sur le sentier que je devais suivre. 
Je dirigeai donc mon cheval sur la maison de 
chétive apparence que je venais d’atteindre, et 
dont la porte, surmontée d’un gros bouchon 
d ‘épines flétries, laissait passer le bruit de quel- 
ques rudes voix appartenant sans doute aux 
personnes qui buvaient et devisaient dans l’in- 
térieur de la maison. Le sulëîl oblique du cou- 
chant, deux fois plus triste qu’à l’ordinaire, car 
il marquait deux déclins, celui du jour et celui 
de l’année, teignait d’un jaune soucieux cette 
chaumière brune comme une sépia, et dont la 
cheminée à moitié cro^lée envoyait rêveusement 


i8 


l’ensorcelée. 


vers le ciel tranquille la maigre et petite fumée 
bleue de ces feux de tourbe que les pauvres 
gens recouvrent avec des feuilles de chou, pour 
en ralentir la consomption trop rapide. J’avais, 
de loin, aperçu une petite fille en haillons, qui 
jetait de la luzerne à une vache attachée par 
une corde de paille tressée au contrevent du 
cabaret, et je lui demandai, en m’approchant 
d’elle, ce que je désirais savoir. Mais l’aimable 
enfant ne jugea point à propos de me répondre, 
ou peut-être ne me comprit-elle pas, car elle 
me regarda avec deux grands yeux gris, calmes 
et muets comme deux disques d’acier, et, me 
montrant le talon de ses pieds nus, elle rentra 
dans la maison, en tordant son chignon couleur 
de filasse sur sa tête, d’où il s’était détaché pen- 
dant que je lui parlais. Prévenue sans doute 
par la sauvage petite créature, une vieille fem- 
me, verte et rugueuse comme un bâton de houx 
durci au feu (et pour elle ç’avait été peut-être 
le feu de l’adversité), vint au seuil et me de- 
manda que que j’ voulais, d’une voix traînante 
et hargneuse. 

Et moi, comme je me savais en Normandie, 
le pays de la terre où l’on entend le mieux les 
choses de la vie pratique, et où la politique 
des intérêts domine tout à tous les niveaux, je 
lui dis de donner une bonne mesure d’avoine 
à mon cheval et de l’arroser d’une chopine de 


L'ENSORCELÉE. 


19 


cidre, et qu’après je lui expliquerais mieux ce 
que j’avais à lui demander. La vieille femme 
obéit avec la vitesse de l’intérêt excité. Sa 
figure rechignée et morne se mit à reluire 
comme un des gros sous qu’elle allait gagner. 
Elle apporta l’avoine dans une espèce d’auge 
en bois, montée sur trois pieds boiteux; mais 
elle ne comprit pas que le cidre, fait pour un 
chrétian, fût la bâisson donne animâ. Aussi 
fus-je obligé de lui répéter l’ordre de m’appor- 
ter la chopine que j'avais demandée, et je la 
versai sur l’avoine qui remplissait la mangeoire, 
à son grand scandale apparemment, car elle 
fit claquer l’une contre l’autre ses deux mains 
larges et brunes, comme deux battoirs qui 
auraient- longtemps séjourné dans l’eau d’un 
fossé, et murmura je ne sais quoi dans un pa- 
tois dont l’obscurité cachait peut-être l’inso- 
lence. 

— Eh bien ! la mère, lui dis-je en regardant 
manger mon cheval, vous allez me dire à 
présent quel chemin je dois suivre pour arriver 
à la Haie-du-Puits dans la nuit et sans m’é- 
garer. 

Alors elle allongea son bras sec, et, m’indi- 
quant la ligne qu’il fallait suivre, elle me donna 
une de ces explications compliquées, inintelli- 
gibles, où la malice narquoise du paysan, qui 
prévoit les embarras d’autrui et qui s’en gausse 


* 


20 l’ensorcelée. 


par avance, se mêle à l’absence de clarté qui 
distingue les esprits grossiers et naturellement 
enveloppés des gens de basse classe. 

J e n’avais rien compris à ce qu’elle me disait. 
Aussi je me préparais, tout en rebridant mon 
cheval, à lui faire répéter et éclaircir son expli- 
cation malencontreuse, quand, s’avisant d’un 
expédient qui anima sa figure comme une dé- 
couverte, elle tourna sur le talon de ses sabots 
ferrés, et s’écria d’une voix aiguë en rentrant à 
moitié dans le cabaret : 

— Hé! maître Tainnebouy, v’ià un mônsieu 
qui demande le quemin de la Haie-du-Puits, 
et qui, si vous v’iez, va s’en aller quant et 
vous ! 

Sur ma parole, je ne me souciais pas trop du 
compagnon qu’elle me donnait de son autorité 
privée. Le Taureau rouge était mal famé, et 
l’air de la vieille n’avait rien de très-rassurant. 
Si c’était, comme on le disait, un asile pour 
des drôles de toute espèce, pour tous les vaga- 
bonds sans aveu, que ce cabaret, qui semblait 
bâti par le diable devenu maçon pour l’accom- 
plissement de quelque dessein funeste, on trou- 
vera naturel que je n’inclinasse guère à recevoir 
de la main de la reine de ce bouge un guide 
ou un compagnon pour ma route dans cette 
dangereuse lande qu’il fallait traverser et que 
la nuit allait bientôt couvrir. 


l’ensorcelée. 


21 


Mais ces réflexions, qui passèrent en moins 
de temps dans mon cerveau que je n’en mets 
à les exprimer, ne tinrent pas, malgré l’heure 
qui noircissait, la misérable réputation du Tau- 
reau rouge et l’air sinistre de son hôtesse, con- 
tre la présence de l’homme qu’elle avait appelé 
et qui vint à moi du fond de l’intérieur de la 
maison, montrant à ma vue agréablement sur- 
prise un de ces gaillards de riche mine, les- 
quels n’ont pas besoin d’un certificat de bonne 
vie et mœurs, délivré par un curé ou par un 
maire, car Dieu leur en a écrit un magnifique 
et lisible dans toutes les lignes de leur per- 
sonne. Dès aüe je l’eus toisé, du regard, mes 
défiantes idées s’envolèrent comme une nuée de 
corneilles dénichées tout à coup d’un vieux 
château par un joyeux coup de fusil tiré au 
loin dans la plaine. Je vis tout de suite à 
quelle espèce d’homme j’avais affaire. Il sem- 
blait avoir toutes les qualités nécessaires au 
passage de la lande, c’est-à-dire, en deux mots, 
la figure la plus rassurante pour un honnête 
homme et les épaules les plus effrayante^ pour 
un coquin. 

C’était un homme de quarante-cinq ans envi- 
ron, bâti en force, comme on dit énergique- 
ment dans le pays, car de tels hommes sont des 
bâtisses, un de ces êtres virils, à la contenance 
hardie, au regard franc et ferme, qui font pen- 


l’ensorcelée. 


ser qu après tout, le mâle de la femme a aussi 
son genre de beauté. Il avait à peu près cinq 
pieds quatre pouces de stature, mais jamais le 
refrain de la vieille chanson normande : 

C’est dans la Manche 

Qu’on, trouve le bon bras, 

n’avait trouvé d’application plus heureuse et 
plus complète. Il me fit l’effet, au premier coup 
d’œil, et la suite me prouva que je ne m’étais 
pas trompé, d’un fermier aisé de la presqu’île, 
qui s'en revenait de quelque marché d’alen- 
tour. Excepté le chapeau à couverture de cuve, 
qu’il avait remplacé par un chapeau à bords 
plus étroits et plus commode pour trotter à 
cheval contre le vent, il avait le costume que 
portaient encore les paysans du Cotentin dans 
ma jeunesse : la veste ronde de droguet bleu, 
taillée comme celle du majo espagnol , mais 
moins élégante et plus ample, et la culotte 
courte, de la couleur de la laine de la brebis, 
aussi serrée qu’une culotte de daim, et fixée au 
genou avec trois boutons en cuivre. Et il faut 
le dire, puisqu’il n’y pensait pas, cette sorte de 
vêtement lui allait vraiment bien, et dessinait 
une musculature dont 1 homme le moins sou- 
cieux de ses avantages aurait eu le droit d’être 
fier. Il avait passé, par-dessus ses bas de laine 
bleue à côtes, bien tendus sur des mollets en 


l’ensorcelée. 


cœur, ces anciennes bottes sans pied qui des- 
cendaient du genou jusqu’à la cheville et dans 
lesquelles on entrait avec ses souliers. Ces an- 
ciennes bottes, qui n’avaient qu'un éperon, et 
qu’on laissait dans l’écurie avec son cheval, 
quand on était arrivé, étaient, aux jambes de 
notre Cotentinais, couvertes d’une boue séchée 
qui y constellait une boue fraîche , et elles 
disaient suffisamment quelles avaient vu du 
chemin, et du mauvais chemm, ce jour-là. La 
boue souillait aussi à une grande hauteur la 
massue du pied de frêne qu’il tenait à la main, 
et qu’une lanière de cuir, formant fouet, fixait 
à son solide poignet, dans des enroulements 
multipliés. 

— J’n’ai jamais, me dit-il avec l’accent de 
son pays et une politesse simple et cordiale, 
refusé un bon compagnon, quand Dieu l’a 
envoyé sur ma route. Il souleva légèrement 
son chapeau et le remit sur sa forte tête brune, 
dont les cheveux épais, droits, coupés carré- 
ment et marqués des coups de ciseaux du frater 
qui les avait hachés d’une main inhabile, tom- 
baient jusque sur ses épaules, autour d’un cou 
herculéen, lié à peine par une cravate qui ne 
faisait qu’un tour, à la manière des matelots. 
— <-a vieille mère Giguet dit, monsieur, que 
vous allez à la Haie-du-Puits, où je vais aussi 
pour la foire de demain. Comme j’n’ai pas de 




24 L J ENSORCELÉE. 


bœufs à conduire, car vous avez un cheval 
trop ardent pour bien suivre tranquillement un 
troupeau de bœufs, j’pouvons, si vous le trou- 
vez bon, faire route ensemble et nous en aller 
jasant, botte à botte, comme d’honnêtes gens, 
et, sauf votre respect, une paire d’amis. La 
Blanche n’est pas tellement lassée, la pauvre 
bête, qu’elle ne puisse bien faire la partie de 
votre cheval. Jla connais. Elle a de l’amour- 
propre comme une personne. Auprès de votre 
cheval, elle va joliment renifler ! La lande est 
mauvaise, et, si c’est comme hier soir, dans 
les landes de Muneville et de Montsurvent, le 
brouillard nous prendra bien avant que nous n’en 
soyons sortis. M’est avis qu’un étranger, comme 
vous paraissez l’être, ne serait point capable 
de se tirer tout seul d’un tel pas et pourrait 
bien chercher sa route encore demain matin au 
lever du soleil, c’est-à-dire en pleine matinée, 
car le soleil commence d’être tardif dans cette 
arrière-saison. 

Je le remerciai de sa politesse et j’acceptai sa 
proposition de grand cœur. Il y avait dans les 
manières, la voix, le regard de cet homme 
quelque chose qui attirait et qui eût forcé la 
confiance. Quoiqu’il fût Normand, son visage 
avisé n’était pas rusé. Il était presque aussi 
noir qu’un morceau de pain de sarrazin ; mais, 
si tanné qu’il fût par le soleil et les fatigues, 


l’ensorcelée. 


25 


il avait aussi les couleurs de la santé et de la 
force. Il respirait la sécurité audacieuse d’un 
homme toujours par monts et par vaux, 
comme il l’était par le fait de ses occupations 
et de son commerce, et qui, comme les che- 
valiers d’autrefois, ne devait compter, pour 
sortir de bien des embarras et de bien des dif- 
ficultés, que sur sa vigueur et sur sa bravoure per- 
sonnelle. 

L’accent de son pays, que j’ai dit qu’il avait, 
n’était pas prononcé et presque barbare comme 
celui de la vieille hôtesse du Taureau rouge. 
Il était ce qu’il devait être dans la bouche 
d’un homme qui, comme lui, voyageait et han- 
tait les villes... Seulement, cet accent donnait 
à ce qu’il disait un goût relevé de terroir, et 
il allait si bien à tout l’ensemble de sa vie 
et de sa personne, que, s’il ne l’avait pas eu, il lui 
aurait manqué quelque chose. Je lui dis fran- 
chement combien je m’estimais heureux de 
l’avoir pour compagnon de route. — Et, ajou- 
tai-je, puisque vous parlez de brouillard, c’est 
assez l’heure où il commence ; — je lui mon- 
trai du doigt un cercle de vapeurs bleuâtres qui 
dansaient à l’horizon depuis que le soleil cou- 
ché avait emporté les derniers reflets incarnats 
qu’il laisse après lui dans le ciel. — Il serait 
prudent peut-être de nous mettre en marche et 
de ne pas nous attarder plus longtemps. 


4 


26 


l’ensorcelée. 


— C’est la vérité, fit-il. Il est temps de filer 
notre nœud, comme disent les matelots. La 
Blanche a mangé sa trémaine, et je serai à vous 
dans une petite minute de temps. Mère Giguet, 
reprit-il de sa voix impérieuse et forte, combien 
la Blanche et moi vous devons-nous? 

Je le vis plonger la main dans une ceinture 
de cuir à poches, comme en portent les herba- 
gers de la vallée d’Auge, et il paya ce qu’il devait 
à l’hôtesse, plantée sur le seuil à nous regarder. 
Il alla chercher sa Blanche , comme il l’appelait, 
et qui était digne de son nom, car c’était une 
belle jument blanche comme une jatte de lait, 
à naseaux roses, et qui, crottée jusqu’à la sous- 
ventrière, n’en était que plus digne de son 
très-crotté cavalier. Elle mangeait sa trémaine , 
comme il avait dit, attachée à un anneau de 
fer incrusté dans le pignon du cabaret. Cachée 
par un angle du mur, je ne l’avais pas remar- 
quée. A peine eut-elle entendu la voix de son 
maître, qu’elle se mit à hennir et à frapper la 
terre de son sabot avec une gaieté qui ressem- 
blait à une violence. 

Maître Tainnebouy, puisque tel était le nom 
de mon compagnon de voyage, raffermit un 
énorme manteau bleu, posé en valise sur sa 
selle, brida sa jument et lui grimpa lestement 
sur le dos avec l’aisance de l’habitude et un 
aplomb qui eût fait honneur à un écuyer con- 


L’ENSORCELÉE. 


27 


sommé. J’ai vu bien des casse-cous dans ma 
vie mais, de ma vie, je n’en ai vu un qui res- 
semblât à celui-là ! Une fois tombé en selle, il 
serra entre ses cuisses l’animal qu’il montait et 
le fit crier. 

— Voilà qui vous prouvera, me dit-il avec 
l’orgueil un peu sauvage d’un fils des Nor- 
mands de Rollon, que si nous sommes attaqués 
dans notre traversée, je suis homme à vous 
donner, tant seulement avec mon pied de frêne, 
un bon coup de main : 

J’avais payé comme lui l’hôtesse du Taureau 
rouge, et j’étais remonté sur mon cheval. Nous 
nous plaçâmes comme il l’avait dit, botte à 
botte, et nous entrâmes dans cette lande de 
Lessay à la sombre renommée, et qui, dès les 
premiers pas qu’on y faisait, surtout comme 
nous les faisions, à la chute d’un jour d’au- 
tomne, semblait plus sombre que son nom. 


Il 

Quand on avait tourné le dos au Taureau 
rouge et dépassé l’espèce de plateau où venait 
expirer le chemin et où commençait la lande 
de Lessay, on trouvait devant soi plusieurs sen- 


l’ensorcelée. 


tiers parallèles qui zébraient la lande, et se 
séparaient les uns des autres à mesure qu’on 
avançait en plaine, car ils aboutissaient tous, 
dans des directions différentes, à des points 
extrêmement éloignés. Visibles d’abord sur le 
sol et sur la limite du landage, ils s’effaçaient 
à mesure qu’on plongeait dans l’étendue, et on 
n’avait pas beaucoup marché qu’on n’en voyait 
plus aucune trace, même le jour. Tout était 
lande. Le sentier avait disparu. C’était là pour 
le voyageur un danger toujours subsistant. 
Quelques pas le rejetaient hors de sa voie, 
sans qu’il pût s’en apercevoir, dans ces espaces 
où dériver involontairement de la ligne qu’on 
suit est presque fatal, et il allait alors comme 
un vaisseau sans boussole, après mille tours et 
retours sur lui-même, aborder de l’autre côté 
de la lande, à un point fort distant du but de 
sa destination. Cet accident, fort commun en 
plaine, quand on n’a rien sous les yeux, dans 
le vide, ni arbre, ni buisson, ni butte, pour 
s’orienter et se diriger, les paysans du Cotentin 
l’expriment par un mot superstitieux et pitto- 
resque. Ils disent du voyageur ainsi dévoyé, 
qu’il a marché sur male herbe , et par là ils 
entendent quelque charme méchant et caché, 
dont l’idée les contente par le vague même de 
son mystère. 

— Voilà le sentier que nous devons suivre, 


l’ensorcelée. 


29 


me dit mon compagnon, en me désignant, du 
bout de son pied de frêne , une des lignes 
blanches qui s’enfonçaient dans la lande. 1 enez 
votre cheval plus à droite, monsieur, et ne 
craignez pas de peser sur moi ! Le chemin va 
bientôt s’effacer, et il forme ici une traîtresse 
de courbe presque insensible. Dans quelques 
minutes, il sera nuit, et nous n aurons pas la 
possibilité de nous orienter en nous retournant 
pour regarder le Taureau rouge. Heureusement 
que la Blanche connaît le chemin par où elle 
a passé comme un chien de chasse connaît sa 
voie. Bien des fois, en m’en revenant des foires 
et des marchés, le sommeil m’a pris sur ma 
selle, et je n’en suis pas moins pour ça bien 
arrivé, comme si j’avais sifflé tout le temps, 
pour me distraire, la chanson de M. de Mati- 
gnon, l'esprit alerte et les yeux ouverts. 

— N’était-ce pas là un peu imprudent ? lui 
dis-je ; car voyageant de nuit dans des routes 
peu fréquentées, comme celle-ci, par exemple, 
ne vous exposiez-vous pas à être attaqué à 
l’improviste par quelques misérables vauriens, 
comme il en rôde souvent le soir dans les 
campagnes isolées ; surtout si vous avez l’ha- 
bitude de porter une ceinture de cuir aussi 
enflée que celle que je vous vois autour des 
reins? 

— Je ne dis pas que non, monsieur, répondit- 


3 ° 


L'ENSORCELÉE. 


. il. Mais à la grâce de Dieu, après tout ! Il est 
des moments où, si solide qu’on soit, après 
avoir bu sous dix tentes différentes dans une 
foire, et s’être égosillé pour faire le marché 
d’une dizaine de bœufs, la fatigue vous prend 
et vous assomme, et on dormirait sur le clocher 
de Colomby, par une ventée Saint-François ; 
à plus forte raison sur la Blanche , qui a l'allure 
moelleuse comme le mouvement d’un 1er 1 et 
le pied sûr. Mais pour ce qui est des mauvais 
gars dont vous parlez, c’est bien certain qu’ils 
eussent pu me jouer quelque vilain tour, s’ils 
m’avaient surpris ronflant sur ma selle, comme 
au sermon de notre curé. Heureusement que 
la Blanche n’a jamais avisé de mine suspecte, 
dans le clair de lune ou dans l’ombre, qu’elle 
n’ait henni à couvrir le bruit d’un moulin ! Allez ! 
j’étais toujours à temps sur la défensive et 
prêt à donner le compte aux plus malins qui 
seraient venus me tarabuster ! 

— Et vous l’avez donné quelquefois, lui 
demandai-je, car j’ai ouï dire que les routes 
étaient bien loin d’être sûres dans ce pays ? 

— Oh ! deux ou trois petites fois, monsieur, 
répondit-il, des bagatelles qui ne valent pas la 
peine qu’on en parle; un ou deux coups de 
bâton par-ci par-là, qui faisaient piauler mes 


x. Berceau. 


l’ensorcelée. 


31 


coquins comme un chien qu’on fouette dans 
un carrefour. Mais jamais de raclée complète ! 
Ils ne l’attendaient pas ; ou ils décampaient, 
ou ils tombaient à terre comme un paquet de 
linge sale, et c’était le meilleur parti qu’ils 
avaient à prendre, car je n’ai jamais pu frapper 
un homme à terre... et la Blanche sautait par- 
dessus ! Mais de cela, il y a maintenant des 
années ; c’était dans le temps du fameux 
Lemaire, qui a été guillotiné à Caen, de ces 
soi-disant marchands de cuillers d’étain qui 
ont bouté le feu à plus d’une ferme... A pré- 
sent les routes sont tranquilles, et peut-être, 
hors celle-ci, à cause de la lande, n’y en a- 
t-il pas une seule dans toute la Manche où il 
faille, comme j’ai vu, dans un temps, quand on 
y passait, se hausser sur les étriers pour regar- 
der par-dessus les haies et faire un nœud de 
plus à la lanière de son bâton autour de son 
bras. 

— Et voyagez-vous souvent dans ces para- 
ges? lui demandai-je encore, ayant bien soin 
de régler le pas de mon cheval sur le pas du 
sien. 

— Cinq à six fois par an, monsieur, dit-il. 
J’y fais ma tournée. J’y viens, de fondation, à 
la foire Saint-Michel de Coutances, à la Crottée, 
aux gros marchés de Créance, et il y en a deux 
en été et deux en hiver. Voilà à peu près tout, 


L’ENSORCELÉE. 


sauf erreur. Comme vous voyez, je ne suis pas 
bien grand coutumier de cette route-ci. Mes 
affaires sont de l’autre côté, du côté de Caen 
et de Bayeux, où je vais vendre aux Augerons 
de ce haut pays des bœufs qu’ils conduisent à 
Poissy, et qui sortent, comme tous ceux qu’ils 
y mènent, de nos herbages du bas Cotentin, 
et non pas de leur vallée d’Auge, dont ils sont 
si fiers. 

— Je vois que vous êtes, lui dis-je souriant 
de son patriotisme d’éleveur, un herbager de 
la pointe de notre presqu’île; car, quoique 
vous m’ayez pris pour étranger et que j’aie 
perdu l’accent qui dit à l’oreille d’un autre 
qu’on est son compatriote, je suis cependant 
du pays, et si mon oreille n’a pas oublié autant 
que ma langue les sons qui me furent familiers 
autrefois, vous devez être, à votre manière de 
parler, du côté de Saint-Sauveur-le-Vicomte ou 
de Briquebec. 

— Juste comme bon poids! s’écria-t-il avec 
une explosion de gaieté causée par l’idée que 
j’étais son compatriote, vous avez mis la main 
sur le pot aux roses, mon cher monsieur ! Vère ! 
je suis du côté de Saint-Sauveur-le-Vicomte, car 
je tiens à bail la grosse ferme du Mont-de- 
Rauville qui, comme vous le savez, puisque 
vous êtes du pays, est entre Saint-Sauveur et 
Valognes. Je suis herbager et fermier, comme 


l’ensorcelée. 


33 


l’ont été tous les miens, honnêtes vestes rousses 
de' père en fils, et comme le seront mes sept 
garçons, que Dieu les protège! La race des 
Tainnebouy doit tout à la terre et ne s’occu- 
pera jamais que de la terre, du moins du vivant 
de maître Louis, car les enfants ont^ leurs 
lubies. Qui peut répondre de ce qui doit sur- 
venir après que nous sommes tombés?... 

Il dit ces derniers mots presque avec mélan- 
colie. Je louai beaucoup l’honnête Cotentinais 
de cette résolution intelligente et courageuse, 
que malheureusement on ne trouve plus guère 
parmi les fermiers de nos provinces, enrichis 
par l’agriculture. Moi qui crois que les sociétés 
lés plus forces, sinon les plus brillantes, vivent 
d’imitation, de tradition, des choses reprises à 
à la même place où le temps les interrompit ; 
moi, enfin, qui me sens plus de goût pour le 
système des castes, malgré sa dureté, que pour 
le système de développement à fond de train 
de toutes les facultés humaines, et qui, d’un 
autre côté, admirais l’aisance, la franchise, l’at- 
titude du corps et de l’âme, cet aplomb, cette 
simplicité, toutes ces virilités qui circulaient 
noblement et paisiblement en cet homme, je 
trouvais qu’il avait doublement raison de vou- 
loir que se enfants ne fussent que ce qu’il 
était et rien de plus. 

Je vis bien que cette grosse tête, placée sur 


robustes épaules et solide comme le 
' créneau qui couronne une tour, ne s’était pas 
''Jaîssé lézarder par ces fausses idées qui courent 
lè môàde et qu’il avait dû entendre souvent 
exprimer dans les foires et les marchés où il 
allait ; |f C’était un homme de l’ancien temps. 
Quand il avait parlé de Dieu, il avait mis la 
main' sans affectation à son chapeau et l’avait 
soulevé. La nuit n’était pas si bien venue que 
je n’eusse très-bien discerné ce geste muet. 
Tout en nous avançant dans la lande, cerclée 
d’une brume mobile qui venait vers nous peu 
à peu sous une lune froide et voilée, je repris 
la conversation, que mes réflexions sur le sens 
droit de mon compagnon avaient un instant 
suspendue. 

— Ma foi ! lui dis-je en regardant autour de 
moi, car le brouillard n’était pas encore assez 
épais pour que nous n’aperçussions pas devant 
et à côté de nous à de grandes distances, je 
suis fort disposé à vous croire, maître Louis 
Tainnebouy, quand vous exceptez des routes 
sûres de votre département cette lande de 
Lessay. Je suis comme vous un voyageur de 
nuit ; j’ai déjà bien couru, et en plus d’un 
pays dans ma vie ; mais je n’ai jamais vu, que 
je me rappelle, d’endroit qui se prêtât mieux à 
une attaque nocturne que celui-ci. Il n’y a pas 
d’arbres, il est vrai, derrière lesquels on puisse 


l’ensorcelée. 


35 


«e cacher pour ajuster ou surprendre le voya- 
geur, mais voilà des replis de terrain, des 
espèces de buttes derrière lesquelles un coquin 
peut se coucher à plat ventre pour, éviter le 
regard de l’homme qui passe et lui envoyer 
un bon coup de fusil quand il est passé. 

Par l’oiseau de saint Luc, qui est le 

patron des bouviers, dit l’honnête fermier, vous 
seriez fort en devinaiiïes, monsieur, comme on 
dit chez nous. Vous avez deviné tout à 1 heure 
en m’entendant causer, que j’étais de Saint- 
Sauveur-le- Vicomte, et v’ià que vous devinez 
maintenant ce que les sacrés bandits étaient 
usagés de faire, quand il y en avait dans ces 
parages. Vère, monsieur, comme vous dites, ils 
se blottissaient derrière ces buttes, à la façon 
d’un lièvre au gîte, car il y a bien des places 
comme celle-ci dans la lande, qui est bossuée 
comme la vieille casserole de cuivfe d’un 
magnan b Le plus souvent, s’ils étaient deux, 
ils se mettaient comme qui dirait l’un ici, 
l’autre là, et au moment où vous passiez, l’un 
se levait tout droit de sa butte et sautait à la 
bride de votie cheval, tandis que l’autre, qui 
sortait aussi de sa cachette, vous empoignait 
la cuisse, et à eux deux ils vous avaient bientôt 
démonté. Quelquefois ils ne faisaient pas tant 


i. Revendeur ambulant. 


36 


l’ensorcelée. 


de cérémonies : ils se contentaient de vous 
envoyer une charge de plomb en guise de 
coup de chapeau. Qui diable entendait le coup 
de fusil dans ces espaces ? T out au plus, de ce 
côté de la lande, la mère Giguet du Tauret 
rouge , qui se gardait bien d’en souffler un 
mot, de peur de discréditer sa maison. 

— Et une maison qui ne flaire pas comme 
baume! l’ami, repris-je. On m’a dit à Coutances 
qu’il ne fallait pas trop s’y arrêter. 

— Ce sont là des mauvais propos et des com- 
mérages, repartit maître Louis Tainnebouy, 
une espèce de méchant renom qui tient au 
voisinage de la lande et à la mine de l'auberge 
plus qu’à autre chose. Je connais la mère 
Giguet depuis plus de vingt ans, monsieur. 
Son mari était boucher à Sainte-Mère-Eglise. 
Je lui ai vendu plus d’une couple de bœufs 
qu’il m’a toujours bien payés, rubis sur l’ongle, 
comme on dit. Mais le malheur est entré dans 
sa maison à la mort dé sa fille, un beau brin 
de blonde, aux joues comme son tablier d’in- 
carnat des dimanches, morte à l’âge des noces. 
Elle n’avait pas dix-huit ans quand Dieu la 
prit. Pauvre jeunesse ! De ce moment-là, la 
chance a tourné pour les Giguet. Le père n’a 
plus eu le cœur à l’ouvrage. Il était toujours 
si hargagne, qu’on disait partout qu’il avait 
une maladie noire. Pour noyer son chagrin, il 


l’ensorcelée. 


37 


s'adonna à l’eau-de-vie et il a été promptement 
tourné. Quant à la mère, elle sécha sur pied 
comme un arbre frappé aux racines. Elle n avait 
pas de garçon, et saigner des bœufs et en laver 
les courées n’est pas un métier qui convienne 
aux ciseaux ni aux mains d’une femme. Aussi 
bien ferma-t-elle son étal et s’en vint-elle s’éta- 
blir à vendre du cidre au Tauret rouge. De 
sorte, ajouta-t-il avec un gros rire, qu elle aura 
passé la moitié de sa vie à nourrir le monde 
et l’autre moitié à l’abreuver. Pour ce qui est 
des gens qui hantent sa maison, monsieur, ils 
ressemblent à ceux qui fréquentent les cabarets 
et les auberges. Ils ne sont ni mieux ni pis ; 
c’est comme partout : cinq mauvaises figures 
pour une bonne ! Quand on a un bouchon sur 
sa porte, ce n’est pas pour la fermer. Et d’ail- 
leurs, quand il est gagné honnêtement, le sou 
du coquin n’a pas plus de vert-de-gris que 
celui de l’honnête homme, n’est-il pas vrai, 
monsieur?... 

C’est ainsi que nous allions en devisant. Il 
y avait à peu près une heure que nous che- 
vauchions dans la lande , et le brouillard 
avait fini par nous envelopper complètement de 
son réseau diaphane. La lune filtrait dans la 
vapeur une lumière pâle et incertaine. Tout 
en trottant, maître Louis Tainnebouy avait 
détaché les longes de cuir qui retenaient son 


38 


l'ensorcelée. 


manteau sur la croupe de son cheval et 1 avait 
étendu de toute sa vaste ampleur autant sur 
sa monture que sur lui, si bien qu on eût dit, 
dans cette brume, que le cavalier et le cheval 
ne faisaient plus qu’un seul etre, bizarre et 
monstrueux. Moi -même, j’avais resserré le 
mien autour de mon corps pour 1 opposer à 
l’humidité qui pénétrait. Si nous avions gardé 
le silence, nous eussions ressemblé à deux 
ombres comme le Dante en dut voir errer dans 
les limbes de son Purgatoire. Les pas de nos 
chevaux s’entendaient à peine sur cette lande 
qui en amortissait le brait. Nous allions, et 
plus nous allions, plus nous devenions com- 
municatifs, plus aussi j avais occasion de remar- 
quer combien sur toutes les questions mon 
compagnon l’herbager montrait de justesse et 
d'information , comme disent les Anglais... 
L’intelligence de cet homme fruste était aussi 
saine que son corps. Ses connaissances étaient 
bornées, mais exactes. Ce qui s’était établi 
dans cette excellente judiciaire y était entré 
sans l’aide des écoles, par les yeux, par la 
main, par l’expérience. Si donc il y avait 
parfois -en lui de ces originelles manières de 
sentir qu’on appelle arriérées dans ce pauvre 
siècle de mouvement perpétuel et de gesticu- 
lation cérébrale, il ne les avait point, comme 
on eût pu le croire, en raison de son infériorité 


relative de paysan. Sur tous les terrains de la 
vie réelle, il aurait battu les plus madrés, 
quand on eût extrêmement élevé le terrain. 
Mélange de Normand et de Celte, car le yoi- 
siftage de la Bretagne et de la Normandie a 
souvent versé des familles d’une province dans 
l’autre, il était le type le plus expressif que 
j’eusse vu de sa double race. A travers les 
formes un peu agrestes, qu’on me passe le 
mot « un peu brunes » de son langage, il 
transperçait de sagacité fine et il éclatait de 
bon sens. Et puis, ce qui lui allait surtout, 
c’est qu’il était et restait toujours à sa place, 
qu’il faisait corps avec sa vie ; c’est qu’il s’ajus- 
tait, comme un gant à la main, à sa destinée. 
Toute chose doit sentir son fruit, disait Henri IV. 
Lui sentait le sien à pleines narines ; il se 
conformait sans le savoir aux préceptes de 
l’ami de Michaud. Ce n’était qu’un morceau 
de pain a’oige, mais il était bon. 

Tout à coup, à un de ces replis de terrain que 
nous nous étions signalés, la jument de maître 
Louis Tainnebouy trébucha, et peut-être serait- 
elle tombée s’il ne l’eût pas soutenue de sa 
main vigoureuse et d’une bride épaisse. Mais 
quand elle se releva elle boitait. 

— Sacre !... dit-il, et le juron que je n’ose 
écrire, il le lâcha tout an ’ong avec une ron- 
deur d’intonation qui ressembla à un coup de 


40 


l’ensorcelée. 


grosse caisse, voilà la Blanche qui boite main- 
tenant ! Que le diable emporte la damnée 
lande ! A quoi a-t-elle pu se blesser sur ce sol 
uni sans, cailloux ? Il faut que je voie à. cela, et 
tout à l’heure! Bien des excuses, monsieur! 
ajouta-t-il en dégringolant plus qu’il ne descendit 
de son cheval. Je méprise l’homme qui n’a pas 
soin de sa monture. Qu’est-ce que je devien- 
drais sans la Bla7iche, la meilleure jument de 
la presqu’île, sur laquelle je crève depuis sept 
ans tous les bouillons du Cotentin?... 

Je m’étais arrêté, le voyant s’arrêter. Mais 
quand, je le vis vider l’étrier d’une jambe si 
leste, je crus que l’amour de la Blanche lui 
tournait complètement la tête. En effet, quoi- 
que^ la nuit ne fût pas noire et que la lune 
noyât sa blafarde clarté dans le brouillard il 
aurait fallu pourtant être plus nyctalope que 
tous les chats qui aient jamais miaulé à la 
porte d’une ferme à minuit, pour distinguer ce 
qui se trouvait sous le sabot d’un cheval, à 
une pareille heure. Mais comme il avait causé 
mon étonnement, il le dissipa aussi vite qu’il 
lavait fait naître. Je le vis battre le briquet 
une seconde et tirer de la poche de son man- 
teau a manches une petite lanterne d’écurie qu’il 
alluma. Aidé de la lueur de cette lanterne, il sou- 
eva, 1 un après l’autre, les pieds de son cheval, 
et il s’écria que le pied de devant était déferré ! 


l'ensorcelée. 


4i 


— Et peut-être depuis longtemps, ajouta-t-il, 
en répétant l’observation qu’il avait déjà faite ; 
car sur ce sol poussiéreux, on perdrait les 
quatre fers de son cheval qu’on ne s’en aper- 
cevrait pas! Il est probable que c’est de ce 
pied-là que la bête se sera piquée. Seulement, 
fit-il inquiet, je ne vois rien. 

Et il approchait sa lanterne, et il regardait 
la corne du cheval, comme un maréchal ferrant 
l’aurait fait : 

— Je ne vois rien, ni sang, ni enflure, et 
cependant la pauvre bête pose à peine le pied 
à terre et paraît diantrément souffrir ! 

Il la prit au défaut du mors et la fit marcher 
en l’attirant à lui. Mais la jument, si fringante 
il n’y avait qu’un moment, boitait d’une façon 
lamentable, et vraiment il y avait raison de 
craindre qu’elle ne pût continuer son chemin. 

— Nous voilà bien ! dit-il encore, mais avec 
l’accent d’une contrariété que je comprenais, et 
que même je commençais à partager, nous 
voilà bien, à mittan de la lande, avec un cheval 
qui boite, et sans âme qui vive, ni maison, ni 
rien, à deux lieues à la ronde, et un fier bout 
de route à faire encore ! La première forge que 
nous trouverons est à un quart de lieue de la 
Haie-du-Puits. C’est amusant ! Qu’allons-nous 
devenir? Le diable m’emporte si je le sais! Je 
n’ai pas d’envie de mettre la Blanche sur la 


6 


4-2 


l’ensorcelée. 


litière pour une quinzaine, car c’est le premier 
du mois prochain la Toussaint, à Bayeux, une 
fameuse foire qui dure trois jours, et qui n a 
pas sa pareille d’ici la Chandeleur ! 

Et toujours armé de sa lanterne, il tira à lui 
la jument, objet de ses plaintes ; mais la bete 
éclopée pouvait à peine se traîner. 

— Ma fïngue ! monsieur, finit-il par me dire, 
comme un homme qui prend une résolution, 
m’est avis qu’à présent nos caravanes sont ter- 
minées et qu’il serait sage à vous de me quitter 
et de vous en aller tout seul, car le temps n’est 
pas beau et la nuit est froide, comme si l’air 
était plein d’aiguilles. Vous êtes p’t-être pressé 
d’arriver... Chacun a ses affaires. Vous ne devez 
pas souffrir du retardement des miennes. Moi, 
j’ai mis dans ma tête d’aller à pied jusqu’à la 
Haie-du-Puits. J’arriverai, Dieu sait quand, c’est 
vrai... demain matin 1 Mais je suis accoutumé 
à la peine. J’en ai vu de grises dans ma vie. 
J’ai passé souvent la nuit sous Gametot ou 
sous Aureville, enfoncé dans la vase du marais 
jusqu'à la ceinture, pour avoir le plaisir de tuer 
les canards sauvages et les sarcelles. Ce n’est 
donc pas une ou deux lieues dans le buhan qui 
me font bien peur... d’autant que Jeannine a 
doublé la houppelande de son homme comme 
une ménagère qui aime mieux lui mettre une 
tranche de jambon sur le gril et lui verser un 


l’ensorcelée. 


43 


boa pot de cidre que de lui faire de la tisane, 
quand il revient de toutes ses courses à la 
maison. 

Mais je l’assurai que je ne le laisserais pas 
ainsi tout seul dans l’embarras , après avoir 
voyagé de si bonne amitié avec lui ; que mes 
affaires, en fin de compte, n’étaient pas plus 
pressées que les siennes, peut-être moins... et 
qu’un peu de brouillard ne m’avait jamais non 
plus épouvanté. 

— Tenez, lui dis-je, maître Louis Tainne- 
bouy, arrêtons-nous "un moment. Nous siffle- 
rons nos chevaux et nous fumerons un peu 
pour conjurer les âcres vapeurs de la nuit. 
Peut-être qu’après un temps de repos, vous 
pourrez remonter sur votre bête, puisque vous ne 
voyez, dites-vous, ni plaie ni enflure à son pied. 

— Je crains bien, dit-il d’un air songeur et 
en hochant la tête, que je ne puisse remonter 
c’te nuit sur la Blanche, si c’est ce que je crais 
qui la tient. 

— Et que croyez-vous donc, maître Louis ? 
lui demandai-je en voyant, à la clarté de la 
lanterne, un nuage couvrir ses traits francs et 
hardis où la gaieté brillait d’ordinaire. 

— Ma finguette ! fit-il en se grattant l’oreille 
comme un homme qui éprouve une petite 
anxiété, j’ne suis pas très-enclin à vous le dire, 
monsieur, car vous allez p’t-être vous moquer 


44 


l’ensorcelée. 


de moi. Mais si c’est la vérité, pourquoi la tai- 
rais-je? Une risée n’est qu’une risée, après tout ! 
Notre curé répète sans cesse que ça fait toujours 
du bien de se confesser, et, pour mon propre 
compte, j’ai r’marqué que quand j'ai eu quéque 
poids sur l’esprit et que je l’ai dit à Jeannine, 
la tête sur la taie de l’oreiller, j’ai eu l’esprit 
plus soulagé le lendemain. D’ailleurs, vous êtes 
du pays et v’n’êtes pas sans avoir entendu parler 
de certaines choses avérées parmi nous autres 
herbagers et fermiers... comme, par exemple, 
des secrets qu’ont d’aucunes personnes et qu’on 
appelle des sorts parmi nous. 

— Certes, oui, j’en ai entendu parler, lui dis- 
je, et même beaucoup dans mon enfance. J’ai 
été bercé avec ces histoires... Mais je croyais 
que tous ces secrets-là étaient perdus. 

— Perdus, monsieur ! fit-il rassuré, en voyant 
que je ne contestais pas la possibilité du fait, 
mais son existence actuelle, non, monsieur, ces 
secrets-là n’ont jamais été perdus ef probable- 
ment ils ne se perdront jamais, tant que j’au- 
rons dans le pays de ces garnements de bergers 
qui viennent on ne sait d’où et qui s’en vont 
un beau jour comme ils sont venus, et à qui il 
faut donner du pain à manger et des troupeaux 
à conduire, si on ne veut pas voir toutes les 
bêtes de ses pâturages crever comme des rats 
bourrés d’arsenic. 


l’ensorcelée. 


45 


Maître Tainnebouyne m’apprenait là que ce 
que je savais. Il y a dans la presqu’île du Co- 
tentin, depuis combien de temps ? on l’ignore, 
de ces bergers errants qui se taisent sur leur 
origine et qui se louent pour un mois ou deux 
dans les fermes, tantôt plus, tantôt moins. 
Espèces de pâtres bohémiens, auxquels la voix 
du peuple des campagnes attribue des pou\ oirs 
occultes et la connaissance des secrets et des 
sortilèges. D’où viennent-ils ? Où vont-ils ? ils 
passent. Sont-ils les descendants de ces popu- 
lations de Bohême qui se sont dispersés sur 
l’Europe dans toutes les directions, au moyen 
âge ? Rien ne l’annonce dans leur physionomie 
ni dans la conformation de leurs traits. C’est 
une population blonde, aux cheveux presque 
jaunes, aux yeux gris clair ou verts, de haute 
taille, et qui a gardé tous les caractères des 
hommes venus autrefois du Nord, sur leurs 
barques d’osier. Par une singulière anomalie, 
ces hommes qui, selon mes incertaines et trem- 
blantes lumières, doivent être une branche de 
Normands modifiés avec des éléments inconnus, 
n’ont ni l’âpre goût au travail, ni la prévoyance 
profonde, ni le génie pratique de leur race. Ils 
sont fainéants, contemplatifs, mous à la beso- 
gne, comme s’ils étaient les fils d’un brûlant 
soleil qui leur coula la dissolvante paresse dans 
les membres avec la chaleur de ses rayons. Mais 


46 


l’ensorcelée. 


d ou qu’ils soient issus, du reste, ils ont en eux 
ce qui agit le plus puissamment sur l’imagi- 
nation des populations ignorantes et séden- 
taires. Ils sont vagabonds et mystérieux. Bien 
des fois on, a essayé de les bannir des paroisses. 
Ils s’en sont allés, puis sont revenus. Tantôt 
solitaires, tantôt en troupe de cinq à six, ils 
rôdent çà et là, en proie à une oisiveté qu’ils 
n occupent jamais que d’une manière, c’est-à- 
dire en conduisant quelques troupeaux de mou- 
tons le long du revers des fossés, ou les bœufs 
de quelque herbager d’une foire à une autre. 
Si par hasard un fermier les expulse durement 
de son service, ou ne veut plus les employer, 
ils ne disent mot, courbent la tête et s’éloignent ; 
mais un doigt levé, en se retournant, est leur 
seule et sombre menace ; et presque toujours 
un malheur, soit une mortalité parmi les bes- 
tiaux, soit les fleurs de tout un plant de pom- 
miers brûlées dans une nuit, soit la corruption 
de l’eau des fontaines, vient bientôt suivre la 
menace du terrible et silencieux doigt levé. 

— Et vous pensez donc, dis-je à mon Coten- 
tinais, qu’on aurait bien pu jeter un sort sur 
votre jument, maître Louis Tainneboùy? 

— J’en ai l’idée, fit-il en réfléchissant et en 
donnant un revers de la main à son chapeau, 
qu’il poussa par là sur son oreille, j’en ai l’idée, 
monsieur. C’est la vérité, et voici pourquoi. Il 


l’ensorcelée. 


47 


y avait hier au marché de Créance, dans le ca- 
baret où j’étais, justement un de ces misérables 
bergers, la teigne du pays, qui s’en vont en se 
louant à tous les maîtres. Il était accroupi dans 
les cendres de l’âtre et faisait chauffer un godet 
de cidre doux pendant que je finissais un mar- 
ché avec un herbager de Carente (Carentan). 
Je venions de nous taper dans la main, quand 
mon acheteur me dit qu’il avait besoin de quel- 
qu’un pour conduire ses bœufs à Coutances 
(il allait voir, lui, un de ses oncles malade à 
Muneviile-le-Bengar), et c’est alors que le ber- 
ger, qui s’acagnardait et buvait au bord de l’âtre, 
se proposa. « Qui es-tu, toi, pour que te je confie 
mes bêtes ? fit l’herbager. Si maître Tainnebouy 
te connaît et répond pour toi, je ne demande 
pas mieux que de te prendre. Répondez-vous 
du gars, maître Louis ? — Ma fé, dis-je à l’her- 
bager, prenez-le si vous v’iez, mais j’m’en lave 
les mains comme Ponce-Pilate ; j’me soucie pas 
d’encourir des reproches s’il arrivait quéque 
malencontre à vos bestiaux. Qui cautionne paye, 
dit le proverbe, et je ne cautionne point qui je 
ne connais pas. — Alors, va trouver un autre 
maître ! » a dit le Carentinais, et ça a été tout. 
Eh bien ! à présent, je me rappelle que le ber- 
ger m’a jeté, de dessous le manteau de la che- 
minée, un diable de regard, noir comme le péché, 
et que je l’ai trouvé qui rôdait du côté de l’écurie 


48 


l’ensorcelée. 


quand j’ai été pour prendre la Blanche et 
partir. • 

Rien au fond n’était plus admissible que ce 
récit de maître Tainnebouy. Pour expliquer 
l’accident arrivé à son cheval, il n’étai: pas 
besoin de creuser jusqu’à l’idée d’un maléfice. 
Le berger, poussé 'par le ressentiment, avait pu 
introduire quelque corps blessant dans le sabot 
du cheval pour se venger de son maître, comme 
ce cruel enfant corse (on dit Napoléon), qui 
enfonça avec son doigt une balle de carabine 
dans l’oreille du cheval favori de son père, 
parce que son père lui avait infligé une cor- 
rection. Seulement, ce qui pour mon Cotentinais 
révélait l’influence du démon dans toute cette 
affaire, c’est que la Blancke boitait sans bles- 
sure ou motif apparent de boiter. Il avait dé- 
posé sa lanterne à terre, sur un petit tertre qui 
se trouvait là, et il chargeait sa pipe en regar- 
dant sa jument qui, comme tous les animaux 
souffrants, abaissait d’instinct son intelligente 
tête vers la partie de son corps qui la faisait 
souffrir. J’étais descendu de mon cheval à mon 
tour, et je roulais entre mes doigts les feuilles 
du maryland que j’allais convertir en cigarettes. 
Le froid piquait, de plus en plus vif. 

— C’est dommage, dis-je en jetant les yeux 
sur le sol dénudé de tout et où le vent d’ouest 
n’avait pas seulement roulé une branche d ar- 


l’ensorcelée. 


49 


bre, que nous n’ayons pas quelque branche de 
bois mort comme on en trouve parfois d’éparses 
sur la terre. Nous pourrions allumer une flambée 
pendant que votre jument se repose et nous 
réchauffer le bout des doigts. 

Ah ! ben oui ! du bois mort, dans cette 

lande, fit-il, c’est comme du bois vert ! On ne 
trouve pas plus l’un que l’autre ; et nous n’avons 
qu’à souffler dans nos doigts pour les réchauffer. 
Quand les Chouans tenaient, par les nuits 
claires , leurs conseils de guerre là où nous 
sommes, ils étaient obligés d’apporter à dos 
d’homme le bois qu’ils avaient coupé, pour 
faire du feu, dans le taillis des Patriotes. 

Ce mot de Chouans, jeté là en passant comme 
un souvenir de hasard, par cette énergique 
veste rousse qui avait peut-être, dans sa jeu- 
nesse, fait le coup de fusil par-dessus la haie 
avec eux, évoqua en ce moment, aux yeux de 
mon esprit, ces fantômes du temps passé devant 
lesquels toute réalité présente pâlit et s’efface. 
Je venais précisément d’une ville où la guerre 
des Chouans a laissé une empreinte profonde. 
Personne, quand j’y passai, n’y avait oublié 
encore le sublime épisode dont elle avait été 
le théâtre en 1799, cet audacieux enlèvement 
par douze gentilshommes, dans une ville pleine 
de troupes ennemies, du fameux Des Touches, 
l’intrépide agent des Princes, destiné à être fu- 


s° 


l’ensorcelée. 


sillé le lendemain. Comme on ramasse quelques 
pincées de cendre héroïque, j’avais recueilli tous 
les détails de cette entreprise, sans égale parmi 
les plus merveilleuses crâneries humaines. Je 
les avais recueillis là où, pour moi, gît la véri- 
table histoire, non celle des cartons et des chan- 
celleries, mais l’histoire orale, le discours, la 
tradition vivante qui est entrée par lès yeux et 
les oreilles d’une génération et quelle a laissée, 
chaude du sein qui la porta et des lèvres qui 
la racontèrent, dans le cœur et la mémoire de 
la génération qui l’a suivie. Encore sous l’em- 
pire des impressions que j’avais éprouvées, rien 
d’étonnant que ce nom de Chouans, prononcé 
dans les circonstances extérieures où j’étais placé, 
réveillât en moi de puissantes curiosités assou- 
pies. 

— Est-ce que vous auriez fait la guerre des 
Chouans ? demandai-je à mon compagnon, espé- 
rant que j’allais avoir une page de plus à ajouter 
aux Chroniques de cette guerre nocturne de 
Catérans bas-normands, qui se rassemblaient 
aux cris des chouettes et faisaient un sifflet de 
guerre de la paume de leurs deux mains. 

• — Nenni pas, monsieur, me répondit-il après 
avoir allumé sa pipe et l’avoir coiffée d’une 
espèce de bonnet de cuivre, attaché à une chaî- 
nette du même métal qui tenait au tuyau. 
Nenni-dà ! J’étais trop jeune alors ; je n’étais 


l’ensorcelée. 


Si 


qu’un marmot bon à fouetter. Mais mon père 
et mon grand-père, qui ont toujours été un peu 
de la vache à Colas, ont chouanné dans le temps 
comme leurs maîtres. J’ai même un de mes 
oncles qui a été blessé de deux chevrotines 
dans le pli du bras, au combat de la Fosse, 
auprès de Saint-Lô, sous M. de Frotté. C’était 
un joyeux vivant que mon oncle, qui jouai t du 
violon comme un meunier et aimait à faire pi- 
rouetter les filles. J’ai ouï dire à mon oncle 
que sa blessure, le soir même du combat, ne 
l’empêcha pas de jouer de son violon à ses 
camarades, dans une grange, pas bien loin de 
l’endroit où le matin on s’était si fort capuche. 
On s’attendait à voir les Bleus dans la nuit, 
mais on sautait tout de même, comme s’il n’y 
avait eu dans le monde que des cotillons courts 
et de beaux mollets ! Les fusils chargés ne dor- 
maient que d’un œil dans un coin de la grange. 
Mon enragé et joyeux compère d’oncle tenait 
son violon de son bras blessé et saignant, et il 
jouait gaiement, comme le vieux ménétrier 
Pinabel, dans un de ses meilleurs soirs, malgré 
le diable d’air que lui jouait, à lui, sa blessure. 
Savez-vous ce qui arriva, monsieur ? Son bras 
resta toute sa vie dans la position qu’il avait 
prise pour jouer cette nuit-là ; il ne put l’allon- 
ger jamais. Il fut cloué par les chevrotines des 
Bleus dans cetie attitude de ménétrier qu’il 


52 


l’ensorcelée. 


avait tant aimée pendant sa jeunesse, et jusqu’à 
sâ mort, bien longtemps après, il n’a plus été 
connu à la ronde que sous le surnom de Bras- 
de-violon. 

Enchanté d’une parenté aussi honorable et 
qui semblait me promettre les récits que je dé- 
sirais, je poussai mon Cotentinais à me racon- 
ter ce qu’il savait de la guerre à laquelle ses 
pères avaient pris une part si active. Je l’inter- 
rogeai, je le pressai, j’essayai de lever une 
bonne contribution sur les souvenirs de son 
enfance, sur toutes les histoires qu’il avait dû 
entendre raconter, au coin du feu, pendant la 
veillée d’hiver, quand il se chauffait sur son 
escabeau, entre les jambes de son père. Mais, ô 
désappointement cruel, et triste preuve de l’im- 
puissance de l’homme à résister au travail du 
temps dans nos cœurs ! maître Louis Tainne- 
bouy, fils de Chouan, neveu de cet héroïque 
Bras-de-violon, le blessé de la Fosse, qui au- 
rait mérité d’ouvrir la tranchée à Lérida, avait 
à peu près oublié, s’il l’avait su jamais, tout ce 
qui, à mes yeux, sacrait ses pères. Honnis ces 
faits généraux et notoires, qui m’étaient aussi 
familiers qu’à lui, il n’ajouta pas l’obole du 
plus petit renseignement à mes connaissances 
sur une époque aussi' intéressante à sa manière 
que l’époque de 1745, en Écosse, après la 
grande infortune de Culloden. On sait que tout 




L ENSORCELÉE. 


53 


ne fut p as dit après Cuiloden, et qifil resta en- 
core dans les Highlands plusieurs partisans en 
kilt et en tartan, qui continuèrent, sans réussir, 
le coup de feu, comme les Chouans à la veste 
crise et au mouchoir noué sous le chapeau le 
continuèrent dans le Maine et la Normandie, 
après que la Vendée fut perdue. Ce que j’au- 
rais voulu, c’est qu’au moins le souvenir de 
cette guerre eût laissé une étincelle des pas- 
sions de ses pères dans l’âme du neveu de 
Bras-de-violon. Or, je dois le dire, j’eus beau 
souffler dans cette âme l’étincelle que je cher- 
chais ; je ne la trouvai pas. Le Temps, qui 
nous use peu à peu de sa main de velours, a 
une fille plus mauvaise que lui : c’est la Légè- 
reté oublieuse. D’autres intérêts, d’un ordre 
moins élevé mais plus sûr, avaient saisi de 
bonne heure l’activité de maître Tainnebouy. 
La politique, pour ce cultivateur occupé de ses 
champs et de ses bestiaux, se trouvait trop 
hors de sa portée pour n’être pas un objet fort 
secondaire dans sa vie. A ses yeux de paysan, 
les Chouans n’étaient que des réveille-matin un 
peu trop brusques, et il était plus frappé de 
quelques faits de maraudage, de quelques jam- 
bons qu’ils avaient dépendus de la cheminée 
d’une vieille femme, ou d’un tonneau quils 
avaient mis à dalle dans une cave, que de la 
cause pour laquelle ils savaient mourir. Dans 


54 


l’ensorcelée. 


le bon sens de maître Louis, la Chouannerie 
qui n’avait pas réussi était peut-être une folie 
de la jeunesse de ses pères. Conscrit de l’Em- 
pire. à qui il avait fallu dix mille francs pour 
se racheter de la coupe réglée des champs de 
bataille, un tel souvenir l’animait plus contre 
Bonot, — comme disaient les paysans, qui 
vous dépoétisaient si bien le nom qui a le 
plus retenti sur les clairons de la gloire, — 
que la mort du général de son oncle, ce 
Frotté, à l’écharpe blanche, tué par le fusil 
des gendarmes, avec un sauf-conduit sur le 
cœur ! 

Cependant , quand il eut fumé sa pipe et 
qu’il eut regardé encore une fois sous le pied 
déferré de sa jument, maître Tainnebouy parla 
de se mettre en route, que bien que mal, et de 
gagner comme nous pourrions la Haie-du- 
Puits. L’heure, au pied ailé, volait toujours à 
travers nos accidents et nos propos, et la nuit 
s’avançait silencieuse. La lune, alors dans son 
premier quartier, était couchée. Comme l’aurait 
dit Haly dans l 'Amour peintre, il faisait noir 
autant que dans un four, et nulle étoile ne 
montrait le bout de son nez. Nous gardâmes 
la lanterne allumée, dont les rais tremblants 
produisaient l’effet d’une queue de comète 
dans la vapeur fendue du brouillard. Bientôt 
même elle s’éteignit, et nous fûmes obligés de 


ncia 


^ '•if - 


L’ensorcelée. 


55 


marcher à pied, cahin caha, tirant pénible- 
ment nos chevaux par la bride et ny voyant 
goutte. La situation, dans cette lande suspecte, 
ne laissait pas que d’être périlleuse ; mais nous 
avions le calme de gens qui ont sous leur 
main des moyens de résistance et üans leur 
cœur la ferme volonté, si l’occasion l’exigeait, 
de s’en servir. Nous allions lentement, à cause 
du pied malade de la Blanche, et aussi à cause 
des grosses bottes que nous tramions. Si nous 
nous taisions un moment, ce qui me frappait 
le plus dans ces flots de brouillard et d’obscu- 
rité, c’était le mutisme morne des airs chargés. 
L’immensité des espaces que nous n’aperce- 
vions pas se révélait par la profondeur du 
silence. Ce silence, pesant au cœur et à la 
pensée, ne fut pas troublé une seule fois 
pendant le parcours de cette lande, qui ressem- 
blait, disait maître Tainnebouy , a la fin du 
monde, si ce n’est, de temps à autre, par 
le bruit d’ailes de quelque héron dormant 
sur ses pattes, que notre approche faisait en- 
voler. 

Nous ne pouvions guère, dans une obscurité 
aussi complète, apprécier le chemin que nous 
faisions. Cependant des heures retentirent à un 
clocher qui, à en juger par la qualité du son, 
nous parut assez rapproché. C’était la première 
fois que nous entendions l’heure depuis que 


56 


l’ensorcelée. 


nous étions dans la lande ; nous arrivions donc 
à sa limite. 

L’horloge qui sonna avait un ::imbre grêle 
et clair qui marqua minuit. Nous le remarquâ- 
mes, car nous avions compté l’un et l’autre et 
nous ne pensions pas qu’il fût si tard. Mais le 
dernier coup de minuit n’avait pas encore fini 
d’osciller à nos oreilles, qu’à un point plus dis- 
tant et plus enfoncé dans l’horizon, nous en- 
tendîmes résonner non plus une horloge de 
clocher, mais une grosse cloche, sombre, lente 
et pleine, et dont les vibrations puissantes 
nous arrêtèrent tous les deux pour les écouter. 

Entendez-vous, maître Tainnebouy ? dis- 

je un peu ému, je l’avoue, de cette sinistre cla- 
meur d’airain dans la nuit ; on sonne à cette 
heure : serait-ce le feu ? 

— Non, répondit-il, ce n’est pas le feu. Le 
tocsin sonne plus vite, et ceci est lent comme 
une agonie. Attendez ! voilà cinq coups ! en 
voilà six ! en voilà sept S huit et neuf ! C’est 
fini, on ne sonnera plus. 

— Qu’est-ce que cela? fis-je. La cloche à 
cette heure ! C’est bien étrange. Est-ce que 
les oreilles nous corneraient, par hasard ?... 

— Vère ! étrange en effet, mais réel ! répondit 
d’une voix que je n’aurais pas reconnue, si je 
n’avais pas été sûr que c’était lui, maître Louis 
Tainnebouy, qui marchait à côté de moi dans la 


l’ensorcelée. 


57 


nuit et le brouillard ; voilà la seconde fois de ma 
vie que je l’entends, et la première m’a assez porté 
malheur pour que je ne puisse plus l’oublier. 
La nuit où je l’entendis, monsieur, il y a des 
années de ça, c’était de l’autre côté de Blan- 
chelande , et minute pour minute, à cette 
heure-là, mon cher enfant, âgé de quatre ans 
et qui semblait fort comme père et mère, mou- 
rait de convulsions dans son berceau. Que 
m’arrivera-t-il de cette fois ? 

Qu’est donc cette cloche de mauvais 

présage ? dis-je à mon Cotentinais, dont l’im- 
pression me gagnait. 

— Ah! fit-il, c’est la cloche de Blanche- 
lande qui sonne la messe de l’abbé de la Croix- 
Jugan. 

— La messe, maître Tainnebouy! m’écriai- 
je. Oubliez-vous que nous sommes en octobre, 
et non pas à Noël, en décembre, pour qu’on 
sonne la messe de minuit ? 

— Je le sais aussi bien que vous, monsieur, 
dit-il d’un ton grave ; mais la messe de l’abbé 
de la Croix-Jugan n’est pas une messe de 
Noël, c’est une messe des Morts, sans répons 
et sans assistance, une terrible et horrible 
messe, si ce qu’on en rapporte est vrai. 

— Et comment peut-on le savoir, repartis- 
je ; si personne n’y assiste, maître Louis ? 

— Ah ! monsieur, dit le fermier du Mont- 


8 


53 


L’ENSORCELÉE. 


de-Rauville, voici comment j’ai entendu qu on 
le savait. Le grand portail de l’église actuelle 
de Blanchelande est l’ancien portail de l’ab- 
baye, qui a été dévastée pendant la révolution, 
et on voit encore dans ses panneaux de bois 
de chêne les trous qu’y ont laissés les balles 
des Bleus. Or, j’ai ouï dire que plusieurs per- 
sonnes qui traversaient de nuit le cimetière 
pour aller gagner un chemin d’ifs qui est à 
côté, étonnées de voir ces trous laisser passer 
de la lumière, à une telle heure et quand 
l’église est fermée à clef, ont guetté par là et 
ont vu c’te messe, qu’elles n’ont jamais eu la 
tentation d’aller regarder une seconde fois, je 
vous en réponds I D’ailleurs, monsieur, ni vous 
ni moi ne sommes dans les vignes ce soir, et 
nous venons d’entendre parfaitement les neuf 
coups de cloche qui annoncent XIntroïbo. Il y 
a vingt ans que tout Blanchelande les entend 
comme nous, à des époques différentes , et 
dans tout le pays il n’est personne qui ne vous 
assure qu’il vaut mieux dormir et faire un mau- 
vais somme que d’entendre, du fond de ses cou- 
vertures, sonner la messe nocturne de labbé 
de la Croix- Jugan ! 

Et quel est cet abbé de la Croix-Jugan, 

maître Tainnebouy, repris-je, lequel se permet 
de dire la messe à une heure aussi indue dans 
toute la catholicité ? 


l’ensorcelée. 


59 


— Ne jostez pas ! monsieur, répondit maître 
Louis. Il n’y a pas de risée à faire là-dessus. 
C’était une créature qui en a rendu d’autres 
aussi malheureuses et criminelles qu’elle était. 
Vous me parliez des Chouans il ny a quune 
minute, monsieur ; eh bien ! il parait qu il 
avait chouané, tout prêtre qu’il fût, car il était 
moine à l’abbaye de Blanchelande quand l’évê- 
que Talaru, un débordé qui s est bien repenti 
depuis, m’a-t-on conté, et qui est mort comme 
un saint en émigration, y venait faire les qua- 
tre coups avec les seigneurs des environs! 
L’abbé de la Croix- Jugan avait pris sans doute, 
dans la vie qu’on menait lors à Blanchelande, 
de ces passions et de ces vices qui devaient le 
rendre un objet d'horreur pour les hommes et 
pour lui-même, et de malédiction pour Dieu. 
Je l’ai vu, moi, en 18.., et je puis dire que j’ai 
vu la face d’un réprouvé qui vivait encore, 
mais comme s’il eût été plongé jusqu’au creux 
de l’estomac en enfer. 

Ce fut alors que je demandai à mon compa- 
gnon de voyage de me raconter l’histoire de 
l’abbé de la Croix-Jugan, et le brave homme ne 
se fit point prier pour me dire ce qu’il en 
savait. J’ai toujours été grand amateur et dé- 
gustateur de légendes et de superstitions po- 
pulaires, lesquelles cachent un sens plus pro- 
fond qu’on ne croit, inaperçu par les esprits 


6o 


l’ensorcelée. 


superficiels qui ne cherchent guère dans ces 
sortes de récits que l’intérêt de l’imagination 
et une émotion passagère. Seulement , s’il y 
avait dans l’histoire de lTierbager ce qu’on 
nomme communément du merveilleux (comme 
si l’envers, le dessous de toutes les choses hu- 
maines n’était pas du merveilleux tout aussi 
inexplicable que ce qu’on nie, faute de l’expli- 
quer !), il y avait en même temps de ces évé- 
nements produits par le choc des passions ou 
l’invétération des sentiments, qui donnent à un 
récit, quel qu’il soit, l’intérêt poignant et im- 
mortel de ce phénix des radoteurs, dont les re- 
dites sont toujours nouvelles, et qui s’appelle 
le cœur de l’homme. Les bergers dont maître 
Tainnebouy m’avait parlé, et auxquels il im- 
putait l’accident arrivé à son cheval, jouaient 
aussi leur rôle dans son histoire. Quoique je 
ne partageasse pas toutes ses idées à leur égard, 
cependant j’étais bien loin de les repousser, car 
j’ai toujours cru, d’instinct autant que de ré- 
flexion, aux deux choses sur lesquelles repose 
en définitive la magie , je veux dire : à la tra- 
dition de certains secrets, comme s’exprimait 
Tainnebouy, que des hommes initiés se passent 
mystérieusement de main en main et de géné- 
ration en génération, et à l’intervention des 
puissances occultes et mauvaises dans les luttes 
de l’humanité. J’ai pour moi dans cette opinion 


l’ensorcelée. 


6i 


l’histoire de tous les temps et de tous les lieux, 
à tous les degrés de la civilisation chez les 
peuples, et ce que j’estime infiniment plus que 
toutes les histoires, l’irréfragable attestation de 
l’Église romaine, qui a condamné, en vingt en- 
droits des actes de ses Conciles, la magie, la. 
sorcellerie, les charmes, non comme choses 
vaines et pernicieusement fausses, mais comme 
choses RÉELLES, et que ses dogmes expli- 
quaient très-bien. Quant à l'intervention de 
puissances mauvaises dans les affaires ae 1 hu- 
manité, j’ai encore pour moi le témoignage de 
l’Église, et d’ailleurs je ne crois pas que ce qui 
se passe tout à l’heure dans le monde permette 
aux plus récalcitrants d’en douter... Je demande 
qu’on me passe ces graves paroles, attachées un 
peu trop solennellement peut-être au frontispice 
d’une histoire d’herbager, racontée de nuit, dans 
une lande du Cotentin. Cette histoire, mon 
compagnon de route me la raconta comme il la 
savait, et il n’en savait que les surfaces. C était 
assez pour pousser un esprit comme le mien à 
en pénétrer plus tard les profondeurs. Je suis na- 
turellement haïsseur d’inventions. J’aurais pu, 
la mémoire fraîchement imbibée du langage de 
maître Tainnebouy, écrire, quand nous fûmes 
arrivés à la Haie-du-Puits, tout ce qu’il m’avait 
raconté, mais je passai mon temps à y songer, 
et c’est ce que j’en puis dire de mieux. Aujour- 


62 


L’ENSORCELÉE. 


d’hui que quelques années se sont écoulées, 
m’apportant tout ce qui complète mon histoire, 
je la raconterai à ma manière, qui, peut-etre, 
ne vaudra pas celle de mon herbager cotenti- 
nais. Donnera-t-elle au moins à ceux qui la 
liront la même volupté de songerie que j’eus à 
en ruminer dans ma pensée les événements et 
les personnages, le reste de cette nuit-là, le 
coude appuyé sur une mauvaise table d’auberge, 
entre deux chandelles qui coulaient,' devant une 
braise de fagot flambé, au fond d’une bourgade 
silencieuse et noire, « dans laquelle je ne con- 
naissais pas un chat, » aurait dit maître Louis 
Tainnebouy, — expression qui, par parenthèse, 
m’a toujours paru un peu trop gaie pour signi- 
fier une chose aussi triste que l’isolement ! 


III 


L’an VI de la république française, un 
homme marchait avec beaucoup de peine, 
aux derniers rayons du soleil couchant qui 
tombaient en biais sur la sombre forêt de 
Cérisy. On entrait en pleine canicule, et quoi- 
qu’il fût près de sept heures du soir, la cha- 
leur, insupportable tout le jour, était acca- 


l’ensorcelée. 


63 


blante. L’orbe du soleil, rouge et fourmillant 
comme un brasier, ressemblait, penché vers 
l’horizon, à une tonne de feu défoncée, qu on 
aurait à moitié versée sur la terre. L’air n avait 
pas de vent, et, dans la mate atmosphère, nul 
arbre ne bougeait, du tronc à la tige. Pour 
emprunter à maître Tainnebouy (que je rap- 
pellerai souvent dans ce récit) une expression 
énergique et familière : on cuisait dans son 
jus. L’homme qui s’avançait sur la lisière de 
la forêt paraissait brisé de fatigue. Il avait 
peut-être marché depuis le matin et amoncelé 
sur lui les lourdes influences de cette longue 
et dévorante journée. Quoi qu’il en fût à cet 
é<rard, aux yeux de toute personne accoutumée 
aux faits de cette époque et qui eût avisé cet 
inconnu, il n’aurait pas été un voyageur ordi- 
naire, armé, par précaution, pour longer les 
bords de cette forêt, réputée si dangereuse 
que les voitures publiques ne la traversaient 
pas sans une escorte de gendarmerie. A sa 
tournure, à son costume, à ce je ne sais quoi 
qui s’élève, comme une voix, de la forme 
muette d’un homme, il était aisé, sinon de 
reconnaître, au moins de soupçonner qui il 
était, tout en s’étonnant de le voir errer seul 
à une heure de la soirée où le jour était si 
haut encore. Èn effet , ce devait etre un 
Chouan ! Ses vêtements étaient d’un gris sem- 


64 


l’ensorcelée. 


blable au plumage de la chouette, couleur que 
les Chouans avaient, comme on sait, adoptée 
pour désorienter l’œil et la carabine des ve- 
dettes quand au clair de la lune ou dans 
l’obscurité, ils se rangeaient contre un vieux 
mur, ou s’aplatissaient dans un fossé comme 
un monceau de poussière que le vent y 
aurait charriée. Ces vêtements, fort simples, 
étaient coupés à peu près comme ceux que 
j’avais vus à maître Tainnebouy. Seulement, 
au lieu de la botte sans pied de notre her- 
bager, l’inconnu portait des guêtres en cuir 
fauve qui lui montaient jusqu’au dessus du 
genou, et son grand chapeau, rabattu en cou- 
verture a cuve, couvrait presque entièrement 
son visage. 

Selon l’usage de ces guérillas de halliers, 
qui se reconnaissaient entre eux par des noms 
de guerre mystérieux comme des mots d’ordre, 
afin de n’offrir à l’ennemi que des prisonniers 
anonymes, rien, dans la mise de l’inconnu, 
n’indiquait qu’il fût un chef ou un soldat. 
Une ceinture du cuir de ses guêtres soutenait 
deux pistolets et un fort couteau de chasse, et 
il tenait de la main droite une espingole. 
D’ordinaire, les Chouans, qui n’allaient guère 
en expédition que la nuit, ne se montraient 
point sur les routes, de jour, avec leurs armes. 
Mais, comme personne ne savait mieux qu’eux 


l’ensorcelée. 


65 


l’état du pays, et comme ils eussent pu dire 
combien, en une heure, devaient passer de 
voyageurs et de voitures en tel chemin, c’est 
là ce qui donnait sans doute à ce Chouan, si 
c’en était un, sa sécurité. La diligence, avec 
son écharpe de gendarmes, était passée dans 
un flot de poussière vers les cinq heures, son 
heure accoutumée. Il ne s’exposait donc quà 
rencontrer quelques charrettes attelées de leurs 
quatre bœufs et de leurs deux chevaux, ou 
quelques fermiers et leurs femmes, montés sur 
leurs bidets cT allure, et revenant tranquille- 
ment des marchés voisins. C’était à peu près 
tout. Les routes ne ressemblaient point a ce 
qu’elles sont aujourd’hui ; elles n’étaient point, 
comme à présent, incessamment sillonnées de 
voitures élégantes et rapides. Terrifié par la 
cnrerre civile, le pays n'avait plus de ces com- 
munications qui sont la circulation d’une vie 
puissante. Les châteaux, orgueil de la France 
hospitalière, étaient en ruines ou abandonnés. 
Le luxe manquait. Il n’y avait de voitures que 
les voitures publiques. Quand on se reporte 
par la pensée à cette curieuse époque, on se 
rappelle la sensation que causa, même à Pans, 
la fameuse calèche blanche de M. de Talley 
rand, la première qui ait, je crois, reparu 
après la révolution. Du reste, pour en revenir 
à notre voyageur, au premier bruit suspect, 


9 


66 


l’ensorcelée. 


à la première vue de .mauvais augure, il 
n’avait qu’un léger saut à faire et il entrait 
dans la forêt. 

Mais s’il avait songé à tout cela, calculé 
tout cela, il n’y paraissait guère. Quand la 
précaution et la défiance dominent l’homme le 
plus brave, on s’en aperçoit dans sa démarche 
et jusque dans le moindre de ses mouve- 
ments. Or, le Chouan, qui se traînait entre 
les deux bords de la forêt de Cérisy, appuyé 
sur son espingole, comme un mendiant s ap- 
puie sur son bâton fourchu et ferré, n’avait 
pas seulement la lenteur d’une fatigue af- 
freuse, mais l’indifférence la plus complète à 
tout danger présent ou éloigné. Il ne fouillait 
point le fourré du regard. Il ne tendait point 
le cou pour écouter le bruit des chevaux dans 
l’éloignement. Il s’avançait insoucieusement, 
comme s’il n’avait pas eu conscience de sa 
propre audace. Et, de fait, il ne l’avait pas. 
L’obsession d’une pensée cruelle ou l’abatte- 
ment d’une fatigue immense l’empêchait d’é- 
prouver la palpitation du danger, chère aux 
hommes de courage. Aussi, de sang-froid, 
commit-il une grande imprudence. Il s’arrêta 
et s’assit sur le revers du fossé qui séparait le 
bois de la route ; et là il ôta son chapeau qu’il 
jeta sur l’herbe, comme un homme vaincu par 
la chaleur et qui veut respirer. 


l’ensorcelée. 


67 


C’est à ce moment que ceux qui 1 auraient 
vu auraient compris son insouciance pour tous 
les dangers possibles, eussent-ils été rassem- 
blés autour de lui, et embusqués derrière 
chaque arbre de la forêt, qui s’élevait aux 
deux bords du chemin. Débarrassé de son 
grand chapeau, sa figure, qu’il ne cachait plus, 
en disait plus long que n’aurait faille plus 
éloquent des langages. Jamais peut-être, de- 
puis Niobé, le soleil n’avait éclairé une si 
poignante image du désespoir. La plus hor- 
rible des douleurs de la vie y avait incrusté sa 
dernière angoisse. Beau, mais marqué d’un 
sceau fatal, le visage de l’inconnu semblait 
sculpté dans du marbre vert, tant il était 
pâle ! et cette pâleur verdâtre et meurtrie res- 
sortait durement sous le bandeau qui ceignait 
ses tempes, car il portait le mouchoir noué 
autour de la tête, comme tous les Chouans 
qui couchaient à la belle étoile, et ce mou- 
choir, dont les coins pendaient derrière les 
oreilles, était un foulard ponceau, passé en 
fraude, comme on commençait d’en exporter 
de Jersey à la côte de France. Aperçus de 
dessous cette bande d’un âpre éclat, les yeux 
du Chouan, cernés de deux cercles d’un noir 
d’encre, et dont le blanc paraissait plus blanc 
par l’effet du contraste, brillaient de ce feu 
profond et exaspéré qu’allume dans les pru- 


68 


L’ENSORCELÉE. 


nelles humaines la funèbre idée du suicide. 
Ils étaient vraiment effrayants. Pour qui con- 
naît la physionomie, il était évident que cet 
homme allait se tuer. Selon toute probabilité, 
il était de ceux qui avaient pris part à un 
engagement de troupes républicaines et de 
Chouans, lequel avait eu lieu aux environs 
de Saint-Lô, le matin même ; un de ces vain- 
cus de la Fosse, qui fut vraiment la fosse de 
plus d’un brave et la dernière espérance des 
Chasseurs du Roi, Son front portait la lueur 
sinistre d’un désastre plus grand que le malheur 
d’un seul homme. Redressé à moitié sur le 
flanc, comme un loup courageux abattu, cet 
homme isolé avait, dans la poussière de ce 
fossé, une incomparable grandeur, c’était la 
grandeur de l’instant suprême... Il tourna vers 
le soleil du soir, qui, comme un bourreau atten- 
dri, semblait lui compter avec mélancolie le 
peu d’instants qui lui restaient à vivre, un re- 
gard d’une lenteur altière; et ses yeux, qu’il 
allait fermer à jamais, luttèrent, sans mollir, 
avec le disque de rubis de l’astre éblouissant 
encore, comme s’il eût cherché à ce cadran 
flamboyant si l’heure enfin, était sonnée à la- 
quelle il s’était juré, dans son âme, qu’il cesse- 
rait de respirer. Qui sait ? c’était peut-être la 
même heure où l’héroïque ménétrier Bras-de- 
violon ouvrait gaiement sur l’aire d’une grange 


l’ensorcelée. 


69 


ce bal intrépide de blessés et d’échappés au 
feu qu’il conduisit toute une nuit avec son bras 
fracassé. Seulement, poux ces joyeux compères 
à l’espoir étemel, et pour lui, cette heure na- 
vait pas le meme timbre. Il n’acceptait pas si 
légèrement sa défaite. A en juger par la pro- 
fondeur de sa peine, il devait être un aes chefs 
les plus élevés de son parti, car on ne s iden- 
tifie si bien à une cause perdue, pour périr avec 
elle, que quand on tient à elle par la chaîne du 
commandement. Résolu donc à en partager la 
destinée, il avait ouvert le gilet strictement 
boutonné sur sa poitrine, et, sous la chemise 
collée à la peau par les caillots dun sang 
coagulé, il avait pris un parchemin cacheté 
qui renfermait sans doute des instructions im- 
portantes; car, l’ayant déchiré avec ses dents 
comme une cartouche, il en mangea tous les 
morceaux. Dans sa préoccupation sublime, il 
ne rabattit pas meme son œil d’aigle sur a 
blessure de son sein, qui se remit a couler... 
Quand, le soir du combat des Trente, Beau- 
manoir Bois-de-ton-sang en but pour se desal- 
térer, certes, il était bien beau, et 1 Histoire na 
pas oublié ce grand et farouche spectacle ; mais 
peut-être était-il moins imposant que ce Chouan 
solitaire, dont l’ingrate et ignorante Histoire ne 
parlera pas, et qui, avant de mourir, machait 
avalait les dépêches trempées du sang de sa 


70 


l’ensorcelée. 


poitrine, pour mieux les cacher en les enseve- 
lissant avec lui. 

Et lorsqu’il eut rempli ce devoir d’une fidélité 
prévoyante, quand du parchemin dévoré il ne 
lui resta plus entre les doigts que le large ca- 
chet de cire pourpre, qui le fermait et qu'il 
avait respecté, une idée, triste comme un espoir 
fini, traversa son âme intrépide. Chose étrange 
et touchante à la fois ! on le vit contempler 
rêveusement, et avec l’adoration mouillée de 
pleurs d’un amour sans bornes, ce cachet à la 
profonde empreinte, comme s’il eût voulu gra- 
ver un peu plus avant dans son âme le portrait 
d’une maîtresse dont il eût été idolâtre. Qu’y 
a-t-il de plus émouvant que ces lions troublés, 
que ces larmes tombées de leurs yeux fiers qui 
vont, roulant sur leurs crinières, comme la 
rosée des nuits sur la toison de Gédéon ! Et 
pourtant, il n’y avait pas de portrait sur la cire 
figée. Il n’y avait que l’écusson qui scellait 
d’ordinaire toutes les dépêches de la maison de 
Bourbon. C’était tout simplement l’écusson de 
la monarchie, les trois fleurs de lys, belles 
comme des fers de lance, dont la France avait 
été couronnée tant de siècles, et dont son front 
révolté ne voulait plus ! Aux yeux de ce 
Chouan, un tel signe était le saint emblème 
de la cause pour laquelle il avait vainement 
combattu. Il l’embrassa donc à plusieurs re- 


l’ensorcelée. 


71 


prises, comme Bayard expirant embrassa la 
croix de son épée. Mais si la passion de ses 
baisers fut aussi pieuse que celle du Chevalier 
sans reproche, elle fut aussi plus désolée, car 
la croix parlait d’espérance, et les armes de 
France n’en parlaient plus ! Quand il eut ainsi 
apaisé la tendresse de sa dernière heure, lui 
qui n’avait pas sur son glaive le signe du mar- 
tyre divin qui ordonne même aux héros de se 
résigner et de souffrir, il saisit près de lui sa 
compagne, son espingole, chaude encore de 
tant de morts qu’elle avait données le matin 
même, et, toujours silencieux et sans qu’un 
mot ou un soupir vînt faire trembler ses 
lèvres, bronzées par la poudre de la cartouche, 
il appuya l’arme contre son mâle visage et 
poussa du pied la détente. Le coup partit. La 
forêt de Cérisy en répéta la détonation par 
éclats qui se succédèrent et rebondirent dans 
ses échos mugissants. Le soleil venait de dis- 
paraître. Ils étaient tombés tous deux à la 
même heure, l’un derrière la vie, l’autre der- 
rière l’horizon. 

C’était véritablement un beau soir. Lair 
avait repris son silence, et la brise qui s élève 
quand le soleil est couché, comme la balle 
siffle quand elle est passée, commençait d’agi- 
ter doucement les feuilles de la forêt et pou- 
vait caresser de ses souffles le front ouvert du 


72 


l’ensorcelée. 


suicidé. Une bonne femme, qui rôdait par la 
et qui ramassait des bûchettes, remonta lente- 
ment ce fossé qu’une créature de Dieu venait 
de combler avec son argile. Tout occupée de 
son ouvrage, sourde peut-être, ou, si elle avait 
entendu la déchirante espingole, l’ayant prise 
pour le fusil de quelque chasseur attardé, e le 
heurta par mégarde de son sabot le corps du 
meurtrier. Comme on le pense bien, elle eut 
peur d’abord de ce cadavre; mais elle avait 
son fils aux Chouans. Plus mère que femme, 
elle finit par courber sa vieille tête, en pen- 
sant à son fils, vers le corps du Chouan défi- 
guré, et elle lui mit la main sur le cœur. Cjui 
l’eût cru ? il battait encore. Alors cette vieille 
n’hésita plus. Elle regarda, d’un œil inquiet, la 
route, le taillis, la clairière; mais partout ne 
voyant personne, et l’ombre venant, elle chargea 
le Chouan sur son dos, malgré sa vieillesse, 
comme un fagot quelle aurait volé et elle 
l’emporta dans sa cabane, sise contre la lisiere 
du bois. L’ayant couché sur son grabat, elle 
lava toute la nuit, à la lueur fumeuse de son 
grasset, les horribles blessures de cette tete 
aux os cassés et aux chairs pendantes. 11 y 
en avait plusieurs qui se croisaient dans le 
visage du suicidé comme d’inextricables sillons. 
L’espingole était chargée de cinq ou six balles. 
En sortant de ce canon évasé, elles avaient 


l’ensorcelée. 


73 


rayonné en sens divers, et c’est, sans nul 
doute, à cette circonstance que le Chouan de- 
vait de n’être pas mort sur le coup. Cependant 
la bonne femme pansa, du mieux quelle put, 
cette effroyable momie sanglante, dont toute 
forme humaine avait disparu. Experte en mi- 
sère, l’âme plus forte que tous les dégoûts, elle 
se dévoua à la tâche de pitié que Dieu lui en- 
voyait à la fin de sa journée, comme au bon 
Samaritain sur le chemin de Jérusalem a Jé- 
richo. C’était une rude chrétienne, une femme 
d’un temps bien différent du notre. Elle avait 
gardé cette foi du charbonnier, qui rend la 
vertu efficace, pousse aux bonnes œuvres, et 
fait passer la charité du cœur dans les muscles 
de la main. Elle n’imagina pas que l’homme 
qui était l’objet de sa pieuse sollicitude eût 
tourné contre lui-même une violence impie. 
Un signe, qu’elle trouva sur . cet homme, l’eut 
arrachée d’ailleurs à l’horreur de cette pensée, 
si elle avait pu la concevoir. Royaliste, parce 
qu’elle honorait Dieu, elle ne douta donc pas 
que des balles bleues n’eussent fait les plaies 
qu’elle pansait, et ce lui fut une raison nou- 
velle pour les soigner avec un dévouement et 
plus chaleureux et plus tendre. Il fallait la 
voir, cette hospitalière de la souffrance ! Quand 
elle avait fini d’éponger, de bassiner et de fer- 
mer avec les lambeaux de ses pauvres che- 


IO 


74 


L’ENSORCELÉE. 


mises mises en pièces, ces épouvantables bles- 
sures, elle s’agenouillait devant une image 
de la Vierge, et priait pour ce Chouan, dé- 
chiré de douleur. La Vierge-Mère l’exauçait- 
elle?... Toujours est-il que le blessé tardait à 
mourir. 

Or, dix jours environ s’étaient écoulés depuis 
que Marie Hecquet (c’est le nom de notre 
bonne femme) avait ramassé le Chouan expi- 
rant. Isolée sur la lisière de ce bois solitaire, 
n’ayant ni voisins ni voisines, elle n’était expo- 
sée à aucune interrogation maladroite eu enne- 
mie. De ce côté, du moins, elle était tranquille. 
Mais comme dans un temps de troubles civils 
on ne saurait exagérer la prudence, elle avait 
enterré les armes et les habits du Chouan 
dans un coin de sa chaumière, prête à ruser 
si les Bleus passaient, et à leur dire que ce 
blessé qui se mourait était son fils. Elle ne 
craignait pas de lui quelque noble imprudence. 
Ses blessures ne lui permettaient pas d’arti- 
culer un seul mot. 

« Que si les Bleus, pensait-elle, l’avaient vu 
parfois dans la fumée de la poudre et dans le 
face à face du combat, ils ne pourraient, certes ! 
pas le reconnaître, car sa mère, sa mère elle- 
même, si cet homme en avait une encore, ne 
l’aurait pas reconnu. » 

Tout semblait donc favoriser son œuvre de 


l’ensorcelée. 


charité pieuse; mais l’ume de la destinée est 
plus perfide que celle de Pandore. On croit 
l’avoir vidée de tous les malheurs de la vie, 
qu’on s’aperçoit quil y a encore un double fond 
et qu’il est tout plein ! 

C’était un soir, comme le jour du suicide, un 
soir long, orangé, silencieux. Marie Hecquet, 
au seuil de sa porte ouverte, par laquelle venait 
au blessé cet air des bois qui porte la vie en 
ses émanations parfumées, lavait dans un baquet 
posé devant elle les linges rougis de plusieurs 
bandelettes. Comme toutes ces plébéiennes si 
facilement héroïques quand elles ont du coeur, 
comme toutes ces Marthe de l’Évangile qui 
agissent toujours, mais chez qui l’action n é- 
touffe point la pensée, pas plus que le travail 
des champs n’étouffe et ne brise l’enfant qu’elles 
y portent souvent dans leur sein, la mère 
Hecquet surveillait son malade, quoiqu’elle eût 
les mains plongées dans la broue sanglante de 
son savonnage et qu’elle parût absorbée par ce 
qu’elle faisait. Une petite cloche, qu’on ne 
voyait pas, vint à tinter tout près de là. Ce 
n’était pas la faible clochette d’une de ces 
mousseuses chapelles d’ermite, bâties jadis dans 
les profondeurs des bois, car les églises ne se 
rouvraient point encore. C’était la tinterelle de 
quelque hutte de sabotier qui marquait les 
heures et la fin du travail et de la journée. 


76 


l’ensorcelée. 


Mais pour Marie Hecquet, cette femme antique, 
restée ferme de cœur dans la religion de ses 
pères et dans les souvenirs de son berceau, ces 
sept heures sonnant, n’importe où, étaient 
demeurées l’heure bénie qui descendait autre- 
fois des clochers, à présents muets, dans les 
campagnes, et qui conviaient à la prière du 
soir. Aussi, dès quelle les entendit, elle laissa 
retomber au fond du baquet les linges qu’elle 
tordait et qu’elle allait étendre au noisetier 
voisin, et portant sa vieille main mouillée à ce 
front jaune comme le buis aux yeux des hommes, 
mais pur comme l’or aux yeux de Dieu, elle se 
mit, la noble bonne femme, à réciter son 
Angélus. 

Ce qui doit nous sauver peut nous perdre. 
Ce signe de croix fut son malheur. 

Cinq Bleus, sortis à pas de loup de la forêt 
en face, s’étaient arrêtés sur le bord du chemin. 
Appuyés sur leurs fusils, éveillés, silencieux, 
l’œil plongeant dans toutes les directions de 
la route, ils guettaient çà et là, comme des 
chiens en train de battre le buisson et de faire 
lever le gibier. Leur gibier, à eux, c’était de 
l’homme! Ils chassaient au Chouan. Ils espé- 
raient saisir, après leur récente défaite, quel- 
ques-uns de ces hardis partisans, éparpillés dans 
le pays. Depuis quelques minutes déjà ils se 
montraient par signes, les uns aux autres, la 


l’ensorcelée. 


77 


chaumière ouverte de la mère Hecquet, dont le 
soir rougissait l’argile, et cette pauvre femme 
qui savonnait à son seuil. Quand elle redressa 
son corps penché sur son ouvrage pour faire le 
signe de la Rédemption, à ce signe qu’on leur 
avait appris à maudire, ils ne doutèrent plus 
quelle ne fût une Chouanne, et ils s’avancèrent 
sur elle en poussant des cris. 

Hélas ! c’est des chauffeurs, dit-elle. Jésus ! 

ayez pitié de nous ! 

— Brigande, fit le chef de la troupe, nous 
t’avons vue marmotter ta prière ; tu dois avoir 
des Chouans cachés dans ton chenil. 

Je n’ai que mon fils qui se meurt, dit-elle, 

et qui s’est blessé à la tête en revenant de la 
chasse. Et elle les suivit, pâle et tremblante, 
car ils s’étaient rués dans la maison comme eût 
fait une bande de sauvages. 

Ils allèrent d’abord au lit, découvrirent avec 
leurs mains brutales le blessé dévoré de fièvre, 
et reculèrent presque en voyant cette tête 
enflée, hideuse, énorme, masquée de bandelettes 
et de sang séché. 

— Cela ! ton fils ! dit celui qui avait parle 
déjà. Pour ton fils, il a les mains bien blanches, 
ajouta-t-il, en relevant avec le fourreau de son 
sabre une des mains du Chouan qui^ pendait 
hors du lit. Par la garde de mon briquet, tu 
mens, vieille! C’est quelque blessé de la Fosse 


L’ENSORCELÉE. 


qui se sera traîné jusqu’ici/après la débâcle. 
Pourquoi ne l’as-tu pas laissé mourir? Tu mé- 
riterais que je te fisse fusiller à l’instant même, 
ou que mes camarades et moi rôtissions avec 
les planches de ton baquet les manches à balai 
qui te servent de jambes ! Ramasser un pareil 
bétail ! Heureusement pour ta peau que le bri- 
gand est diablement malade. Nos camarades 
l’ont arrangé de la belle manière, à ce qu’il 
parait. Mille têtes de roi ! quelle hure de san- 
glier égorgé ! Cela ne vaut pas la balle qui 
dort dans les canons de nos fusils. Nous épar- 
gnerons notre poudre et le laisserons mourir 
tout seul. Nous avons bien nos sabres ; mais 
il ne sera pas dit que nous serons venus ici 
pour abréger ses souffrances en l’achevant d’un 
seul coup. Non, de par l’enfer ! Allons, la 
vieille bique ! donne-nous à boire ! As-tu du 
cidre ? que nous puissions trinquer à la Répu- 
blique, en regardant agoniser ce brigand-là ! 

La malheureuse Marie Hecquet sentait ses 
ongles noircir de terreur à de telles paroles; 
mais refoulant en elle ses émotiqns, elle alla 
tirer d’un petit fût, placé au pied de son lit, le 
cidre demandé par le Bleu. Elle le plaça dans 
un pot d’étain, avec des godets de Monroc, 
son humble vaisselle, sur une table que la 
hache avait à peine dégrossie. Les cinq réqui- 
sitionnâmes de la République s’assirent sur le 


L’ENSORCELÉE. 


79 


banc qui entoure toujours les plus pauvres 
tables normandes, et le pot, circulant, se remplit 
une dizaine de fois. Ils se souciaient fort peu 
de mettre à sec la provision de la vieille femme ; 
et elle, trop contente de voir, à ce prix, leur 
attention détournée, allait et venait dans la 
chaumine, tantôt balayant l’aire, tantôt rani- 
mant la cendre du foyer, pour faire, comme la 
Baucis du poëte, tiédir l'onde nécessaire au 
pansement du soir, quand ses terribles hôtes 
seraient partis. Les discours des Bleus, qui 
s’exaltaient de plus en plus à force de parler et 
de boire, augmentaient encore les premières 
peurs de Marie Hecquet. Il se mêlait de temps 
à autre à ces discours les noms funestes de 
Rossignol et de Pierrot, de Pierrot surtout, 
ce Cacus dont les férocités avaient le grandiose 
de sa force, et qui s’amusait à rompre, comme 
il eût rompu une branche d’arbre, les reins de 
ses prisonniers sur son genou. De pareils dis- 
cours étaient bien dignes, du reste, de soldats 
irrités comme eux par le fanatisme et la résis- 
tance des guerres civiles, dont le caractère est 
d’être impitoyable comme tout ce qui tient aux 
convictions. Dépravés par ces guerres impla- 
cables, ces cinq Bleus n’étaient point de ces 
nobles soldats de Hoche ou de Marceau que 
l’âme de leurs généraux semblait animer. 
Tout vin a sa lie, toute armée ses goujats. Ils 


8o 


l’ensorcelée. 


étaient de ces goujats horribles qu’on re- 
trouve dans les bas-fonds de toute guerre, de 
cette inévitable race de chacals qui viennent 
souiller le sang qu’ils lapent, après que les 
lions ont passé ! En un mot, c’étaient des traî- 
nards appartenant à ces bandes de chauffeurs 
alors si redoutées dans l’Ouest, lesquelles, par 
l’outrance de leurs barbaries, avaient appelé, 
il faut bien en convenir, des représailles cruelles. 
Marie Hecquet avait entendu souvent parler 
de ces bandits à des voyageurs et à des fer- 
miers. Elle se rappelait même une affreuse 
histoire que son fils, sabotier dans la foret, et 
qui venait parfois la voir entre deux expéditions 
nocturnes, lui avait dernièrement racontée avec 
l’indignation d’une âme de Chouan révoltée. 
C’était l’histoire de ce seigneur de Pont écoulant 
(je crois) dont, au matin, au soleil de V aurore , 
on avait trouvé la tête coupée et déposée 
immonde et insultante raillerie ! — dans un 
pot de chambre, sur une des fenêtres placées 
au levant de son château dévasté 1 . 

De tels récits, de tels souvenirs jetaient leur 
reflet sur ces Bleus sinistres et la faisaient fris- 
sonner, elle qui n’était ni faible ni folle, à 
chaque atroce plaisanterie de ces hommes, 
buvant avec une joie de cannibales, auprès du 


!.. Historique. 


L’ENSORCELÉE. 


8i 


lit de torture du Chouan. « C est peut-être les 
assassins de Pontëcoulant, » pensait-elle. La 
nuit s’avançait. Fut-ce l’influence de ces ombres 
et de ces ténèbres, car la nuit couve les forfaits 
dans les cœurs scélérats, fut-ce plutôt 1 échauf- 
fement de l’ivresse, ou encore l’odieux remords 
qui s’élève dans les âmes perverses, quand elles 
ont suspendu l’accomplissement d’un crime ou 
laissé là quelque épouvantable dessein, qui le 
sait ?... mais à mesure que la nuit tomba plus 
noire sur la chaumière, les pensées de ven- 
geance et de sang reprirent ces Bleus et mon- 
tèrent dans leurs cœurs. Le Chouan, renversé 
sur son grabat, expirait sans pouvoir meme 
crier de douleur. Les bandages qui liaient son 
visage fracassé appuyaient sur sa bouche un 
silence pesant comme un mur. Il ne gémis- 
sait pas , mais sa respiration entrecoupée , ce 
râle permanent et sourd, qu on entendait dans 
ce coin de chaumière obscur, et sur lequel, 
incessant , éternel , funèbre , se détachaient les 
éclats de la voix et du rire des Bleus, tout 
cela leur fit sans doute l’effet du défi d’un 
ennemi par terre, d’une dernière morsure au 
talon, comme la douleur vaincue en imprime 
parfois, de sa bouche mourante, au pied brutal 
de la victoire. 

— Ce Chouan m’ennuie à la fin avec son 
râle ! dit le chef des Cinq, et la tentation me 


82 


l’ensorcelée. 


prend de l’envoyer à tous les diables, avant de 
partir! 

Tope ! fit un autre, peut-être le plus repous- j 

sant de la troupe : une tête écrasée et livide, 
aux tempes de vipère, sortant d’une énorme 
cravate lie-de-vin, métamorphosée pour le mo- 
ment en valise, car elle contenait une chemise 
de rechange, volée la veille à un curé; cet 
homme, c’était l’horrible et le bouffon réunis. 

Tope, sergent! répéta-t-il d’une voix enrouée, 
c’est parler en homme, ça. Tuons ce Chouan 
après cette chopine, car nous ne pouvons boire 
ici jusqu’à demain matin. Mais comment le 
tuer ? Tu le disais tout à l’heure, citoyen ser- 
gent, les flambards des Colonnes Infernales ne 
sont pas venus ici pour abréger les souffrances 
d’une chouanaille qui jouit en ce moment de 
tous les avant-goûts de l’enfer, s’il y en a un. 

Il faudrait lui inventer une agonie qui lui 
procurerait, avant la culbute définitive, l’enfer 
tout entier ! 

— Par le diable et ses cornes ! tu as raison, 

Sifflet-de- voleur. — Le Bleu, en effet, avait le 
nez taillé en cette aimable forme et il eu tirait 
son nom de guerre. - — Il faut le tuer, comme 
dit le capitaine Morisset, avec V intelligence de la 
chose. Je vous forme en conseil de guerre, 
citoyens, pour délibérer sur le genre de mort 
qu’il convient d’infliger à ce brigand-là ! 




J 


l’ensorcelée. 


83 


Et ils remplirent leurs cinq godets de Monroc 
comme pour s’inspirer. 

L’infortunée Marie Hecquet voulut intervenir 
au nom de tous les sentiments naturels soulevés 
dans son cœur. Elle implora, avec des paroles 
de feu et des larmes, ces cinq hommes sourds 
à toute pitié. C’était à croire ce qu’elle, leur 
avait dit d’abord, qu’elle était la mère du blessé, 
tant elle fut pathétique dans ses discours, son 
action, sa manière de les supplier ! Mais tout 
fut vain. 

— Te tairas-tu, brigande! fit l’un d’eux en 
lui envoyant un coup de crosse de son fusil 
dans les reins. 

— Empare-toi de cette vieille sorcière, Sans- 
Façon, reprit le sergent, et fais-lui un bâillon 
de la poignée de ton sabre pour qu’elle ne 
trouble pas les délibérations du conseil de 
guerre par ses cris ! 

Mais la femme du peuple, qui ne craint pas 
sa peine, et qui sait mettre, comme .on dit, 
la main a la pâte, eut en Marie Hecquet un 
dernier mouvement d’énergie, trahi, hélas ! par 
la vieillesse. Quand elle vit venir le Bleu à elle 
elle voulut prendre un tison allumé dans l’âtre, 
pour se défendre contre l’outrageante agression, 
mais avant qu’elle eût pu saisir l’arme qu’elle 
cherchait, il l’avait déjà terrassée, et il la 
contenait. 


8 4 


L’ENSORCELÉE. 


— Maintenant, citoyens, dit le sergent, déli- 
bérons. 

Et ils délibérèrent. Dix genres de mort diffé- 
rente furent proposés ; dix affreuses variétés du 
martyre ! 

La plume se refuse à tracer ce chaos de 
pensées de bourreaux en délire, ce casse-tête 
de propositions effroyables qui se mêlèrent en 
s’entre-choquant. Le chef de ces bandits eut 
le dégoût de la hideuse verve et de l’anarchie 
de son conseil, où comme, dans tout conseil, 
chaque avis voulait prévaloir. 

— Nous sommes des imbéciles ! cria-t-il en 
fermant la discussion par un coup de pomg sur 
la table. Tout considéré, je n’ai jamais été 
d’avis de tuer ce Chouan qui, dans 1 état où il 
est, serait trop heureux de mourir. Mais voici 
mes adieux à sa damnée carcasse. Regardez ! 

Il marcha au lit du Chouan, et saisissant avec 
ses ongles les ligatures de son visage, il les 
arracha d’une telle force qu’elles craquèrent, se 
rompirent, et durent ramener à leurs tronçons 
brisés des morceaux de chair vive, enlevés aux 
blessures qui commençaient à se fermer. On 
entendit tout cela plutôt qu’on ne le vit, car 
la nuit était tout à fait tombée, mais ce fut 
quelque chose de si affreux à entendre que 
Marie Hecquet s’évanouit. 

Un rugissement rauque qui n’avait plus rien 


l’ensorcelée. 


85 


de l’homme sortit, non plus de la poitrine du 
blesse, mais comme de la profondeur de ses 
flancs. C’était la puissance de la vie forcée par 
la douleur dans son dernier repaire et qui 
poussait un dernier cri. 

— Et maintenant, dit l’exécrable sergent 
des Colonnes Infernales, salons le Chouan avec 
du feu ! 

Et tous les cinq prirent de la braise rouge 
dans l’âtre embrasé, et ils en saupoudrèrent 
ce visage, qui n’était plus un visage. Le feu 
s’éteignit dans le sang, la braise rouge disparut 
dans ces plaies comme si on l’eût jetée dans 
un crible. 

— Qu’il vive maintenant, s’il peut vivre, dit 
le sergent, et que la vieille fasse sa lessive, si 
elle veut. Laissons-les comme les voilà, à tous 
les diables ! Voici la nuit ; on n’y voit pas son 
poing devant soi dans cette cahute, depuis que 
nous avons pris le feu pour cuire la grillade 
de ce Chouan. Il faut partir. Haut les fusils, 
camarades, et en avant L. 

Et ils s’en allèrent. Qu’ arriva-t-il après leur 
départ ? un tel détail n’importe guère à cette 
histoire. Qu’on sache seulement que le Chouan 
défiguré ne mourut pas. Le rayonnement des 
balles de l'espingole lui avait sauvé la vie. 
L’enflure du visage, qui cachait ses yeux quand 
les Bleus poudrèrent ses plaies avec du feu, le 


86 


L’ENSORCELÉE. 


sauva de la cécité i . Après la guerre de la 
Chouannerie, et lorsqu’on rouvrit les églises, 
on le vit un jour se dresser dans une stalle, 
aux vêpres de Blanchelande, enveloppé dans 
un capuchon noir. C’était l’ancien moine de 
l’abbaye dévastée : le fameux abbé de la Croix- 
Jugan. 


IV 


Or, ce jour-là précisément, à ces vêpres qui, 
plus tard, lui devinrent fatales, une femme, 
jeune encore, assistait dans un des premiers 
bancs de l’église qui touchaient au chœur. 
Comme elle habitait un peu loin de là, elle 
était arrivée tard à l’office. N’oublions pas de 

i. Historique. Les faits qu’on vient de retracer sont 
arrivés à un chef chouan, parent de celui qui écrit ces 
lignes ; et, d’ailleurs, ce n’est pas le seul épisode des guer- 
res de la Chouannerie qui rappelle, par son atrocité, les 
effroyables excès des Écorcheurs, la guerre des Paysans en 
1525, etc., etc. Malgré les impostures des civilisations, il y 
a dans le cœur de l’homme une barbarie étemelle. Les 
derniers événements (décembre 1851) nous ont appris qu’en 
fait d’horreurs passées, l’homme est toujours prêt à recom- 
mencer demain. Moins que jamais, il ne serait permis de voi- 
ler ces peintures ou d’en affaiblir l’énergie. Elles appartien- 
nent à l’histoire, et c’est un enseignement sacré. 

(Note de V auteur.) 


l’ensorcelée. 


87 


dire qu’on était en Avent, dans ces temps d’at- 
tente pour l’Église, macérée par la pénitence, 
et qui s’harmonisent si bien avec la tristesse 
de l’hiver. Il semble qu’ayant à son usage 
toutes les grandeurs de la poésie pour expri- 
mer la grandeur de toutes les vérités, l’Eglise 
ait combiné, dans un esprit profond, l’effet de 
ses cérémonies avec l'effet de la nature et des 
saisons, inévitable aux imaginations humaines. 
A cette époque, elle éteint la pourpre dans le 
violet de ses ornements, emblème de la gra- 
vité de ses espérances. En raison de la saison 
et de l’heure avancée, l’église de Blanchelande 
commençait à se voiler de teintes grisâtres, 
foncées par ces vitraux coloriés dont le reflet 
est si mystérieux et si sombre quand le soleil 
ne les vivifie pas de ses rayons. Ces vitraux, 
mêlés à la vitre vulgaire noircie par le temps, 
étaient des débris sauvés de 1’abbaye détruite. 
La femme dont j’ai parlé s unissait à mi-voix 
à la psalmodie des prêtres. Son paroissien, de 
maroquin rouge, à tranche dorée, imprimé à 
Coutances avec approbation et privilège de 
Mgr..., le premier évêque de ce siège après la 
révolution, indiquait par son luxe ( un peu 
barbare ) qu’elle n’était pas tout à fait une 
paysanne, ou que du moins c’était une richarde, 
quoique son costume ressemblât beaucoup à 
celui de la plupart des femmes qui occupaient 


88 


L’ENSORCELÉE. 


les autres bancs de la nef. Elle portait un 
mantelet ou pelisse, d’un tissu bleu-barbeau, 
à longs poils, dont la cape doublée de même 
couleur tombait sur ses épaules, et elle avait 
sur la tête la coiffure traditionnelle des filles 
de la conquête, la coiffure blanche, très-élevée 
et dessinant comme le cimier d’un casque, 
dont un gros chignon de cheveux châtains, 
hardiment retroussés, formait la crinière. Cette 
femme avait pour mari un des gros proprié- 
taires de Blanchelande et de Lessay, qui avait 
acquis des biens nationaux, homme d’activité 
et d’industrie, un de ces hommes qui poussent 
dans les ruines faites par les révolutions, 
comme les giroflées (mais un peu moins purs) 
dans les crevasses d’un mur croulé ; un de ces 
compères qui pêchent du moins admirablement 
dans les eaux troubles, s’ils ne les troublent 
pas pour mieux y pêcher. Autrefois, quand elle 
était jeune fille, on appelait cette femme Jeanne- 
Madelaine de Feuardent, un nom noble et révéré 
dans la contrée ; mais depuis son mariage, 
c’est-à-dire depuis dix ans, elle n’était plus que 
Jeanne le Hardouey, ou, pour parler comme 
dans le pays, la femme à maître Thomas le 
Hardouey. Tous les dimanches que le bon 
Dieu faisait, on la voyait assister aux offices 
de la journée, assise contre la porte de son 
banc ouvrant dans l’allée de la nef, la place 


l’ensorcelée. 


89 


d’honneur, parce qu’elle permet mieux de voir 
la procession quand elle passe. Elle n’était 
> point une dévote, mais elle avait été religieu- 

sement élevée, et ses habitudes étaient reli- 
gieuses. Elle connaissait donc toutes les figures, 
plus ou moins vénérables, du clergé paroissial 
et des églises voisines qui envoyaient parfois à 
Blanchelande, politesse d’église à église, un de 
leurs prêtres pour y dire la messe ou pour y 
prêcher. 

C’est là ce qui expliquera son étonnement 
quand, ce jour-là, en levant les yeux de 
son paroissien de maroquin rouge, elle aperçut 
un prêtre de haute taille, et dont elle n’eût 
pas, certes, oublié la tournure, si elle l’avait vu 
déjà, la figure à moitié cachée par son capuchon 
rabattu, monter à l’une des stalles du chœur 
placées en face d’elle, et s’y tenir dans une 
attitude d’orgueil sombre que la religion dont 
il était le ministre n’avait pu plier. On célé- 
brait le deuxième dimanche de l’Avent, et au 
moment où, s’avançant des portes de la sacris- 
tie, en tramant, sur les dalles le manteau de son 
capuchon, il monta lentement dans sa stalle, 
une voix chantait ces mots de l’antienne du 
jour... et statim veniet dominator . Jeanne le Har- 
douey avait la traduction de ces paroles dans 
son paroissien, imprimé sur deux colonnes, et 
elle ne put s’empêcher d’en faire l’application 


! 


12 


go 


l’ensorcelée. 


à ce prêtre inconnu, à l’air si étrangement 
dominateur ! 

Elle se retourna et demanda à Nônon 
Cocouan, la couturière, qui était agenouillée 
sur le banc placé derrière le sien, si elle con- 
naissait ce prêtre, qu’elle lui désigna et qui 
était resté debout, adossé à la stalle fermée ; 
mais Nônon Cocouan, quoique fort au courant 
des choses et du personnel de l’église de Blan- 
chelande, pour laquelle elle travaillait, eut beau 
regarder et s’informer en chuchotant à deux ou 
trois commères des bancs voisins, elle ne put 
ramasser que des négations ou des hochements 
de tête, et fut obligée d’avouer à Jeanne qu’elle 
ni personne dans l’église ne connaissait le prêtre 
en question. 

Nônon était une de ces vieilles filles entre 
trente-cinq et quarante ans, plus près de qua- 
rante que de trente-cinq , qui ont été belles et 
un peu fières, qui ont inspiré l’amour sans le 
partager, ou qui, si elles l’ont éprouvé, l’ont 
caché soigneusement dans leur âme, car c’était 
pour quelqu’un de plus haut placé qu’elles, et 
qu’elles ne pouvaient avoir, comme dit l’expres- 
sion populaire avec tant de mélancolie ; enfin 
une de ces belles pommes de passe-pomme, qui 
ont, hélas ! passé malgré le ferme et frais tissu 
de leur chair blanche et rose, mais qui, comme 
la nèfle, meurtrie par l’hiver, devait conserver 


une douce saveur jusque dans l’hiver de la 
vie ! 

Comme toutes ces dévotes à qui la joie et 
les tendresses maternelles ont manqué, et qui 
n’ont plus à se cacher de l’amour de Dieu 
comme elles se cachaient autrefois de l’amour 
d’un homme, Nônon Cocouan avait l’âme ardente 
et portait dans toutes les pratiques de sa vie 
la flamme longtemps contenue d’une jeunesse 
sans apaisement. Aussi les mauvais plaisants, 
les beaux parleurs impies de Blanchelande la 
nommaient-ils une hantmse de confesswnnal. Que 
pouvaient-ils comprendre à cette rose mystique 
sauvage, dont la brûlante profondeur devait 
leur rester à jamais cachée ? 

Cependant, je suis bien forcé de l’avouer, 
malgré ma sympathie très-vive pour les vieilles 
filles dévotes, espèce de femmes envers les- 
quelles on a toujours été d’une injustice aussi 
superficielle que révoltante, Nônon Cocouan 
avait les petitesses, les enfantillages et les dé- 
fauts de son type. Elle aimait les prêtres, non- 
seulement dans leur ministère, mais dans leurs 
personnes. Elle aimait à s’occuper d’eux et de 
leurs affaires. Elle en était idolâtre. Idolâtrie 
très-pure, du reste, mais qui avait bien ses 
ridicules et ses légers inconvénients. Jeanne le 
Hardouey s’était bien adressée, en l’interrogeant 
pour savoir le nom du prêtre imposant qui 


92 


l’ensorcelée. 


l’avait tant frappée. Nul dans tout Blanche- 
lande ne devait savoir ce qu’il était, si Nônon 
Cocouan ne le savait pas. 

Jeanne le Hardouey prit enfin son parti de 
cette ignorance. Sa curiosité excitée" n’était pas 
de la même nature que celle de Nônon. Ces 
deux femmes différaient par trop de côtés pour 
éprouver, sur ce point-là, rien de semblable. 
La curiosité de Jeanne tenait à des choses qui 
venaient autant de sa destinée que de son ca- 
ractère. Et d’ailleurs, pour le moment, cet inté- 
rêt et cette curiosité n’avaient pas une intensité 
si grande qu’elle ne pût très-bien attendre 
l’occasion favorable pour la satisfaire. Elle se 
remit donc à suivre et à chanter les vêpres ; 
mais, involontairement, ses yeux se portaient 
de temps en temps sur les lignes altières de ce 
capuchon noir, immobile et debout dans sa 
stalle fermée, autour duquel l’ombre des voûtes, 
croissant à chaque minute, tombait un peu 
plus. 

Cependant, à cause peut-être de la réouver- 
ture récente des églises, il y avait un salut, ce 
dimanche-là , à l’église de Blanchelande , et 
comme d’usage, quand les vêpres furent dites, 
on se mit en devoir de couronner ce touchant 
office du soir, dont la psalmodie berce les âmes 
religieuses sur un flot d’émotions divines, par 
l’éclat d’une bénédiction. Les cierges, éteints 


l’ensorcelée. 


93 


après le Magnificat, se rallumèrent. L’hymne 
s’élança de toutes les poitrines, l’encens roula 
en fumée sous les voûtes du chœur et la pro- 
cession s’avança bientôt dans la nef pour se 
replier autour de l’église et de sa forêt de co- 
lonnes, comme une vivante spirale d’or et de 
feu. Rien n’est beau comme cet instant solennel 
des cérémonies catholiques, alors que les prê- 
tres, vêtus de leurs blancs surplis ou de chappes 
étincelantes, marchent lentement, précédant le 
dais et suivant la croix d’argent qu’éclairent 
les cierges par-dessous, et qui coupe de son 
éclat l’ombre des voûtes dans laquelle elle 
semble nager, comme la croix, il y a dix-huit 
siècles, sillonna les ténèbres qui couvraient le 
monde. 

Or, ce soir-là, le salut était d’autant plus 
beau à l’église de Blanchelande pour ces paysans 
prosternés, qu’un tel spectacle avait longtemps 
manqué à leur foi. A cette époque, sans aucun 
doute, il dut y avoir de véritables ivresses pour 
les âmes croyantes dans la contemplation res- 
suscitée de ces anciennes cérémonies revenant 
déployer leurs pompes vénérées dans ces tem- 
ples fermés trop longtemps, quand ils n’avaient 
pas été profanés. De telles impressions dorment 
maintenant dans le cercueil de nos pères, mais 
on comprend bien qu’elles durent être puissantes 
et profondes. Jeanne le Hardouey éprouvait ces 


94 


l’ensorcelée. 


émotions comme les eût éprouvées une femme 
plus pieuse qu’elle, car il est des moments où 
la croyance s’élève dans les plus' tièdes et les 
plus froids, comme un bouillonnement éblouis- 
sant, mais trop souvent pour retomber ! Elle 
était à genoux, comme toute l’église, quand la 
procession s’avança flamboyante à travers les 
ténèbres de la nef. Les prêtres défilaient un 
par un, chantant les hymnes traditionnels, un 
cierge dans une main et dans l’autre leur livre 
de plain-chant ; et le dais pourpre , avec ses 
panaches blancs renversés, rayonnait dans la 
perspective. Jeanne regardait passer tous ces 
prêtres le long de son banc et attendait, avec 
une impatience dont elle n’avait pas le secret, 
l’étranger qui l’avait tant frappée. Probable- 
ment, en sa qualité d’étranger, on avait voulu 
lui faire honneur, car il marchait le dernier de 
tous, un peu avant les diacres en dalmatique 
qui précédaient immédiatement l’officiant chargé 
du Saint-Sacrement et abrité sous le dais. Seul 
de tous ces prêtres splendides, il n’avait pas 
changé de costume, les vêpres finies. Il avait 
gardé son manteau et son austère capuchon 
noir, et il s’en venait, silencieux parmi ceux 
qui chantaient, avec cette majesté presque pro- 
fane, tant elle était hautaine ! qui se déployait 
dans son port impérieux. Il avait un lune dans 
sa main gauche, tombant négligemment vers 


l’ensorcelée. 


95 


la terre, le long des plis de son manteau, et de 
la droite il tenait un cierge, presque à bras 
tendu, comme s’il eût essayé d’écarter la lumière 
de son visage. Dieu du ciel ! avait-il la con- 
science de son horreur ? Seulement s’il l’avait, 
cette conscience, ce n’était pas pour lui, c’était 
pour les autres. Lui, sous ce masque de cica- 
trices, il gardait une âme dans laquelle, comme 
dans cette face labourée, on ne pouvait mar- 
quer une blessure de plus. Jeanne eut peur, 
elle l’a avoué depuis, en voyant la terrible tête 
encadrée dans ce capuchon noir, ou plutôt non, 
elle n’eut pas peur ; elle eut un frisson, elle eut 
une espèce de vertige, un étonnement cruel 
qui lui fit mal comme la morsure de l’acier. 
Elle eut enfin une sensation sans nom, produite 
par ce visage qui était aussi une chose sans 
nom. 

Du reste, ce qu’elle sentit plus que personne, 
dans cette église de Blanchelande, parce que 
son âme ri était pas une âme comme les autres , 
toute l’assistance l’éprouva à des degrés diffé- 
rents, et l’impression fut si profonde que, sans 
la présence du Saint-Sacrement qui jetait ses 
rayons comme un soleil sur ces fronts courbés 
ét les accablait de sa gloire, elle fût allée jus- 
qu’aux murmures. La procession mit longtemps 
à tourner ses splendeurs mobiles autour de 
l’église, laissant derrière elle un sillage d’ombre 


qô 


l’ensorcelée. 


plus noire que celle qu’elle chassait devant ses 
flambeaux. Quand elle descendit dans la grande 
allée pour rentrer au chœur, Jeanne-Madelaine 
voulut se raidir et s’affermir contre la sensation 
que lui avait faite l’effroyable prêtre au capu- 
chon, elle se détourna aux trois quarts pour le 
revoir passer... Il repassa avec le cortège, muet, 
impassible dans sa pose de marbre, et le second 
regard qu’elle lui jeta enfonça dans son âme 
l’impression d’épouvante qu’y avait laissée le 
premier. Malgré la solennité de la cérémonie, 
malgré les chants de fête et les gerbes de 
lumière qui jaillissaient du chœur, le recueille- 
ment ou 1 émotion des pensées édifiantes ne 
put rentrer dans 1 âme troublée de j eanne le 
Hardouey. Au lieu de s’unir aux chants des 
fidèles ou de se réfugier dans une prière, elle 
cherchait par-dessus les épaules chaperonnées 
d écarlate des confrères du Saint-Sacrement qui 
suivaient le dais et qui envahissaient le chœur, 
par-dessus les feux fumants de leurs cierges tors 
de cire jaune qui vibraient comme des feux de 
torches dans l’air ému par les voix, le prêtre 
inconnu, au capuchon noir, alors à genoux, 
près de l’officiant, sur les marches du maître- 
autel, toujours rigide comme la statue du 
Mépris de la vie taillée pour mettre sur un 
tombeau. Aux yeux d’une âme faite comme 
celle de Jeanne, ce prêtre inouï semblait se 


L’ENSORCELÉE. 


97 


venger de l’horreur de ses blessures par une 
physionomie de fierté si sublime qu’on en res- 
tait anéanti comme s’il avait été beau! Jeanne 
ne savait pas ce quelle avait, mais elle succom- 
bait à une fascination pleine d’angoisse. Quand 
l’officiant monta les degrés et, prenant le Saint- 
Sacrement de ses mains gantées, se tourna vers 
l’assistance pour la bénir, à cette minute su- 
prême, Jeanne oublia de baisser la tête. Elle 
rêvait ! elle se demandait ce qu’il pouvait être 
arrivé à une créature humaine pour avoir sur 
sa face l’empreinte d’un pareil martyre, et ce 
qu’il avait dans son âme pour la porter avec 
un pareil orgueil. Elle resta si absorbée dans 
sa fixe rêverie, après la bénédiction, qu’elle ne 
s'aperçut pas que le salut était fini. Elle n’en- 
tendit pas les sabots de la foule qui s’écou- 
lait, en diminuant, par les deux portes latérales, 
et ne vit point l’église vidée qui s’enfonçait peu 
à peu dans la fumée des cierges éteints et les 
cintres effacés des voûtes, comme dans une 
mer de silence et d’obscurité. 

— Suis-je folle de rester là ! dit-elle, tirée 
tout à coup de son rêve par le bruit de la chaîne 
de la lampe du chœur, que le sacristain venait 
de descendre pour y renouveler l’huile de la 
semaine. Et elle prit une petite clé, ouvrit un 
tiroir placé sous son prie-Dieu, et y déposa 
son paroissien. Elle pensait qu’elle s’était attar- 

13 


L’ENSORCELÉE. 


98 


dée en voyant l’église si sombre, et elle se 
levait, quand le bruit clair d’jm sabot lui fit 
tourner la tête, et elle aperçut Nônon Cocouan, 
qui était sortie avant tout le monde, mais qui 
rentrait et venait à elle. 

— Je sais qui c’est, ma chère dame, dit Nônon 
Cocouan, avec cet air ineffable et particulier 
aux commères. Et ceci n’est point une injure 
car les commères, après tout, sont des poétesses 
au petit pied qui aiment les récits, les secrets 
dévoilés, les exagérations mensongères, aliment 
éternel de toute poésie ; ce sont les matrones 
de l’invention humaine qui pétrissent, à leur 
manière, les réalités de l’histoire. 

— Oui, je sais qui c’est, ma chère madame 
le Hardouey, dit la volubile Nônon, en remon- 
tant avec Jeanne la nef déserte et en lui don- 
nant de l’eau bénite au bénitier. JTai demandé 
à Barbe Causseron, la servante à M. le curé. 
Barbe dit que c’est un moine de l’Abbaye qui 
a chouanné dans le temps, et que c’est les scélé- 
rats de Bleus qui lui ont mis la figure dans 
l’état horrible où il l’a! Jésus! mon doux Sau- 
veur! c’n’est plus la face d’un homme, mais 
d’un martyr ! Il y aura, demain lundi, huit jours 
qu’il arriva chez m’sieur le curé, à la tombée, 
m’a conté la Barbe Causseron, et, sur la sainte 
croix, il n’avait pas trop l’air de ce qu’il était, 
car il portait de grosses bottes et des éperons 


l’ensorcelée. 


99 


comme un gendarme, et, joint a cela , une espèce 
de casaque qui ne ressemble pas beaucoup à la 
lévite de messieurs les prêtres. Quand il entra 
avec cette figure chigaillêe , la malheureuse Barbe 
qui n’est pas trop cœurue, faillit avoir le sang 
tourné. Fort heureusement que M. le curé, qui 
lisait son bréviaire le long de l’espalier à 
pêchers de son jardin, arriva et lui fit bien des 
politesses comme à un homme de grande famille 
qu’il est, et qui aurait été abbé de Blanchelande 
et évêque de Coutances, sans la révolution ; 
enfin, un ami de monseigneur Talaru, l’ancien 
évêque émigré ! Tant il y a donc que depuis 
qu’il est au presbytère, m’sieur le curé ne mange 
plus dans sa cuisine, mais dans la p’tite salle 
à côté ; et Barbe, qui les sert à table, â entendu 
toutes leurs conversations. Il paraît que le nou- 
veau gouvernement a proposé à cet abbé... 
attendez ! comment qu’il s’appelle ? l’abbé de la 
Croix-Gingan, ou Engan, c’est un nom quasi- 
ment comme ça... d’être évêque ; mais il ne 
veut rien être que sous le Roi (et ici Nônon 
baissa la voix, comme si elle eût craint de dire 
tout haut ce nom proscrit). Il a parlé de louer 
la petite maison du bonhomme Bouët, qui est 
tout contre le prieuré. Alors, ma chère madame 
le Hardouey, ce serait un desservant de plus 
que nous aurions à la paroisse ; mais, que Dieu 
me pardonne si je l’offense ! il me semble que 


IOO 


L’ENSORCELÉE. 



je ne pourrais pas aller à confesse à lui, quéque 
méritant et exemplaire qu’il pût être. Je ne 
puis pas dire ce que ça me ferait de voir sa 
figure auprès de la mienne à travers le viquet 
du confessional. M’est avis que j’aurais toujours 
peur, en recevant l’absolution, de penser plus 
au diable qu’au bon Dieu ! 

— Pour une fille pieuse comme vous, Nônon, 
fit gravement Jeanne le Hardouey, vous avez 
là une mauvaise idée. Vous savez bien que ce 
n’est pas à l’homme dans le prêtre qu’on se con- 
fesse, mais à Dieu. 

— J’sais bien qu’ils le disent au catéchisme 
et dans la chaire, répondit -Nônon, mais le bon 
Dieu ne demande pas plus que force, et j’sens 
qu’il me serait impossible de me confesser éga- 
lement à tous les prêtres. La confiance ne se 
commande pas. 

Elles étaient arrivées, en parlant ainsi, à 
l’extrémité du cimetière qui entourait l’église, 
et qui se fermait de ce côté par un échalier. Il 
n’était pas nuit, mais le jour se retirait peu à 
peu du ciel. 

— Il faut que je me dépêche, ma pauvre 
Nônon, fit Jeanne, car j’ai un bon bout de 
chemin d’ici chez nous. J’ai laissé aller nos 
gens après les vêpres, et me suis attardée à 
l’église. Les chemins sont mauvais, et on ne va 
guère vite avec des sabots.. Bonsoir donc, 


i 


IOI 


l’ensorcelée. 


Nônon ; si vous venez au Clos cette semaine, 
vous savez bien, ma fille, qu’il y a toujours une 
petite collation pour vous. 

— Vous êtes bien honnête, madame le Har- 
douey, dit Nônon Cocouan. Et sans doute pour 
payer une politesse par une autre : — Voulez- 
vous que j’aille quant et vous jusqu’au vieux 
presbytère? ajouta-t-elle. 

— Merci, ma fille, merci, répondit Jeanne. Je 
ne suis pas peureuse, et j’irai si vite que je 
rattraperai peut-être nos gens. 

Et lestement, et avec l’aisance des femmes de 
la campagne, elle franchit l’échalier avec ses 
sabots et ses jupes, se souciant peu de montrer 
à Nônon Cocouan et la couleur de ses jarretières 
et les plus belles jambes qui eussent jamais 
passé bravement à travers une haie et sauté, 
pieds joints, un fossé. 

Nônon n’insista pas. Elle avait une déférence 
respectueuse pour Jeanne le Hardouey, qu’elle 
avait connue mademoiselle de Feuardent , il y 
avait des années. Elle lui eût bien volontiers 
rendu service, mais Nônon avait toutes les 
superstitions du pays où elle était née. Le vieux 
presbytère ou, pour parler comme on parlait 
dans le patois de la contrée, le vieux probifere 
était aussi redouté que la lande de Lessay elle- 
même. C’était la ruine abandonnée, il y avait long- 
temps déjà, de l’ancienne maison du curé, située 


102 


L’ENSORCELÉE. 


dans un carrefour solitaire où six chemins abou- 
tissaient et se coupaient à angle aigu. Un assez 
vaste corps de bâtiment qui subsistait encore 
appartenait alors à un cultivateur qui ne l’habi- 
tait pas, mais qui l’utilisait en y engrangeant 
ses orges et ses foins. On disait que c’était un 
lieu hanté par les mauvais esprits et qu’on y 
rencontrait parfois de gros chats, qui marchaient 
obstinément à côté de vous, dans la route, et 
qui tout à coup se mettaient à vous dire bon- 
soir avec des airs fort singuliers. La Cocouan 
ne tenait pas infiniment à aller jusque-là, aux 
approches de la nuit, pour s’en revenir seule et 
monter les chasses qui y conduisaient. Elle se 
retourna pour regarder Jeanne qui s’éloignait 
en sautant les mares, d’une pierre sur l’autre, 
dans ces chemins défoncés. Et quand elle eut 
vu tourner sa pelisse bleue au bout d’une haie : 

— Elle est moins peureuse que moi, fit-elle, 
comme se parlant à elle-même, et dIus jeune : 
elle a eu plus d’éducation que nous toutes. C’est 
la fille de Louisine-à-la-kache , et c’est une 
Feuardent par son père. J’ai ouï dire à défunt 
le mien que c’étaient là des gens qui n’ont 
jamais rencontré, sous la calotte des cieux, rien 
qui pût les épouvanter. 

Et, rassurée sur le sort de Jeanne, elle revint 
sur ses pas, fit une révérence, et se signa devant 
la croix de pierre grise qui s’élevait au centre 


L’ENSORCELÉE. 


103 


du cimetière,, en fit encore une avec un autre 
signe de croix, en passant entre l’if au feuillage 
glauque et le portail de l’église, en face duquel, 
selon l’ancienne coutume, cet arbre des morts était 
planté, et elle regagna promptement le groupe de 
maisons qu’on appelait le bourg et qu’elle habi- 
tait. Quand elle repassa dans ce cimetière ceint 
de murs qui s’écroulaient et qu’on oubliait de 
relever, où de hautes herbes, qu’aucune faux 
jamais ne coupait, se courbaient au souffle du 
soir comme une moisson mortuaire ; lorsqu’elle 
entendit quelques corbeaux croasser dans les 
ouvertures grillées du clocher, par ce déclin 
d’an jour d’hiver, gris et bas, l’âme ouverte à 
tous les sentiments d’une nature religieuse, 
ignorante et timide, Nônon se félicita, en se 
serrant dans son mantelet de ratine blanche, de 
n’être pas à cette heure au vieux presbytère et 
dans la chemise de Jeanne le Hardouey. 

Celle-ci cependant marchait, le cœur ferme 
comme le pas, accoutumée à tous les chemins 
des environs qu’elle avait maintes fois parcou- 
rus, soit à cheval, soit à pied, depuis qu’elle 
était mariée, et même bien avant qu’elle le fût, 
et d'ailleurs trop préoccupée, ce jour-là, pour 
s’inquiéter soit des mauvaises rencontres, soit 
des endroits de la route d’une suspecte répu- 
tation. 


104 


l’ensorcelée. 


V 


Pour bien comprendre cette préoccupation 
nouvelle, si soudaine et si diabolique, dont elle 
devait être plus tard la victime, il faut dire ce 
qu’était alors Jeanne- Madelaine Feuardent, 
femme par mariage de maître Thomas le 
Hardouey. 

C’était me femme dans la fleur mûrie de la. 
jeunesse, active, courageuse, et de ce sens 
droit, perçant et supérieur, qu’on rencontre 
dans une grande quantité de femmes de Nor- 
mandie, la terre classique de cette forte race 
de ménagères qui entendent si bien le gouver- 
nement du logis. Il fallait qu’elle inspirât beau- 
coup d’estime dans la contrée, car, quoique 
riche, et d’une richesse mal acquise par Thomas 
le Hardouey, qui passait pour un homme vio- 
lent et rusé, on ne la haïssait pas. 

On savait la distinguer de son mari, quand 
on en parlait. A elle, on ne lui reprochait rien, 
si ce n’est un peu de hauteur quand on pensait 
à son mariage, mais qu’on lui pardonnait quand 
on pensait à sa naissance. Les Feuardent 
avaient été une famille puissante. 


l’ensorcelée. 


105 


Des fautes, des malheurs, des passions, cette 
triple cause de tous les renversements de ce 
monde, avaient, depuis plusieurs siècles, poussé, 
de génération en génération, les Feuardent à 
une ruine complète. Avant que 1789 éclatât, 
cette ruine était consommée. 

Jeanne -Madelaine de Feuardent, le dernier 
rejeton du vieux chêne normand déraciné, 
orpheline à la merci du sort, fut recueillie par 
la famille des Aveline, qui avait de grandes 
obligations aux Feuardent, et qui l’éleva avec 
ses autres enfants comme un enfant de plus. 
Sans cela, elle aurait pu aller rejoindre dans 
leur misère ces marquis de Pottigny, « que j’ai 
vus aux portes, monsieur! » me disait maître 
Louis Tainnebouy avec une espèce d’horreur 
religieuse, mourant éclat de cette flamme divine 
du respect des races, éteinte maintenant dans 
tous les cœurs et qui brillait encore dans ce 
dernier peut-être des paysans d’autrefois ! 

Les Aveline (Aveline de la Saussaye, comme 
ils se faisaient appeler) étaient de ces bourgeois 
d’un honneur antique, qui, sous l’ancienne 
monarchie française, étaient les nobles du len- 
demain, car la noblesse finissait toujours par 
leur ouvrir son sein, en les investissant de cer- 
taines charges, grave initiation à la vie publique, 
qu’on ne définissait point comme aujourd’hui : 
le gouvernement de tous par tous, — ce qui est 


14 


io6 


l’ensorcelée. 


impossible et absurde, — mais le gouvernement 
de tous par quelques-uns, cë qui est possible, 
moral et intelligent. Jeanne - Madelaine de 
Feuardent' prit sa part d’une éducation aussi 
cultivée qu’elle pouvait l’être à la campagne et 
à cette époque, mais qui l’était trop encore 
pour la vie qui devait lui échoir. Ce qui eût 
convenu à la fille des Feuardent ne devenait- 
il pas un danger pour une femme dont la des- 
tinée n’était pas au niveau du nom?... Quand 
elle atteignit l’âge nubile, la révolution était 
finie, et les enfants des Aveline, élevés avec 
elle, mariés et dispersés dans les environs, la 
laissèrent seule avec leurs vieux parents, qui, 
se voyant au bord de leurs tombes, songèrent 
aussi à l’établir. Maître le Hardouey se présenta, 
et, comme il n’avait pas encore taché sa répu- 
tation d’honnête homme en achetant du bien 
d’émigré, les Aveline appuyèrent sa recherche 
auprès de leur fille d’adoption. Cependant 
Jeanne-Madelaine n’aimait guère son prétendu. 
Le sang des Feuardent bouillonnait dans ce 
cœur vierge, à l’idée d’épouser un paysan, et 
un homme comme maître Thomas le Hardouey, 
beaucoup plus âgé qu’elle, et d’une rudesse de 
mœurs et de caractère qui choquait ses instincts 
délicats de jeune fille. Elle ne l’agréa donc 
point tout d’abord. Il fallut même le cruel 
empire des circonstances pour la décider, non 


l’ensorcelée. 


107 


pas à donner sa main, mais à se laisser prendre 
par cet homme pour qui elle n’éprouvait que 
de l’éloignement. La prévo} r ance, cette sévère 
conseillère, la prévoyance, ce sentiment si profon- 
dément normand, lui montra l’avenir dans toute 
sa sombre et inquiétante réalité. Les Aveline 
pouvaient mourir d’un instant à l’autre, et alors 
que deviendrait-elle ? La Révolution avait dé- 
truit ces couvents, asiles naturels des filles 
nobles sans fortune, dont la fierté ne voulait 
pas souffrir la honte forcée d’une mésalliance. 

Quelle ressource devait lui rester? Serait-elle 
obligée d’aller comme ouvrière à la journée , ou, 
ce qui serait pire encore, d’entrer quelque part 
en condition ?... Une telle pensée navrait son 
courage. Elle se souvenait aussi de sa mère, 
qui était une plébéienne, et voilà comment, les 
dernières fiertés de son cœur vaincues, elle 
détourna la tête et se laissa épouser. 

Car sa mère, cette Louisine-a-la-hacke , comme 
l’avait appelée Nônon Cocouan, était la pre- 
mière mésalliance de ces Feuardent dont elle 
portait le nom et qui devaient à jamais s’é- 
teindre en elle. Elle, Jeanne-Madelaine, serait 
la seconde, mais ce serait la dernière. 

En effet, son père, le seigneur de Feuardent, 
avait couronné une vie d’excès et de folies par 
un mariage qui l’avait mis, comme on dit, au 
ban de toute la noblesse du pays. 


l’ensorcelée. 


108 


Il avait épousé, dans l’âge où les passions 
des hommes qui furent longtemps passionnés 
contractent je ne sais quoi de plus impérieux et 
de plus désordonné' que dans la superficielle 
jeunesse, la fille d’un simple garde-chasse d’un 
seigneur de ses amis, son voisin de terre, le 
seigneur de Sang-d’Aiglon, vicomte de Haut- 
Mesnil. Cet ami, ce Sang-d’Aiglon de Haut- 
Mesnil était un homme beaucoup plus taré et 
décrié que jamais ne l’avaient été les Feuardent. 
II a laissé dans le pays des souvenirs tels que, 
si on les remue encore aujourd’hui dans l’es- 
prit des générations qui entendirent parler de 
cet homme à leurs pères, il en sort ou le feu 
d’une imprécation ou la pâleur glacée de l’effroi. 

Pendant vingt ans il avait été l’horreur et la 
désolation de la contrée. Dernier venu d’une 
race faite pour les grandes choses, mais qui, 
décrépite, et physiologiquement toujours puis- 
sante, finissait en lui par une immense perver- 
sité : il était duelliste, débauché, impie, con- 
tempteur de toutes les lois divines et humaines ; 
il avait enfin tous les vices qui peuvent tenir 
en faisceau dans un lien de fer sans le fausser, 
car son âme en était un que la plus épouvan- 
table corruption ne put amollir. 

On disait que la fille de son garde, le vieux 
Dagoury, le fameux sonneur de trompe qui 
sonnait toujours dans une chasse et faussait 


l’ensorcelée. 


109 


les meilleurs instruments avec son souffle de 
fer rougi, si bien qu’on prétendait qu’il avait 
fait un pacte avec le diable pour pouvoir son- 
ner de cette force-là ! oui, on disait que la fille 
de Dagoury était la sienne, et la dissolution 
des mœurs du maître expliquait bien la bonté 
du valet. Cette fille était la belle Louisine. Ce 
qui autorisait encore de pareils bruits, cest 
que Louisine n’était point traitée au chateau 
de Haut-Mesnil comme la fille d’un serviteur. 
Elle y jouissait d’une position étrange, excep- 
tionnelle, osée, depuis le jour surtout où. elle 
avait conquis, par une intrépidité étonnante 
dans une si jeune enfant, ce nom singulier de 
Louisine-a-la-hache qu’elle porta jusqu’à sa 
mort. Voici le fait en quelques mots : 

Un jour, un dimanche, tous les gens du 
village étaient à la grand'messe, et depuis 
une semaine Ruffin Dagoury chassait le san- 
glier avec son maître dans les forêts des 
environs. 

11 n’y avait que Louisine au château. C’était 
d’autant plus imprudent de faire garder par 
une fille de quinze ans, qu’à cette époque le 
pays était infesté par une troupe de brigands 
fort redoutables. Mais c’est aussi un trait carac- 
téristique de la Normandie, que la téméraire 
sécurité de ce pays qui tient tant à son fait , 
comme il dit dans son langage antique et 


IIO 


L’ENSORCELÉE- 


populaire, et qui ne songe à le défendre que 
quand on a littéralement la main dessus. 

Ainsi, dans mon enfance, j’ai vu des fermiers 
isoles, n’ayant des voisins qu’à une lieue de là, 
coucher tranquillement, la porte ouverte. Or. s’y 
croyait toujours au temps de Rollon. La Loui- 
sme, avec ses quinze ans, n’était qu’une amorce 
de plus, une odeur de chair fraîche pour les 
misérables vagabonds qui couraient, pillaient 
et parfois incendiaient le pays. 

Mais de son pays plus que personne, elle n’y 
songeait guère, ce jour-là. Elle allait et venait 
dans la cuisine. Et comme elle taillait un de 
ces énormes morceaux de pain bis que l’on 
appelle un mousquetaire et qu’elle l’appuyait 
contre son sein rond et calme, voilà qu’un 
mendiant poussa la porte et lui demanda la ■ 
charité. 

Entrez, mon bonhomme, lui dit-elle et 
asseyez-vous sur le banc. Je taille la soupe, elle 
sera bientôt trempée et je vous en donnerai 
plein votre écuelle. 

Le pauvre s’assit en geignant, et Louisine 
continua de vaquer aux soins du ménage. 

Mais, dans l’entre-deux de ces soins, ramme 
elle était passée dans une pièce voisine, elle 
vit dans la mirette, devant laquelle elle ajusta 
son tour de gorge des dimanches, le mendiant 
qui rattachait sa fausse barbe grise ; et ce fut 


L’ENSORCELÉE. 


III 


alors que l’idée des vols et des assassinats, 
dont on parlait tant dans le pays, lui revint. 
« On n’est pas encore au sacrement de la 
messe, pensa-t-elle, et, sans doute, ce mendiant 
n’est pas seul. » Comme elle sentait qu’elle deve- 
nait pâle, elle alla au feu et s’y pencha, pour que 
la chaleur fît remonter le sang à ses joues. 
Bientôt elle enleva la marmite à bras tendu et 
la porta fumante dans la pièce où elle était 
allée déjà, et en referma la porte. Après qu’elle 
eut versé la soupe dans un plat de terre où 
elle avait coupé le pain par tranches, elle 
regarda encore une fois bien furtivement par 
la serrure, comme elle avait fait dans la mi- 
rette, et elle vit le mendiant qui ouvrait un 
grand couteau par-dessous la table auprès de 
laquelle il s’était assis. Alors, avec ce sang- 
froid de la tête que ne troublent pas les plus 
impétueuses palpitations de nos cœurs, elle 
coucha une hache sur le pli de son bras nu, et 
prenant avec les deux mains le vase de terre 
dans lequel la soupe bouillait : 

— Bonhomme ! cria-t-elle à travers la porte, 
voici votre soupe ; mais j’ai les deux mains 
chargées, ouvrez-moi ! 

Le brigand, son couteau à la main, vint lui 
ouvrir pour se jeter sur elle ; mais, cruelle jus- 
que dans sa vaillance, elle lui jeta dans les 
yeux cette soupe bouillante qui l’aveugla et le 


1X2 


l’ensorcelée. 


fit hurler de douleur. Puis, saisissant la hache 
au pli de son bras, ''elle l’en frappa dans le 
front, adroite comme le boucher qui frappe le 
bœuf entre les cornes et l’abat, le front fendu, 
d’un seul coup. Elle laissa la hache dans la 
blessure, et sauta par-dessus le corps du bandit, 
tombé dans une mare de sang, comme elle eût 
sauté une touffe d’églantiers au bout d’un buis- 
son. Elle respirait toutes les qualités de son 
pays dans son action. 

Prévoyante autant qu’inspirée, elle ferma la 
porte au Verrou, poussa contre cette porte la 
grosse table de la cuisine, et, décrochant le 
fusil de son père au manteau de la cheminée, 
elle monta en haut, sans plus s’inquiéter de ce 
corps vautré dans son sang et qui râlait son 
agonie. Une fois montée, elle arma son fusil, 
ouvrit la fenêtre et attendit. 

Deux brigands parurent. Ils allèrent d’abord 
à cette porte qu’ils trouvèrent fermée, à leur 
grand étonnement; puis, levant les yeux, ils 
l’aperçurent. 

— Ouvre-nous la porte, fillette ! lui crièrent-ils. 
Mais la fillette les coucha en joue et les 
menaça de faire feu s’ils ne se retiraient pas. 
Eux se moquèrent de cette jeunesse, et comme 
ils essayaient de forcer la porte, l’un d’eux 
tomba frappé dans le cœur. L’autre crut venger 
son complice en envoyant une balle à cette 


l’ensorcelée. 


113 


jeune fille, qui rechargeait le fusil de son père. 
La balle emporta la coiffe de linon de Loui- 
sine, qui resta décoiffée, et que les gens du 
château, en revenant de la messe, trouvèrent à 
la fenêtre, son fusil armé, les joues aussi ar- 
dentes que le ruban de fil rouge qui retenait à 
sa tête son abondant chignon, blond comme 
une gerbe d’épis mûrs. 

Le brigand s’était sauvé, et, s’il y en avait 
d’autres dans le voisinage, la fin de la messe 
s’avançant, ils n’avaient pas osé venir. 

C’était depuis cette aventure mémorable que 
la Louisine avait été traitée au château comme 
une enfant gâtée, ou comme une sultane favo- 
rite. Cette mâle intrépidité dans une fillette, 
cette enfant à qui il ne fallait peut-être, pour 
être une héroïne, que l’occasion historique, 
cette J eanne Hachette obscure, qui n’avait pas 
tous les yeux d’une ville sur elle pour lui dé- 
charger dans le cœur les chocs électriques du 
courage, fut l’objet de l’enthousiasme des amis 
du vicomte de Haut-Mesnil, de ces nobles qui, 
à travers leurs vices, n’avaient qu’une vertu 
restée fidèle, la vertu du sang, la bravoure. 
Remi de Sang-d’ Aiglon crut sans doute recon- 
naître une inspiration de sa race dans le cou- 
rage de cette enfant, et sentit sa paternité 
longtemps muette se réveiller par les tressail- 
lements de l’orgueil. 


Il fit .asseoir Louisine à' sa table , et lui 
donna, malgré sa jeunesse, la haute main et la 
surveillance du château. Souvent il l’emmena 
dans ses parties de chasse. Il aimait à la voir 
abattre un sanglier aussi bien que lui, et mon- 
ter avec l’adresse hardie d’une Cotentinaise les 
chevaux les plus jeunes et les plus fringants. 
A coup sûr, si Louisine avait eu l’âme faible, 
c eût été pour elle une mauvaise école que le 
château de Haut-Mesnil, que ces festins qu’elle 
présidait au retour des chasses, et dont les 
convives y amenaient des femmes sans vertu, 
et se gênaient d’autant moins qu’elle n’était pas 
une demoiselle, une fille de leur rang, et que 
tout le leur rappelait, même le costume de 
Louisine-à-îa-hache ; car elle avait gardé son 
bavolet et cette fière coiffe de la conquête, 
abandonnée aux paysannes en Normandie, mais 
qui n’en est pas moins digne de la tête d’une 
fille de roi. Heureusement Louisine, qui n’avait 
plus de mère, était de cette famille d’êtres forts 
qui s’élèvent seuls, et dont Dieu a sculpté la 
lèvre de manière à trouver de quoi boire aux 
mamelles de bronze de la Nécessité. 

Elle sut imposer un respect qu’ils ne con- 
naissaient plus aux hommes sans frein dont 
elle était entourée. Elle inspira.. même à quel- 
ques-uns d’entre eux de ces passions d’âmes 
inassouvies qui se soulèvent avec les rages du 


l’ensorcelée. 


115 


vieux Tibère à Caprée, contre leur propre as- 

souvissement. 

On le conçoit. La jeune fille en elle voilait 
l’amazone de ses timidités rougissantes. 

C’était un piquant mélange que cette combi- 
naison d’intrépidité et de suave faiblesse dans 
cette jeune et innocente meurtrière de deux 
hommes, que ces quelques gouttes d’un sang 
fièrement versé, retrouvées sur ses bras, plus 
frais que la fleur des pêchers ! C’était un goût 
nouveau qu’aurait ce breuvage dans leur verre, 
à ces blasés de gentilshommes, à ces satrapes 
usés de jouissances; et plus d’une fois ils vou- 
lurent l’y faire couler! Mais Louisine-à-la- 
hache, on l’a vu, savait se défendre, et elle se 
défendit si bien que Loup de Feuardent, qui 
n’avait plus guère qu’un débris de fortune et à 
qui nulle femme de hobereau bas -normand 
n’aurait voulu donner sa fille, ayant conçu pour 
elle une passion irrésistible, mit cette tache 
dans son blason et l'épousa. 

Telle avait été la mère de Jeanne, cette célèbre 
Louisine-à-la-hache, à qui Jeanne ressemblait, 
disaient ceux qui l’avaient connue. Louisine était 
morte bien peu de temps après la naissance de 
sa fille. Le pied d’un cheval furieux brisa ce 
cœur qui battait dans une poitrine digne d’al- 
laiter des héros, et broya ce beau sein dont 
jamais nulle passion mauvaise n’avait altéré le 


Ii6 


l’ensorcelée. 


lait pur. Louisine avait transmis à sa fille la 
force d’âme qui respirait en elle comme un 
souffle de divinité; mais, pour le malheur de 
Jeanne-Madelaine, il s’y mêlait le sang- des 
Feuardent, d’une race vieillie, ardente autrefois 
comme son nom, et ce sang devait produire en 
elle quelque inextinguible incendie, pour peu 
qu’il fût agité par cette vieille sorcière de Des- 
tinée qui remue si souvent nos passions dans 
nos veines endormies, avec un tison enflammé ! 
Hélas! quand Jeanne avait épousé Thomas le 
Hardouey, elle avait senti un soulèvement de 
ce sang qui arrosait dans son cœur les rêves 
que toute jeune fille y porte, et qui rendait les 
siens plus brûlants et plus impérieux. 

Mais elle mit par-dessus cet orage la volonté 
courageuse qu’elle tenait de sa mère, et l’idée 
que ce sang, après tout, confondu avec celui 
d une fille du peuple, n’avait pas tant le droit 
de gronder! Plus tard, la vie active, cette la- 
borieuse et saine existence des cultivateurs, 
qu’elle avait épousée avec son mari, le ménage’ 

1 intérêt domestique, l’éloignement de la classé 
à laquelle elle appartenait par son père, pe- 
sèrent et agirent sur elle avec tant d’empire, 
qu’elle ne semblait plus que ce qu’elle devait 
etre, c’est-à-dire une femme qui avait pris son 
parti avec le sort et qui portait au doigt son 
alhance de mariage, comme le premier anneau 


l’ensorcelée. 


iï7 


de cette chaîne, formée de devoirs, que, 
parmi nous autres chrétiens, on appelle la 
résignation. 

Elle avait été belle comme le jour à dix-huit 
ans, moins belle cependant que sa mère ; mais 
cette beauté, qui passe plus vite dans les femmes 
de la campagne que dans les femmes du monde, 
parce qu’elles ne font rien pour la retenir, elle 
ne l’avait plus. 

Je veux parler de cette chair lumineuse de 
roses fondues et devenues fruit sur des joues 
virginales, de cette perle de fraîcheur des filles 
normandes, près de laquelle la plus rare nacre 
des huîtres de leurs rochers semble manquer 
de transparence et d’humidité. A cette époque, 
les soins de la vie active, les soucis de la vie 
domptée, avaient dû éteindre au visage de 
Jeanne cette nuance des larmes de l’Aurore 
sous une teinte plus humaine, plus digne de la 
terre dont nous sommes sortis et où bientôt 
nous devons rentrer : la teinte mélancolique 
de l’orange, pâle et meurtrie. Grands et régu- 
liers, les traits de Maîtresse le Hardouey 
avaient conservé la noblesse qu’elle avait per- 
due, elle, par son mariage. Seulement ils 
étaient un peu hâlés par le grand air, et par- 
semés de ces grains d’orge savoureux et âpres, 
qui vont bien du reste au visage d’une pay- 
sanne. La centenaire comtesse Jacqueline de 


l’ensorcelée. 


118 


Montsurvent, qui .l’avait connue, et dont le 
Té V e " d ™ P Ius d’une fois dans ces Chro- 
ques de 1 Ouest, m’a raconté que c’était sur- 
tout aux yeux de Jeanne -Madelaine qu’on 
reconnaissait la Feuardent. Partout ailleurs, on 
pouvait confondre la femme de Thomas le 
ardouey avec les paysannes des environs 
avec toutes ces magnifiques mères de conscrits’ 
qui avaient donné ses plus beaux régiments à 
1 Empire; mais aux yeux, non ! il n’était plus 
permis de s y tromper. Jeanne avait les regards 
de faucon de sa race paternelle, ces larges pru- 
nelles d un opulent bleu d’indigo foncé comme 
les qmntefeuilles veloutées de la pensée et 
qm étaient aussi caractéristiques des Feuardent 
que les émaux de leur blason. Il n’y a que des 
femmes ou des artistes pour tenir compte de 
ces details. Naturellement, ils avaient échappé 
t re Lo “ s Tamn ebouy , comme bien d’au- 

l’hTsto SeS da î lleurs ’ c 3 uar ‘d il m’avait raconté 
Ihistoire gué j’ai complétée deplîis ^ m , en 

eut touche la première note, dans cette lande 

e Lessay ou nous nous étions rencontrés 

Lui mon rustique herbager, jugeait un peu les 

femmes comme il jugeait les génisses de ses 

troupeaux comme les pasteurs romains durent 

jug-er les Sabmes qu’ils enlevèrent dans leurs 

ras nerveux; il ne voyait guère en elle que 

les signes de la force et les aptitudes de la 


l’ensorcelée. 


119 


santé. Avec sa taille moyenne, mais bien prise, 
sa hanche et son sein proéminents, comme 
toutes ses compatriotes dont la destination est 
de devenir mères, si Jeanne n’était plus alors 
une femme belle, pour maître Xainnebouy, elle 
était encore une belle femme. Aussi, quand il 
m’en parla, et quoiqu’elle fut morte depuis des 
années, son enthousiasme de bouvier bas-nor- 
mand s’exalta et atteignit des vibrations su- 
perbes, je dois en convenir. « Ah ! monsieur, 
me disait-il en frappant de son pied de frêne 
les cailloux du chemin, c’était une fière et verte 
commère ! Il fallait la voir revenant du mar- 
ché de Créance, sur son cheval bai, un cheval 
entier, violent comme la poudre, toute seule, 
ma foi ! comme un homme ; son fouet de cuir 
noir orné de houppes de soie rouge à la main, 
avec son justaucorps de drap bleu et sa jupe 
de cheval 'ouverte sur le côté et fixée par une 
ligne de boutons d’argent ! Elle brûlait le pavé 
et faisait feu des quatre pieds, monsieur ! Et il 
n’y avait pas dans tout le Cotentin une femme 
de si grande mine et qu’on pût citer en com- 
paraison ! » 


120 


l’ensorcelée. 


VI 


Jeanne le Hardouey, après avoir quitté Nônon 
Cocouan, se dirigea vers le Clos par le ctemin 
quelle suivait souvent. Ai-je besoin de dire 
maintenant que c’était une de ces femmes dont 
les impressions se succédaient avec la régula- 
lante que leur naturel imprime aux êtres forts? 
Lit cependant le prêtre qu’elle venait de voir 
ce tragique Balafré en capuchon, et ce que lui 
en avait raconté cette flânière de Nônon Co- 
couan, s’enfonçait en elle avec puissance et 
empêchait de marcher aussi vite qu’elle l’au- 
rait fait dans tout autre moment. Les chemins 
étaient déserts. Les gens des vêpres s’en étaient 
ailes dans des directions différentes. Malgré ce 
quelle avait dit à Nônon, qu’elle irait vite une 
fois qu elle serait seule, elle ne se hâtait pas, 
car nulle peur ne la dominait. Il ne faisait pas 
iroid, du reste. Le temps était doux, quoique 
agite. C était une de ces molles journées du 
commencement de l’hiver, où le vent souffle 
u sud, et où les nuées, grises comme le fer et 
basses à toucher presque avec la main, semblent 
peser sur nos têtes. Jeanne ne vit rien qui jus- 
tifaat les appréhensions de la Cocouan. 


l’ensorcelée. 


121 


Elle passa de jour encore au vieux Presby- 
tère. Tout y était solitaire et silencieux. Seule- 
ment, sous une des grandes ouvertures de la 
cour, cintrée comme l’arche d’un pont et fer- 
mée autrefois par des portes colossales, main- 
tenant arrachées de leurs énormes gonds, restés 
rouillés dans les murs, elle aperçut un de ces 
bergers rôdeurs, la terreur du pays, occupé à 
faire brouter à quelques maigres chèvres l’herbe 
rare qui poussait dans les cours vides de cette 
espèce de manoir. 

Elle le reconnut. C’était un berger qui s était, 
il y avait peu de temps, présenté chez maître 
Thomas le Hardouey pour de l’ouvrage, et que 
maître Thomas avait rudement repoussé, ne 
voulant pas, disait-il, employer des gens sans 
aveu. Le Hardouey partageait contre ces gens- 
là les préjugés de maître Tainnebouy, qui sont, 
du reste, les préjugés universels de la contrée. 
Mais, comme il était riche et puissant, il ne 
cachait pas ses antipathies, et il semblait pro- 
voquer les bergers à une lutte ouverte contre 
lui pour les accabler. 

On lui avait plus d’une fois entendu dire, 
soit au moulin , chez Lendormi , soit à la 
forge, chez Dussaucey, le maréchal ferrant, 
qu’à la première mortalité de ses bêtes , au 
moindre malheur qui arriverait et qu’on pour- 
rait imputer aux bergers, il en nettoierait le 

16 


122 


L ENSORCELÉE. 


- 5 # 





,.p 


pays pour tout jamais. Certainement de telles 
Fioles, que beaucoup de gens trouvaient im- 
prudentes, .n’étaient pas ignorées des hommes 
contre lesquelles elles avaient été proférées, et 
cela pouvait donner à Jeanne, isolée dans des 
chemins écartés, l’idée que l’homme chassé par 
son mari et qu’elle y rencontrait par hasard était 
fort capable de lui faire un mauvais parti; 
mais si cette idée lui vint à la tête, elle n’en 
c montra rien, et elle fut la première, selon la 
coutume des campagnes quand on se rencontre, 
à adresser la parole au berger. 

Il était assis sur une de ces grosses pierres 
comme on en trouve à côté de toutes les portes 
en Normandie. Il était enveloppé dans sa li- 
mousine aux grandes raies rousses et blanches, 
espèce de manteau qui ressemble à un cotillon 
de femme qu’on s’agraferait autour du cou. Son 
immobilité était telle que ses yeux mêmes ne 
remuaient pas et qu’on l’aurait volontiers pris 
pour une momie druidique, déterrée de quelque 
caverne gauloise. 

Il était nécessaire que Jeanne, pour gagner 
dans la direction où elle marchait, passât devant 
lui, et il dut la voir venir à plus de vingt pas 
de distance; mais ses yeux verdâtres, qui, 
comme les yeux de certains poissons, semblaient 
avoir été faits pour traverser des milieux plus 
denses que l’élément qui nous entoure, ne té- 


l’ensorcelée. 


123 


moignaient point par leur expression qu’ils 
l’eussent seulement aperçue. 

_ Dis donc, le pâtre! lui cria-t-elle, y 
a-t-il longtemps que les gens qui sortaient 
des vêpres sont passés, et crois-tu qu’en tra- 
versant la Prairie aux Ajoncs qui coupelle 
chemin d’ici au Clos, je pourrais encore les 
rattraper ? 

Mais il ne répondit pas. Il ne fit pas un 
geste. Ses yeux restèrent dans la direction 
qu’ils avaient quand elle s’était trouvée devant 
lui, et elle se crut obligée de répéter plus haut 
la question qu’elle lui avait faite, pensant qu il 
ne l’avait pas entendue. 

Es-tu sourd, pâtureau ? lui dit-elle, impa- 
tientée comme une femme qui a l’habitude d être 
obéie et pour oui toute parole aux inférieurs était 
commandement. 

— Sourd pour vous, vère ! dit enfin le ber- 
ger , toujours immobile ; sourd comme un 
mouron, sourd comme un caillou, sourd comme 
votre mari et vous avez été sourds pour moi, 
maîtresse le Hardouey ! Pourquoi m’demandez- 
vous quéque chose? Ne m’avez-vous pas tout 
refusé l’aut’e jour? Je n’ai rien à vous dire, 
pas plus que vous n’avez eu rien à me donner. 
T’nez, ajouta-t-il, en prenant un long fétu à la 
paille de ses sabots et le brisant, la paille est 
rompue ! Craiyez-vous que les deux bouts que 


124 


l’ensorcelée. 


vlà et que je jette, le vent qui souffle puisse les 
réunir et les renouer? 

Il y avait un tremblement de colère dans la 
voix gutturale de ce pâtre, qui accomplissait, 
sans le savoir, à des siècles de distance, le vieux 
rite de guerre des anciens Normands. 

— Allons ! allons, pas de rancune, berger ! 
répondit Jeanne, en voyant qu’elle était seule 
avec cet homme irrité qui tenait à la main un 
bâton de houx, coupé fraîchement dans les 
haies. Dis-moi ce que je te demande, et quand 
tu passeras par le Clos et que mon mari sera 
absent, je te mettrai du pain blanc et un bon 
morceau de lard dans ton bissac. 

— Gardez votre pain et votre lard pour vos 
chiens ! reprit-il. Ce n’est pas avec de la viande 
ou du pain qu’on apaise la colère d’un homme. 
IN on, non! l’homme qui dépendrait de son 
ventre au point de manger l’oubli des injures 
avec le pain qu’on lui jetterait, n’aurait qu’un 
gésier à la place de cœur. J’compterons pus 
tard, maîtresse le Hardouey ! 

— Prends garde aux menaces, pâtureau ! fit- 
elle, plus menaçante que lui et entraînée par 
son caractère décidé. 

Ah ! je sais bien, dit le berger, avec un 
regard profond et une bouche amère, que vous 
êtes haute comme le temps, maîtresse le Har- 
douey! Mais vous n’êtes pas ici sous les poutres 


de votre cuisine. Vous êtes au vieux Presby- 
tère dans un mauvais carrefour où âme qui 
V ive ne passera plus maintenant que demain 
matin Ou’est-ce donc qui m’empêcherait, si je 
voulais T ajouta-t-il lentement en grinçant un 
sourire féroce qui fit briller son œil vitreux, et 
montrant son bâton de houx... Mais je ne veux 
pas ! Non, je ne veux pas ! fit-il avec explosion. 
Les coups attirent les coups. Lâchez c’te pierre 
que vous avez prise et soyez tranquille. Je ne 
vous toucherai pas ! Ils diraient que je vous ai 
assassinée, si je portais seulement la mam a 
votre chignon, et je roulerais bientôt au fond 
de la prison de Coutances. Il y a de meilleures 
vengeances et plus sûres. La corne met du 
temps à venir au tauret et ses coups n en sont 
que plus mortels. Allez! marchez! insista-t-il 
d’une voix sinistre. Vous vous souviendrez long- 
temps des vêpres d’où vous sortez, maîtresse le 

Hardouey ! . , „ 

Et il se leva de sa pierre conique, se prit a 
siffler un air bizarre qui attira un chien aux 
longs poils blancs, droits et pointus comme des 
arêtes, et de cette espèce particulière, dite de 
berger, le plus intelligent des chiens , mais 
aussi le plus mélancolique, et il alla rassembler 
ses chèvres éparses dans la cour. 

Jeanne, trop fière pour ajouter un mot a ceux 
qu’elle avait déjà prononcés, passa et prit -a 


126 


l'ensorcelée. 


Prairie aux Ajoncs, moins inquiète de la décla- 
ration de guerre du berger que frappée de ses 
dernières paroles. Qu’entendait-il, en effet, par 
ces vêpres dont il lui disait de se souvenir? 
Quel rapport pouvait-il y avoir entre une céré- 
monie religieuse et un de ces pâtres qui n’a- 
vaient peut-être pas reçu le baptême, païens 
ambulants qu’on ne voyait jamais aux églises 
et qu’on avait plus d’une fois rencontrés menant 
paître leurs brebis sur l’herbe sacrée des cime- 
tières, au grand scandale des gens religieux ? 
Ces vêpres, il est vrai, étaient déjà marquées 
pour elle d’un point de rappel singulier ; la 
vue de ce prêtre inconnu qui lui avait mis au 
cœur des sensations si peu familières à sa nature 
tranquille et forte ! Le mot du berger, coïn- 
cidant avec la rencontre de ce martyr des Bleus 
comme lui avait conté Nônon, les Bleus contre 
lesquels se serait battu Loup de Feuardent, s’il 
avait vécu lors des guerres de l’Ouest, ce mot, 
venant après l’impression qu’elle avait reçue 
pendant les vêpres, la redoublait et la faisait 
fermenter en elle. C’est quelquefois une si fai- 
ble chose que le mystère d’organisation de la 
tete humaine, qu’une circonstance (la plus misé- 
rable des circonstances, une coïncidence, un 
hasard) la trouble d’abord et finit par l’asservir. 
Jeanne rentra au Clos toute pensive, ne pou- 
vant s’empêcher d’associer dans ses émotions 


l’ensorcelée. 


127 


intérieures l’idée du sombre prêtre et les mena- 
ces du berger. 

Mais son activité et. ses occupations ordi- 
naires la tirèrent de devant elle , comme on 
dit , et lui furent de salutaires distractions. 
Elle se débarrassa de sa pelisse bleue et 
de ses sabots aux plettes noires , et elle se 
mit à tourner dans sa maison, le front aussi 
serein que si rien d’insolite n avait traversé 
son esprit. 

Elle donna ses ordres accoutumés pour le 
souper des gens, leur parla à tous comme elle 
en avait l’habitude et fixa à chacun sa quote- 
part de travail pour la journée du lendemain. 
Domestiques et journaliers, les gens du Clos 
étaient nombreux et formaient une large atta- 
blée dans la cuisine de maître Thomas le Har- 
douey. Pendant que Jeanne surveillait toutes 
choses avec cet œil vigilant qui est l’attribut 
de la royauté domestique comme de l’autre 
royauté, elle entendit qu’on s’entretenait, autour 
de la table, du prêtre au noir capuchon, qui 
avait presque épouvanté à la procession tous 
les paroissiens de Blanchelande. C était là 
l’événement du jour. 

— Je ne sais pas son nom de chrétien, disait 
le grand valet, beau parleur aux cheveux iri- 
sés, qui mangeait une énorme galette de sar- 
razin beurrée de graisse d’oie, mais Dieu me 


128 


l’ensorcelée. 


tort en I,appeIantl ’ abbé 

J’ai bien vu des coups de fusil dans ma 
’ re P renait à son tour le batteur en grande 
qui avait servi sous le général Pichegru, mais 
je ne peux croire que ce soient là de véri- 
tables marques de coups de fusil, tirés par les 
hommes. Si le diable en a une fabrique dans 
arsenal de son enfer, ils doivent marquer 
comme cela ceux qu’ils atteignent et qu’ils ne 
. couchent pas à tout jamais sur le carreau. Au 
demeurant, il a plus l’air d’un soldat que d’un 
pretre ce capuchon-là 1 Je l’ai vu samedi, vers 
quatre heures de relevée, qui galopait dans le 
chemin qui est sous la Chesnaie-Centsous un 
chemin de perdition où verse plus d’une paire 
de charrette s par hiver; il montait une P ouli- 

ParlT^d f aV ° ir 16 f6U £ ° US Ie -«tre. 

je V0US et certifie 

lande IT ^ Varmée de Hol- ' 

xaÏes’ de ^ ° Ù J> ^ bien des d °- 

Ssés aL7 î ^ drag:0nS aUSSi dément 

tusses que lui sur leur selle. - Ceci se rappor- 
tait assez exactement à ce qu’avait dit Nônon 
Cocouan a Jeanne de l’arrivée du prêtre étran 
f CheZ , M ’ le «W d e Blanchelande £? 
hors ce détail, les domestiques du Clos en 
savaient beaucoup moins long que sur 

compte de cet abbé, dont la présence inat- 


l’ensorcelée. 


129 


tendue et la grandiose laideur avaient remué 
pourtant cette population, si peu extérieure, 
occupée de travail et de gain, fidèle à l’esprit 
de ses pères, dont l’ancien cri de guerre était : 
gainage! lourde à soulever par conséquent, et 
qui n’a pas, comme les populations du Midi, 
de pente naturelle vers l’émotion et l’intérêt 
dramatique. 

Or, il était dit que, ce soir-là, Jeanne ne 
pourrait se séparer de la pensée de l’être funeste 
qu’elle avait vu sous ces vêtements de prêtre, 
si peu faits pour lui. Elle la repoussait comme 
une obsession fatidique, et tout, autour d’elle, 
la lui rejetait. Il y a parfois dans la vie de ces 
entrelacements de circonstances qui semblent 
donner le droit de croire au destin ! Les domes- 
tiques sortis ou couchés, après leur repas du 
soir, Jeanne-Madelaine ordonna le souper de 
son mari et le sien. 

Habituellement, maître Thomas le Hardouey, 
quand il n’était pas aux foires et aux marchés 
des cantons voisins, ne rentrait guère au Clos 
que vers sept heures, pour souper tête à tête 
avec sa femme ou un ami en tiers, quelque 
fermier des environs, invité à venir jaser, à la 
veillée. La maison du Clos qu’ils habitaient 
était un ancien manoir un peu délabré vers les 
ailes, séparé de la ferme, placé au fond d’une 
seconde cour, et quoique ce manoir fût divisé 


J7 


ijo 


L’EXSORCELÉE. 


en plusieurs appartements, qu’il y eût une 
salle à manger et un salon ,de compagnie où 
Jeanne avait rangé, avec un orgueil doulou- 
reux, toute la richesse mobilière qu’elle avait 
de son père, c’est-à-dire quelques vieux portraits 
de famille des Feuardent, cependant elle et son 
mari mangeaient sur une table à part, 
dans leur cuisine, ne croyant pas déroger à 
leur dignité de maîtres ni compromettre leur 
autorité, en restant sous les yeux de leurs 
gens. 

C'est une idée du temps présent, où le pou- 
voir domestique a été dégradé comme tous les 
autres pouvoirs, de croire qu’en se retirant de 
la vie commune, on sauvegarde un respect qui 
n’existe plus. Il ne faut pas s’abuser: quand on 
s’abrite avec tant de soin contre le contact de 
ses inférieurs, on ne préserve guère que ses pro- 
pres délicatesses, et qui dit délicatesse, dit tou- 
jours un peu de faiblesse par quelque côté. 
Certainement si les mœurs étaient fortes comme 
elles l’étaient autrefois, l’homme ne croirait 
pas que s’isoler de ses serviteurs fût un moyen 
de se faire respecter ou redouter davantage. Le 
respect est bien plus personnel qu’on ne pense. 
Nous sommes tous plus ou moins soldats ou 
chefs dans la vie ; eh bien ! avons-nous jamais 
vu que les soldats en campagne fussent moins 
soumis à leurs chefs, parce qu’ils vivent plus 


L’ENSORCELÉE. I3 1 


étroitement avec eux? Jeanne le Hardouey et 
son mari avaient donc conservé l’antique cou- 
tume féodale de vivre au milieu de leurs ser- 
viteurs, coutume qui n’est plus gardée aujour- 
d’hui (si elle l’est encore) que par quelques 
fermiers représentant les anciennes mœurs du 
pays. J eanne-Madelaine de Feuardent, élevée a 
la campagne, la fille de Louisme-à-la-hache, 
n’avait aucune des fausses fiertés ou des pusil- 
lanimes répugnances qui caractérisent^ es 
femmes des villes. Pendant que la vieille 
Gotton préparait le souper, elle dressa elle- 
même le couvert. Elle dépliait une de ces belles 
nappes ouvrées, éblouissantes de blancheur et 
qui sentent le thym sur lequel on les a éten- 
dues, quand maître le Hardouey entra, suivi du 
curé de Blanchelande, qu’il avait rencontré, 
dit-il, au bas de l’avenue qui menait au 
Clos. 

_ Jeanne, fit-il, vlà monsieur le curé que 
j’ai rencontré dans ma tournée d’après les vê- 
pres, et que j’ai engagé, comme c’est dimanche, 
à venir souper avec nous. 

Jeanne accueillit le curé comme elle avait 
accoutumé de le faire. Elle le voyait souvent, 
et souvent elle lui avait donné de l’argent ou 
du blé pour les pauvres de la paroisse ; car, 
religieuse d’éducation et royale de cœur. Jeanne 
était aumônière, comme disaient les mendiants 


132 


l’ensorcelée. 


du pays, qui ôtaient leur bonnet de laine grise, 
quand ils parlaient d’elle. 

Cette libéralité, qui s’exerçait parfois à l’insu 
de maître le Hardouey, était une raison pour 
que le curé vînt fréquemment au Clos. Il n’y 
était guère attiré par le maître du logis, qui 
avait acheté des biens d’Eglise, et dont la ré- 
putation était, pour cette raison, loin d’être 
bonne. 

Le Temps, qui jette sur toutes choses, grain 
à grain, une impalpable poussière, laquelle, 
sans l’histoire, finirait par couvrir les événe- 
ments les plus hauts, le Temps a déjà répandu 
son sable niveleur sim bien des. circonstances 
d’une époque si peu éloignée, et nous n’avons 
plus la note juste que donnaient les sentiments 
d’alors. Un acquéreur des biens d’Église inspi- 
rait à peu près l’horreur qu’inspire le voleur 
sacrilège, et il n’y a guère que la raison im- 
mortelle de l’homme d’Etat qui comprenne bien 
aujourd’hui ce qu’avait de grand et de sacré 
une opinion qui paraît excessive aux esprits 
lâches et perdus de la génération actuelle. Au 
sortir de ces guerres civiles, le curé de Blan- 
chelande avait besoin de se rappeler son minis- 
tère de paix et de miséricorde, pour ne pas 
regarder Thomas le Hardouey comme un en- 
nemi. Aussi n’était-ce qu’en considération de 
Jeanne qu’il acceptait les politesses du riche 


l’ensorcelée. 


i33 


propriétaire, son paroissien. Ce dernier les 
faisait, du reste, un peu par déférence pour sa 
femme, et aussi par cet esprit de faste grossier 
et d’hospitalité bruyante, l’attribut de tous les 
parvenus. Le curé, d’un autre côté, avait en 
lui tout ce qui fait pardonner d’être prêtre aux 
esprits irréligieux, bornés et sensuels, comme 
était le Hardouey et comme il en est tant sorti 
du giron du dix-huitième siècle. L’abbé Cail- 
lemer était ce qu’on appelle un homme à pleine 
main, de joviale humeur, rond d’esprit comme 
de ventre, ayant de la foi et des mœurs, mal- 
gré son amour pour le cidre en bouteille, le 
gloria et le pousse-café, trois petits écueils 
contre lesquels, hélas ! vient échouer quelque- 
fois la mâle sévérité d’un clergé né pauvre, et 
dont la jeunesse n’a pas connu les premières 
jouissances de la vie. L’abbé Caillemer ajou- 
tait à toutes ces qualités vulgaires de n’avoir 
point, dans son être extérieur, ce caractère de 
dignité sacerdotale que la basse classe des 
esprits ne peut souffrir, parce qu’il lui impose, 
et qu’elle est obligée de le respecter. 

— Quand j’ai rencontré monsieur le curé, 
fit le fermier en s’asseyant à sa table, étin- 
celante de pots d’étain, et en s’adressant à sa 
femme, il n’était pas seul, il avait avec lui un 
confrère. Et si ce n’était pas un confrère, et 
que je ne craignisse pas de manquer de res- 


134 


l’ensorcelée. 


pect à monsieur le curé, je dirais qu’il a plutôt 
l’air d’un diable que d’un prêtre. Je l’ai invité 
aussi à notre repas, quoique, par ma foi, Jean- 
nine, vous eussiez bien pu, toute hardie que 
vous êtes, en avoir peur. 

Jeanne sourit, mais la pommette de sa joue 
brûlait. 

— Je sais, dit-elle; je l’ai vu aux vêpres et 
au salut. 

— C’est l’abfcé de la Croix-Jugan, ma chère 
madame, fit le curé, en nouant sa serviette 
sous son menton pour ne pas gâter, en man- 
geant, sa belle soutane des dimanches, et vous 
avez tort de prendre pour de la fierté, je vous 
l’ai déjà dit, maître le Hardouey, le refus qu’il 
a fait de souper avec nous ce soir, car je sais, 
de source certaine, qu’il est invité, depuis huit 
jours, chez M me la comtesse de Montsur- 
vent. 

— • Humph ! fit le Hardouey d’un ton défiant 
et incrédule, ne dites pas que celui-là n’est 
pas fier, monsieur le curé. Je ne suis pas déni- 
ché d’hier matin, et me connais encore à l’air 
des hommes... Mais Dieu de Dieu ! où donc 
a-t-il pris ses effroyables blessures qui lui ont 
retourné le visage comme un soc de la charrue 
retourne un champ ? 

— Ah ! sainte mère de Dieu ! fit le curé, qui 
avalait ore profimdo une large cuillerée de 


L’ENSORCELÉE. 


135 


soupe aux choux, c’est une assez tragique his- 
toire ! 

Et, commère comme il était, il entama l’his- 
toire de l’abbé de la Croix-Jugan. 

— C’était, apprit-il à ses hôtes, le quatrième 
fils du marquis de la Croix-Jugan, l’un des 
plus anciens noms du Cotentin avec les Toustain, 
les Hautemer et les Hauteville. Selon la cou- 
tume de la noblesse de France, l’aîné de la 
Croix-Jugan avait succédé' aux biens consi- 
dérables de son père, et, plus tard, avait émi- 
gré. Le cadet, entré dans la Maison du Roi, 
était, au commencement de la Révolution, 
lieutenant aux gardes du Corps, et avait été, 
au 10 août, massacré en défendant la porte 
de Marie-Antoinette. Le troisième, sur le ber- 
ceau duquel on avait mis le ruban de l’ordre 
de Malte, était allé, vers quinze ans, rejoindre 
son oncle le commandeur, et commencer ce 
qu’on appelait les caravanes. Enfin, le dernier 
de tous, celui dont il était question, obligé 
d’être prêtre pour obéir à la loi des familles 
nobles de ce temps, et destiné à devenir, bien 
jeune encore, évêque de Coutances et abbé de 
l’abbaye de Blanchelande, n’était encore que 
simple moine quand la Révolution éclata. 

— Et une bonne abbaye que Blanchelande ! 
fit maître le Hardouey, et qui valait gros à 
l’abbé ! C’était là une maison de bénédiction 


136 


l’ensorcelée. 


pour ceux qui l’habitaient. On n’y riait pas que 
du bout des dents, comme saint Médard, 
et on n’y chantait pas que du plain-chant, 
comme dans votre église, monsieur le curé. On 
y passait le temps joyeusement à l’époque où 
I e Talaru menait le diocèse comme un ivrogne 
mène sa jument, et jamigoi ! ce n’est pas men- 
terie, monsieur le curé, car j’ai vu, moi, cet 
évêque d’ancien régime et tous les moines de 
l’abbaye !.. 

— Allons, allons, maître Thomas, dit le curé 
en interrompant amicalement les souvenirs peu 
respectueux de son paroissien, je ne veux pas 
savoir ce que vous prétendez avoir vu, et, d ail- 
leurs, vous êtes un petit brin mauvaise langue 
et peut-être mauvaise vue et mauvaise mémoire 
par-dessus le marché. Je sais qu’il y a eu bien 
des abus et bien du péché, même dans l’Eglise, 
et que notre seigneur de Talaru, qui avait été 
officier de cavalerie, n’avait pas assez oublié 
l’esprit de son premier état. Mais à tout péché 
miséricorde, d autant qu’il est mort comme un 
saint dans les tristesses de l’émigration ! Dieu 
lui a fait la grâce d’expier, par sa mort, le 
scandale qu’il avait causé pendant sa vie. 

— Je ne dis pas que non... mais enfin... 
suffit ! dit le Hardouey, qui voyait l’œil de 
Jeanne devenir d’un bleu plus sombre en le 
regardant. Toujours est-il que ce n’est pas en 


l’ensorcelée. 


137 


chantant matines ou vêpres qu’il s’est ainsi mar- 
qué le visage, votre abbé de la Croix-Jugan ! 

— Je crois bien! repartit le curé en joignant 
les mains sur son rabat avec componction. Ah ! 
mes chers amis, que nous sommes de fragiles 
créatures ! poursuivit-il avec la dolente onction 
qu’il avait quand il faisait son prône ; mais 
aussi cette Révolution, fille de Satan, avait 
renversé toutes les têtes, et elle doit porter le 
poids de bien des iniquités. L’abbé de la Croix- 
Jugan qui s’appelait, à Blanchelande, le frère 
Ranulphe, aurait-il jamais quitté son monastère 
sans la persécution de l’Eglise ? Au lieu d’émi- 
grer, comme nous autres, qui disions la messe 
à Jersey ou à Guemesey, il oublia que l’Église 
avait horreur du sang, et il s’alla battre avec 
les seigneurs et les gentilshommes . dans la 
Vendée et dans le Maine, et, plus tard, dans 
ce côté du bas pays. 

— Oh ! oh ! il aurait donc chouanné, mon- 
sieur l’abbé ? dit maître Thomas le Hardouey 
avec une expression d’ironie qui montrait 
combien il était dominé par les passions du 
temps, à moitié apaisées, mais toujours brû- 
lantes ; car c’était un compagnon assez madré 
pour ne point se risquer aux imprudences et 
pour tourner sept fois sa langue dans sa bou- 
che avant de lâcher le moindre mot compro- 
mettant. 

18 


l’ensorcelée. 


138 


— Oui, il a chouanné, reprit gravement le 
curé de Cailiemer, ce qui ne convenait guère 
à un homme de son état, à un lévite, à un 
prêtre. C’est la vérité. Mais, sainte Vierge ! 
c’est la vérité aussi que le bon Dieu l’en a 
puni et lui a écrit, en lettres assez profondes, 
un terrible châtiment sur le visage. 

Du reste, les circonstances ont tellement 
dépassé les limites de la prudence humaine, et 
la cause pour laquelle ï’abbé de la Croix-Jugan 
se battait était si sacrée, puisque c’était celle 
de notre sainte religion, qu’on n’aurait encore 
rien à dire s’il n’avait que chouanné, mais... 

— Eh! mais?... fit le Hardouey, l’œil pétil- 
tant d’une curiosité haineuse, en tenant son 
verre à la hauteur de sa bouche, mais ne 
buvant pas. 

— Mais... reprit le curé en baissant la 
voix, comme s’il avait un douloureux aveu à 
faire. 

Jeanne eut une espèce de frisson qui courut 
dans les racines de ses cheveux, relevés droit 
sous la dentelle de sa coiffe, et qui décou- 
vraient les sept pointes de son front impérieux. 

— Il y a pis, continua le curé, que de répan- 
dre le sang des ennemis du Seigneur et de son 
Eglise, quoique ce ne soit pas à un prêtre à le 
faire et que les Saints Canons le défendent. 
Et, si je dis ceci, mes chers paroissiens, ce 


l’ensorcelée. 


139 


n’est pas que j’oublie le précepte de la charité, 
mais c’est bon, parfois, pour l’exemple, de pro- 
clamer la vérité. D’ailleurs, si l’abbé de la 
Croix- Jugan a été un grand coupable, il est 
maintenant un grand pénitent. Entraîné sans 
doute par les passions de cette vie de soldat 
qu’il a menée, il s’est, un instant, perdu dans 
les voies humaines. Après le combat de la 
Fosse, il crut la cause de son parti désespérée, 
et, oubliant tout à fait qu’il était un chrétien 
et un prêtre, il osa, de ses mains consacrées, 
accomplir sur sa personne l’exécrable crime 
du suicide, qui termina la vie de l’infâme 
J udas. 

— Comment ! c’est lui qui s’est ainsi labouré 
la face ?... dit le Hardouey. 

— C’est lui, répondit le curé, mais ce n’est 
pas lui tout seul. 

Et il raconta la scène qui avait eu lieu chez 
Marie Hecquet, comment cette brave femme 
avait sauvé le suicidé et l’avait arraché à la 
mort. Jeanne écoutait ce récit avec une horreur 
passionnée, visible seulement à l’entr’ouvre- 
ment de sa belie bouche et à la contraction de 
ses sourcils. Elle ne jeta point de ces interjec- 
tions par lesquelles les âmes faibles se soula- 
gent. Elle demeura silencieuse, et la rêverie 
qui l’avait saisie à vêpres recommença. 


14 ° 


L’ENSORCELÉE. 


VII 


Le repas fut long, comme tout repas nor- 
mand. Le curé Caillemer parla encore quelque 
temps de l’abbé de la Croix-Jugan. Il venait, 
disait-il , habiter Blanchelande, à côté des 
ruines de son abbaye, et racheter, par une vie 
exemplaire, le crime de son suicide et de sa 
vie de partisan. Il avait choisi Blanchelande 
par la raison qu’il faut que le mal soit expié là 
où il a causé le plus de scandale. A ces rai- 
sons chrétiennes, il s’en mêlait peut-être une 
autre moins élevée, que le bon curé ne savait 
pas. L’abbé, homme de parti d’une grande im- 
portance, chef de Chouans, devait, à cette 
époque, où la guerre venait de finir, mais où 
la pacification n’était pas encore à l’épreuve du 
premier espoir qui pouvait renaître, se trouver 
placé sous la surveillance d’une administration 
inquiète. A Blanchelande, à Lessay, pays perdu, 
il était moins exposé à cette vigilance, néces- 
sairement tracassière, que tous les gouverne- 
ments menacés exercent, sans qu’on puisse jus- 
tement la leur reprocher. Bientôt on laissa là 
l’ancien moine, dont le nom et les aventures 
avaient rendu tout à coup la conversation si 


L’ENSORCELÉE. 


141 


sérieuse. Le curé et maître le Hardouey pas- 
sèrent à d’autres sujets de causerie et s’égayèrent 
vers la fin du repas. Une bûche énorme brûlait 
dans la vaste cheminée, sous le manteau de 
laquelle la table était placée, et cette bûche, 
qui se dissolvait peu à peu en charbons flam- 
bants, entourait nos trois convives d’une chaude 
atmosphère et joignait son influence à cette 
excitation qui vient de tout repas fait en com- 
mun, surtout quand il est arrosé d’un cidre en 
bouteille ambré, pétillant et mousseux, que le 
curé appelait en riant « un aimable casse-tête 
du bon Dieu. » 

- — Pas vrai, monsieur le curé, qu’il n’est pas 
mauvais ? disait maître Thomas avec le double 
sentiment de l’homme qui possède et de l’homme 
qui a créé ; c’est un caramel pour la couleur et 
pour le goût. J’ai moi-même goûté à chaque 
pomme dont il a été fait. 

— Sainte Vierge ! répondait le curé, les mains 
jointes sur son rabat, sa pose favorite, et avec 
une humide jubilation sur les lèvres et dans le 
regard, ce devait être du pareil cidre que buvait 
le fameux prieur de Regneville avec M. de Ma- 
tignon quand le tonnerre tomba sur le prieuré 
et leur mit le ciel du lit sur la tête, comme un 
dais dont ils eussent été les bâtons, sans qu’ils 
en sentissent la moindre chose et prissent seu- 
lement la peine de se déranger. 


I 4 : 


l’ensorcelée. 


C’était une anecdote du pays- Le prieur de 
Regneville était un de ces prêtres grands vi- 
veurs. une de ces granges à dîme, comme on 
dit encore en Normandie, dont le physique co- 
lossal justifiait bien un pareil nom. 

Il avait été fort célèbre dans le Cotentin, 
pays de grands mangeurs et de buveurs intré- 
pides, et il était devenu, sur la fin de sa vie, 
d’un embonpoint si considérable, qu’il avait été 
obligé de faire une entaille circulaire à sa 
table pour y loger la rotonde capacité de son 
ventre. Le curé de Blanchelande l’avait connu, 
pendant l’émigration, à Jersey, où il étonnait 
et émerveillait les Anglais par les prodiges de 
son estomac, toujours prêt à tout, et ie bon abbé 
Caillemer en avait conservé une telle mémoire, 
qu’il n’achevait jamais un repas plantureux et 
gai sans parler du prieur de Regneville. On 
pouvait même apprécier le degré d’excitation 
cérébrale du curé par le nombre d’anecdotes 
qu’il racontait sur le prieur. 

Mais la gaieté des deux convives n’atteignait 
pas Jeanne. Elle vivait à part de ce qu’ils di- 
saient. Elle en était restée à l’abbé de la Croix- 
Jugan. Ce prêtre-soldat, ce chef de Chouans, 
ce suicidé échappé de la mort volontaire et à 
la fureur des Bleus, la frappait maintenant par 
le côté moral de la physionomie, comme, à 
l’église, il l’avait frappée par le côté extérieur. 


C’était un genre de sentiment qu’elle éprou- 
vait, analogue à sa première sensation. L’hor- 
reur y était toujours, mais, chez cette femme 
d’action et de race, qui ne s’était jamais con- 
solée d’avoir humilié la sienne dans une mésal- 
liance, l’admiration pour ce moine décloîtré par 
la guerre civile, qui ne s’était souvenu que 
d’une chose, au prix du salut de son âme, c’est 
qu’il était gentilhomme, oui, l’admiration l’em- 
portait alors sur l’horreur et la changeait en une 
enthousiaste et noble pitié. Pendant que son 
mari et le curé buvaient, elle se tenait, grave et 
sans boire, soutenant son coude droit dans sa 
main gauche, et jouant pensivement avec sa 
jeannette, la croix surmontée d’un gros cœur 
d’or qu’elle portait attachée à son cou par un 
ruban de velours noir. Placée en face de l’âtre 
embrasé, entre les deux soupeurs, le feu du 
foyer incendiait sa joue pâle d’ordinaire, et 
aussi le feu de sa pensée ! Son œil distrait ne 
quittait pas le canon d’un fusil de chasse qui 
luisait doucement au-dessus du manteau de la 
cheminée, là où, d’ordinaire, les paysans met- 
tent leurs armes. 

Le lendemain de ce souper, qui se prolongea 
un peu dans la nuit, Jeanne le Hardouey se 
leva de bonne heure et s’occupa des détails de 
sa maison avec une activité supérieure à celle 
qu’elle déployait d’ordinaire. Son ton de com- 


144 


l’ensorcelée. 


mandement fut plus bref, presque dur, et ses 
mouvements plus rapides . Chez les êtres très- 
actifs, la fébrilité de certaines pensées se révèle 
par une intensité de la vie habituelle, par une 
espèce de transport muet de la voix, du regard 
et du geste, qui sera peut-être du délire bien 
caractérisé le lendemain. La nuit, en passant 
sur la joue de Jeanne, n’y avait point éteint la 
flamme que les troubles de son âme avaient 
allumée presque sous ses yeux. On aurait pu 
même remarquer que plus la journée s’avança, 
plus se fonça cette trace enflammée. Après le 
repas.de midi, et quand Thomas le Hardouey 
fut aux champs, Jeanne jeta sur ses épaules sa 
pelisse bleue et quitta le Clos. Cependant elle 
ne se cachait point de son mari. Elle ne pro- 
fitait pas, comme bien des femmes, du moment 
où il avait le dos tourné pour faire une dé- 
marche sur laquelle il aurait pu lui adresser 
une question. Maître le Hardouey avait un 
grand respect pour sa femme. Jamais il ne lui 
demanda compte de ses actions. Dix ans de 
raison et de ménage consacraient, pour Jeanne, 
une indépendance que les femmes ne con- 
naissent pas à un pareil degré dans les villes, 
où chaque pas qu’elles font est un danger et 
quelquefois une perfidie. 

Elle s’en alla visiter une de ses anciennes 
connaissances, la Clotte, comme on disait dans 


l’ensorcelée. 


145 


le pays. C’est une abréviation populaire du 
nom de Clotilde. Connue surtout sous cette 
dénomination à Blanchelande, Clotilde Mau 
duit était une vieille fille paralytique, qui ne 
sortait plus de sa maison depuis plusieurs an- 
nées, et dont la jeunesse avait, comme celle de 
plusieurs de ses contemporaines, belles et pas- 
sionnées, jeté un scandaleux éclat. Orgueilleuse 
, sa °eauté, elle avait été une fille sage jus- 
qu à vingt-sept ans. Sa froideur naturelle 
lavait préservée. xMais, à vingt-sept ans, cet 
orgueil xou, courroucé d’attendre, la rage d’une 
curiosité qui perdit Eve, le regret, plus affreux 
quun remords, qui commençait pour elle 
d avoir perdu sa jeunesse, la firent succomber.’ 
j S violentes, mais toutes de tête ne 

descendirent jamais plus bas que ses y^ux. 
lout le pays l’avait courtisée sans succès, 
quand elle tomba volontairement sur la der- 
nière flatterie d’un monceau d’hommages, en- 
tassés vainement à ses pieds superbes depuis 

Ha t M Ce w- le temps OÙ San g-d’Aiglon de 
Haut-Mesml faisait de son château le repaire 

dune noblesse qui se corrompait dans le sang 
des femmes, quand elle ne se ravivait pas dans 
le sang des ennemis. Clotilde Mauduit, après 
sa chute, fut une des reines villageoises des 
letes criminelles qu’on y célébrait. Seulement, 
ce n était pas aux reins que cette bacchante 


9 


146 


l’ensorcelée. 


portait sa peau de tigre, c’était autour du cœur. 
La nature avait jeté cette fille du peuple dans 
le moule vaste et glacé des grandes coquettes, 
non de celles-là qui prennent à la pipée des 
imaginations imbéciles avec les singeries de 
1 amour, mais de celles qui ont le calme meur- 
trier des sphinx et qui exaspèrent les coupables 
passions qu’elles font naître avec les cruautés 
du sang-froid. Au château du Haut-Mesnil, les 
débauchés qui l’y attirèrent avec tant d’autres 
belles filles des environs l’appelaient Héro- 
diade. C est là qu elle ava.it connu Louisine-à- 
la-hache, bien différente d'elle et de toutes les 
autres femmes qui s’enfonçaient sous les voûtes 
de ce dévorant chateau, sous la cambrure rou- 
gie de ce four dévorant de la débauche, d’où 
la beauté, la pudeur, la vertu, la jeunesse, ne 
ressortaient jamais qu’en cendres ! 

Louisine, qui avait vécu pure là où les autres 
s étaient perdues, n’y resta pas longtemps après 
son mariage avec Loup de Feuardent. Cette 
connaissance de sa mère, cette amitié de jeu- 
nesse, était la principale raison qui avait attiré 
à la Clotte l’intérêt de Jeanne. Tout ce qui lui 
parlait de sa tnere lui était sacré ! L ne autre 
raison encore de cet intérêt qu’elle montrait 
courageusement à la Mauduit, car, dans l’opi- 
nion du pays, Clotilde s’était déshonorée, et le 
poids de son déshonneur devait, sans qu’on 


l’ensorcelée. 


147 


l'allégeât, rester sur elle, c’est que, fière de ses 
souvenirs comme elle l’avait été de sa beauté 
la Clotte, ainsi qu’on l’appelait alors, aimait à 
tenir tête au mépris public en rappelant har- 
diment à quel monde elle s’était mêlée au- 
trefois. Elle avait un respect exalté pour 
les anciennes familles éteintes, comme l’était 
celle des Feuardent. Vassale orgueilleuse de 
ceux qui l’avaient entraînée, elle gardait une 
espèce de fierté féodale même de son déshon- 
neur. Vieille, pauvre, frappée de paralysie de- 
puis la ceinture jusqu’aux pieds, elle avait 
toujours montré à chacun, dans ce pays, une 
hauteur silencieuse que sa honte n’avait pu 
courber. Les compagnes de ses désordres étaient 
mortes autour d’elle; le château de Haut- 
Mesnil s’était écroulé, et la révolution en avait 
dispersé les ruines; les infirmités étaient ve- 
nues ; elle s était trouvée isolée au milieu d’une 
génération qui avait grandi et à qui, dès l’en- 
fance, on l’avait montrée du doigt comme un 
objet de réprobation. Eh bien, malgré tout 
cela, Clotilde Mauduit, ou plutôt la Clotte,' 
était restée tout ce qu’on l’avait connue dan s 
sa coupable prospérité. Elle habitait une pauvre 
cabane à quelques pas du bourg de Blanche- 
lande, la seule chose qu’elle eût au monde 
a\ec un petit courtil, dont elle faisait vendre 
les legumes et les fruits, et elle vivait là dans 


148 


l’ensorcelée. 


une méprisante et sourcilleuse solitude. Une 
voisine, qui calculait que, pour prix de ses 
attentions, la Clotte, en mourant, lui léguerait 
la petite maison ou le courtil, lui envoyait, 
chaque jour, sa fille, âgée de quatorze ans, 
pour la soigner. Elle ne hantait ; personne, et 
personne ne la hantait... excepté Jeanne, à qui 
elle avait toujours montré un bon visage, à 
cause de ce nom de Feuardent, qui lui rappe- 
lait sa jeunesse. Jeanne, cette mésalliée, qui 
gardait dans son âme la blessure immortelle 
de la fierté, trouvait une jouissance vengeresse 
de tout ce que son mariage lui avait fait souf- 
frir dans ses rapports avec la Clotte, qui avait 
maudit autant qu’elle l’inexorable nécessité de 
ce mariage, et aux yeux de qui elle n’était ja- 
mais que la fille de Loup de Feuardent. Après 
cela, qui ne comprendrait la force du lien qui 
existait entre ces deux femmes ?... Jeanne-Ma- 
delaine, obligée de vivre avec des hommes du 
niveau de son mari ; attachée aux intérêts d’un 
ménage de cultivateur ; n’ayant jamais connu 
les mœurs d’une société plus élevée, qui, sans 
les événements, aurait été la sienne ; ignorante 
mais instinctive, ne sentait vivement, ne vivait 
réellement qu avec la Clotte. Son âme patri- 
cienne comprimée se dilatait avec cette vieille, 
qui lui parlait sans cesse des seigneurs qu’elle 
avait connus, et dont le langage enflammé par 


l’ensorcelée. 


149 


la solitude, par l’orgueil, par le caractère, avait 
parfois une extraordinaire éloquence. Pour 
Jeanne, qui ne connaissait que son missel, la 
Clotte et ses récits étaient la poésie. Cette fille 
perdue, et qui ne s’était pas repentie, cette 
vieille endurcie dans son péché, à qui personne 
ne tendait la main, parlait à l’imagination de 
maîtresse le Hardouey comme elle consolait 
son orgueil. Comment ne l’eût-elle pas souvent 
visitée ?... Les gens du bourg s’en étonnaient. 
« Que diable, disaient-ils, cette sorcière de la 
Clotte a-t-elle fait à maîtresse le Hardouey 
pour qu’elle aille si souvent la visiter dans son 
taudis, et pourquoi ne laisse-t-elle pas se dé- 
battre avec le démon, sur son grabat, ce reste 
d’impudicité qui a fait honte à tout Blanche- 
lande pendant dix ans ? » 

Ce jour-là, Jeanne allait chez la Clotte, pous- 
sée par un ensemble de circonstances qui, de- 
puis les vêpres de la veille, cernaient pour ainsi 
dire son âme et lui donnaient sans qu’elle pût 
les comprendre les plus singulières agitations. 
Il était trois heures de relevée quand elle arriva 
chez la Clotte. La porte de la chaumière était 
grande ouverte, comme c’est la coutume dans 
les campagnes de Normandie, quand le temps 
est doux. Selon son étemel usage, la Clotte se 
tenait assise sur une espèce de fauteuil grossier 
contre Tunique croisée qui éclairait du côté du 


L’ENSORCELÉE. 


150 


courtil l’intérieur enfumé et brun de son misé- 
rable logis. Les vitres de cette croisée, en forme 
de losanges, étaient bordées de petit plomb et 
tellement jaunies par la fumée, que le soleil le 
plus puissant des beaux jours de l’année, qui 
se couchait en face, — car la chaumière de la 
Clotte était sise au couchant, — n’aurait pas 
pu les traverser. 

Or, comme ce jour-là, qui était un jour d’hiver, 
il n’y avait pas de soleil, à peine si quelques 
gouttes de lumière passaient à travers ce verre 
jauni, qui semblait avoir l’opacité de la corne, 
pour tomber sur le front soucieux de Clotilde 
Mauduit. Elle était seule, comme presque tou- 
jours lorsque la petite de la mère Ingou se 
trouvait à l’école ou en commission à Blanche - 
lande. Son rouet, qui d’ordinaire faisait en- 
tendre ce bruit monotone et sereinement rêveur 
qui passe le seuil dans la campagne silencieuse 
et avertit le voyageur au bord de la route que 
le travail et l’activité habitent au fond de ces 
masures que l’on dirait abandonnées, son rouet 
était muet et immobile devant elle. Elle l’avait 
un peu repoussé dans l’embrasure de la croisée, 
et elle tricotait des bas de laine bleue, d’un 
bleu foncé, presque noir, comme j’en ai vu por- 
ter à toutes les paysannes dans ma jeunesse. 
Quoique l’âge et les passions eussent étendu 
sur elle leurs mains ravageuses, on voyait bien 


l’ensorcelée. 


151 


qu’elle avait été une femme « dont la beauté, 
me dit Tainnebouy quand il m’en parla, avait 
brillé comme un feu de joie dans le pays. » 
Elle était grande et droite, d’un buste puissant 
comme toute sa personne, dont les larges lignes 
s’attestaient encore, mais dont les formes 
avaient disparu. Sa coiffe plate aux papillons 
tuyautés , qui tombaient presque sur ses épaules, 
laissait échapper autour de ses tempes deux 
fortes mèches de cheveux gris qui semblaient 
être la couronne de fer de sa fière et sombre 
vieillesse. Son visage, sillonné de rides, creusé 
comme un bronze florentin qu’aurait fouillé 
Michel-Ange, avait cette expression que les 
âmes fortes donnent à leurs visages quand elles 
résistent pendant des années au mépris. Sans 
les propos de la contrée, on n’aurait jamais 
reconnu sous ce visage de médaille antique, 
aux yeux de vert-de-gris, la splendide maîtresse 
de Remy de Sang-d’Aiglon, une créature sculp- 
tée dans la chair p’urpurine des filles nor- 
mandes. Les lèvres de cette femme avaient- 
elles été dévorées par les vampires du château 
de Haut-Mesnil ? On ne les voyait plus. La 
bouche n’était qu’une ligne recourbée, orgueil- 
leuse. La Clotte portait un corset couleur de 
rouille en droguet, un cotillon plissé à larges 
bandes noires sur un fond gris, et un devantey 
bleu en siamoise. A côté de son fauteuil on 


l’ensorcelée. 


152 


voyait son bâton d’épine- durcie au four sur 
lequel elle appuyait ses deux mains, quand, 
avec des mouvements de serpent à moitié coupé 
qui tire son tronçon en saignant, elle se traî- 
nait jusqu’au feu de tourbe de sa cheminée 
afin d’y surveiller soit le pot qui chauffait dans 
atre, soit quelques pommes de reinette ou 
quelques châtaignes qui cuisaient pour la pe- 
tite Ingou. 

— Je vous ai reconnue au pas, mademoiselle 
de Feuardent, dit-elle, quand Jeanne parut au 
seuil garni de paille de sa demeure, j’ai reconnu 
le bruit de vos sabots. 

Jamais, depuis son mariage, la Clotte n’avait 
appelé Jeanne le Hardouey du nom de son 
man. Pour elle, Jeanne-Madelaine était tou- 
jours mademoiselle de Feuardent, malgré la 
loi, et, disait cet esprit fort de village, malgré 
les simagrées des hommes. Quand elle n’était 

pas en tram de maudire ce mariage, elle l’ou- 
bliait. 

Jeanne souhaita le bonsoir à la Clotte et 
vint s asseoir sur un escabeau à côté de la pa- 
ralytique. r 

— Ah ! dit-elle, je suis fatiguée ; et elle fit un 
mouvement d’épaules, comme si sa pelisse avait 
été de plomb. Je suis venue trop vite, ajouta- 
t-elle pour répondre au regard de la Clotte, 
qui avait laissé tomber son tricot sur ses °-e- 


l’ensoe celée. 


iS3 


noux et planté une de ses aiguilles dans les 
cheveux de ses tempes, en la regardant. 

— Vère ! fit la Clotte, vous serez venue trop 
vite. Les sabots pèsent la mort par la boue 
qu’il fait, et le chemin doit être bien mauvais 
au Carrefour des Raines. Vous, qui n’êtes pas 
rouge d’ordinaire, vous avez les joues comme 
du feu. 

— J’ai presque couru, reprit Jeanne. On va 
si vite, quand on a l’ennui derrière soi ! Il est 
des jours, ma pauvre Clotte, où les ouvrages, 
les marchés, la maison, toute cette vie d’occu- 
pations que je me suis faite, n’empêchent pas 
d’avoir le cœur, on ne sait pourquoi, entre 
deux pierres, et vous savez bien que c’est tou- 
jours dans ces moments-là que je viens vous 
voir. 

— Je le sais, dit gravement la Clotte, et je 
voyais bien qu’il n’y avait pas que la fatigue 
de la marche dans l’état de vos couleurs, ma 
fille. C’est donc aujourd’hui, reprit-elle après 
un silence, comme une femme qui parle une 
langue déjà bien parlée entre elles deux, un de 
nos mauvais jours ? 

Jeanne fit le geste d’un aveu silencieux. Elle 
courba la tête. 

— Ah ! dit la Clotte déjà exaltée, ils ne sont 
pas finis, ces jours-là, mon enfant. Vous êtes 
si jeune et si forte ! Le sang des Feuardent, 


l’ensorcelée. 


I 54 


qui vous brûle les joues, se révoltera encore 
longtemps, avant de se calmer tout à fait 
- Peut-être, ajouta-t-elle en fronçant les 
ndes de son front, que des enfants, si vous en 
aviez, vous feraient plus de bien que tout le 
reste; mais des enfants qui ne seraient pas des 
Feuardent !... ■ 

Et elle s'arrêta, comme si elle se fût repen- 
tie d en avoir trop dit. 

— Tenez, la Clotte, dit Jeanne-Madelaine en 
mettant sa main sur une des mains desséchées 
de la vieille femme, je crois que j’ai la fièvre 
depuis hier au soir. 

Et alors, elle raconta sa rencontre avec le 
berger sous le porche du vieux Presbytère et 
la menace qu’il lui avait jetée et qu’elle n’avait 
pu oublier. 

La Clotte l’écouta en jetant sur elle un re- 
gard profond. 

— Il y a d’autres anguilles sous roche, dit- 
elle en hochant la tête. La fille de Louisine-à- 
a-hache na pas peur des sornettes que dé- 
bitent les bergers pour effrayer les fileuses. Je 
ne dis pas qu’ils n’aient pas de méchants se- 
crets pour faire mourir les bêtes et se venger 
des maîtres qui les ont chassés; mais qu’est^ce 
quun de ces misérables pourrait faire contre 
mademoiselle de Feuardent? Vous avez autre 
chose que ça sur l’esprit, mon enfant... 


L'ENSORCELÉE. 


iS5 


Mais Jeanne le Hardouey resta muette, et la 
Clotte , qui semblait chercher la pensée de 
Jeanne dans sa vieille tête, à elle, fouillait les 
cheveux gris de sa tempe creusée, avec le bout 
de son aiguille à bas, comme on cherche une 
chose perdue dans les cendres d’un foyer éteint, 
et continuait à la dévisager de ses redoutables 
yeux pers. 

— Vous qui avez connu tant de monde, la 
Clotte, dit, après quelques minutes de silence, 
Jeanne le Hardouey, qui succombait enfin à sa 
pensée secrète, avez-vous connu, dans les temps, 
un abbé de la Croix-Jugan ? 

— L’abbé de la Croix-Jugan! Jéhoël de la 
Croix-Jugan! qu’on appelait le frère Ranulphe 
de Blanchelande ! s’écria tout à coup la Clotte, 
redevenue Clotilde Mauduit, avec le frémisse- 
ment d’un souvenir qui galvanisait sa vieillesse, 
si je l’ai connu ! Oui, ma fille ; mais pourquoi 
me demander cela ? Qui vous a parlé de l’abbé 
de la Croix-Jugan ? Je ne l’ai que trop connu, 
ce Jéhoël. C’était avant la révolution. Il était 
moine à l’abbaye. Sa famille l’y avait mis 
presque au sortir de son enfance ; et ma jeu- 
nesse, à moi, quand je l’ai connu, commençait 
déjà à se passer. On disait que, comme tant 
d’autres prêtres de grande famille, il n’avait pas 
de vocation, mais que, toujours, chez les la 
Croix-Jugan, le dernier des enfants était moine 


l’ensorcelée. 


156 


depuis des siècles. Si je l’ai connu! oh! ma fille, 
comme je vous connais'! Il sortait bien souvent 
de son monastère, et il s’en venait chez le sei- 
gneur de Haut-Mesnil les jours qu’ils appe- 
laient leur jour de sabbat, et il voyait là de ter- 
ribles spectacles pour un homme qui devait un 
jour porter la mitre et la croix d’abbé. Jéhoël 
de la Croix-Jugan ! comme l’appelaient Remy 
Sang-d’Aiglon de Haut-Mesnil et ses amis, car 
ds ne lui donnaient jamais son nom religieux 
de frère Ranulphe, alors qu’il était avec eux 
quoiqu’il portât la soutane blanche et son man- 
teau de chanoine de Saint-Norbert par dessus, 
quand il venait au château, entre l’office et 
matines. J’ai ouï dire qu’ils voulaient, en lui 
donnant son nom de gentilhomme, lui enfoncer 
dans le coeur un dégoût encore plus profond 
que celui qu’il avait pour son état de prêtre, 
et je n ai pas de peine à croire que cela ait été 
1 idée de pareils réprouvés, mon enfant ! 

— Comment était-il quand vous l’avez connu? 
fit avidement Jeanne-Madelaine. 

- Je vous l’ai dit, ma fille, il était bien 
jeune alors, dit la Clotte, oui, jeune d’âge ,- mais 
qui le voyait ou l’entendait ne l’aurait pas dit, 
car il était sombre comme un vieux. Jamais son 
visage ne s’éclaircissait. On disait qu’il n’était 
pas heureux d’être moine, mais ce n’était pas, 
malgré sa grande jeunesse, un homme à se 


l’ensorcelée. 


157 


plaindre et à porter la tonsure qui lui brûlait 
le crâne moins fièrement qu’il n eût fait un 
casque d’acier. Il était haut comme le ciel, et 
je crois que l’orgueil était son plus grand vice. 
Car je vous l’ai déjà dit, mon enfant, nous étions 
là, au château de Haut-Mesnil, une troupe 
d’affolées, et jamais, au grand jamais, je nai 
entendu dire que l’abbé de la Croix-Jugan 
ait oublié sa robe de prêtre avec aucune de 
nous. 

Pourquoi donc’, s’il était ce que vous dites, 

repartit Jeanne, allait-il au château de Haut- 
Mesnil ? 

Pourquoi ? qui sait pourquoi, ma fille ? dit 

la Glotte. Il trouvait là des seigneurs comme 
lui, des gens de sa sorte, et des occupations 
qui lui plaisaient plus que les offices de son 
abbaye. Il n’était pas né pour faire ce qu’il 
faisait... Il chassait souvent, tout moine qu’il 
fût, avec les seigneurs de Haut-Mesnil, de la 
Haye et de Varanguebec, et c’était toujours lui 
qui tuait le plus de loups ou de sangliers. Que 
de fois je l’ai vu, à la soupée, couper la hure 
saignante et les pattes boueuses de la bête tuée 
le matin et les plonger dans le baquet d’eau- 
de-vie, à laquelle on mettait le féu, et dont on 
nous barbouillait les lèvres. Oh ! ma fille, je 
ne vous dirai pas les blasphèmes et les abomi- 
nations qu’il entendait alors. «.Tiens, lui disait 


l’ensorcelée. 


158 


Richard de Varanguçbec en lui versant cette 
eau-de-vie à feu, leur régal de démons, tu 
aimes mieux ça que le sang du Christ, buveur 
de calice! » Mais il continuait de boire en si- 
lence, sombre comme le bois de Limore, et 
froid comme un rocher de la mer, devant les 
excès dont il était témoin... Non, ce n’était pas 
un homme comme un autre que Jéhoël de la 
Croix- Jugan ! Quand la révolution est venue, 
il a été^un des premiers qui aient disparu de 
son cloître. On raconte qu’il a passé dans le 
Bocage, et qu’il a tué autant de Bleus qu’il 
avait jadis tué de loups... Mais pourquoi me 
parlezrvous de l’abbé de la Croix-Tugan, ma 
fille?... interrompit la Clotte, en laissant là ses 
souvenirs, vers lesquels elle s’était précipitée, 
pour revenir à la question de Jeanne le Har- 
douey. 

C est qu il est revenu à Blanchelande et 
qu’hier il était aux vêpres, mère Clotte, répon- 
dit J eanne-Madelaine. 

11 est revenu! fit avec éclat la vieille 
femme. Vous êtes sûre qu’il est revenu, Jeanne 
de Feuardent ? Ah ! si vous ne vous trompez 
pas, je me tramerai sur mon bâton jusqu’à 
l’église pour le revoir. Il a été mêlé à une 
mauvaise et coupable jeunesse, mais dont le 
souvenir me poursuit toujours. Quelquefois je 
crois, reprit-elle en fermant ses yeux ardents 


L’ENSORCELÉE. 


159 


et rigides comme si elle regardait en elle- 
même, oui, je crois que les vices qu’on a eus 
vous ensorcellent, car pourquoi, moi que voilà 
sur le bord de ma fosse, désiré-je revoir ce 
Jéhoël de la Croix-Jugan ? 

D’autant que vous ne le reconnaîtriez pas, 

mère Clotte ! dit Jeanne. Quand vous le rever- 
rez, on peut vous défier de dire que c est lui. 
On raconte que, dans un moment de désespoir, 
quand il a vu les Chouans perdus, il s’est tiré 
d’une arme à feu dans le visage. Dieu n a 
pas permis qu’il en soit mort, mais il lui a 
laissé sur la face l’empreinte de son crime inac- 
compli pour en épouvanter les autres, et peut- 
être pour lui en faire horreur à lui -même. 
Nous en avons tous tremblé hier, à l’église de 
Blanchelande, quand il y a paru. 

— Quoi ! reprit la Clotte avec un sentiment 
d’ étonnement, Jéhoël de la Croix-Jugan na 
plus son beau visage de saint Michel qui tue 
le dragon ! Il l’a perdu sous le fer du suicide, 
comme nous, qui l’avons trouvé si beau, nous, 
les mauvaises filles de Haut-Mesnil, nous avons 
perdu notre beauté aussi sous les chagrins, 
l’abandon, les malheurs du temps, la vieillesse ! 
Il est jeune encore, lui, mais un coup de feu 
et de désespoir l’a mis d’égal à égal avec nous ! 
Ah! Jéhoël, Jéhoël! ajouta-t-elle avec cette abs- 
traction des vieillards, qui les fait parler, quand 


i6o 


l’ensorcelée. 


ils sont seuls, aux spectres invisibles de leur jeu- 
nesse, tu as donc porté les mains sur toi et 
détruit cette beauté sinistre et funeste qui 
promettait ce que tu as tenu ! Que dirait 
Dlaïde 1 Malgy, si elle vivait et qu’elle te 
revît ? 

— Qu’était-ce que Dlaïde Malgy, mère 
Clotte? dit Jeanne le Hardouey toute troublée, 
et dont l’intérêt s’accroissait à mesure que par- 
lait la vieille femme. 

— C’était une de nous et la meilleure peut- 
etre, fit la Mauduit ; c’était l’amie de votre 
mère, Jeanne de Feuardent. Mais, hélas! 
Louisine, qui était sage, ne put sauver Dlaïde 
Malgy par ses conseils. La pauvre enfant se 
perdit, comme toutes les hanteuses du château 
de Haut-Mesnil, comme Marie Otto, Julie 
Travers, Odette Franchomme, et Clotilde 
Mauduit avec elles, toutes filles orgueilleuses, 
qui aimèrent mieux être des maîtresses de 
seigneurs que d’épouser des paysans, comme 
leurs mères. Vous ne savez pas, Jeanne de 
Feuardent, vous ne saurez jamais, vous qui 
avez été forcée d’épouser un vassal de votre 
père, ce que c’est que l’amour de ces hommes 


l. Dlaïde, abréviation normande du nom à’ Adélaïde. 
Nous l’écrivons comme on le prononce dans le pays. 

(Note de V Auteur.) 


l’ensorcelée. 


161 


qui, autrefois, étaient les maîtres des autres, et 
qui se vantaient que la couleur du sang de 
leurs veines n’était pas la même que celle de 
notre sang. Allez ! il était impossible d’y résis- 
ter. Dlaïde Malgy l’apprit par sa propre expé- 
rience. Elle fut une des plus folles de ces folles 
qui livrèrent leur vertu à Sang-d’Aiglon de 
Haut-Mesnil et à ses abominables compagnons. 
Mais aussi quelle en fut punie ! Ah ! nous avons 
toutes été châtiées ! Mais elle fut la première 
qui sentit la main de Dieu s’étendre comme un 
feu sur elle. Au sein de toutes ces perditions 
dans lesquelles se consumaient nos jeunesses, 
elle aima Jéhoël de la Croix-Jugan, le beau et 
blanc moine de Bianc’nelande, comme elle 
n’avait aimé personne, comme elle ne croyait 
pas, elle qui avait été si rieuse et si légère de 
cœur, qu’on pût aimer un homme, un être fait 
avec de la terre et qui doit mourir ! Elle nés en 
cacha point. Belle, amoureuse, devenue effron- 
tée, elle croyait facile de se faire aimer... Mais 
elle s’abusa. Elle fut méprisée pour sa peine. 
Nous n’étions pas dans les passions de ce 
Jéhoël, s’il en avait. Roger de la Haye, Richard 
de Varanguebec, Jacques de Néhou, Lucas de 
Lablaierie, Guillaume de Hautemer, se mo- 
quèrent de l’amour méprisé de Dlaïde. « Fais 
ta belle et ta fière, maintenant! disaient-ils. 
Tu n’as pas même su mettre le feu à la robe 


21 


IÔ2 


l’ensorcelée. 


d amadou d un moine. Tu as trouvé ton maître, 
ton maître qui ne veut pas de toi.» Elle, exas- 
pérée par leurs railleries, jura qu’il l’aimerait. 
Mais ce serment fut un parjure... Jéhoël avait 
des pensées qu’on ne savait pas. L’acier de son 
fusil de chasse était moins dur que son cœur 
orgueilleux, et le sang- des bêtes massacrées 
qu’il rapportait sur ses mains du fond des 
forêts, il ne l’essuya jamais à nos tabliers! 
Nous ne lui étions rien! Un soir, Dlaïde, 
devant nous toutes, dans un de ces repas qui 
duraient des nuits, lui avoua son amour insensé... 
Mais, au lieu de l’écouter, il prit au mur un 
cor de cuivre, et, y collant ses lèvres pâles, il 
couvrit la voix de la malheureuse des sons im- 
pitoyables du cor, et lui sonna longtemps un 
air outrageant et terrible, comme s’il eût été 
un des Archanges qui sonneront un jour le 
dernier jugement! Je vivrais cent ans, Jeanne- 
Madelaine, que je n’oublierais pas ce mouve- 
ment formidable, et l’action cruelle de ce 
prêtre, et l’air qu’il avait en l’accomplissant ! 
Pour Dlaïde, elle en tomba folle tout à fait. La 
pauvre tête perdue s’abandonna aux faiseuses 
de breuvages, qui lui donnèrent des poudres 
pour se faire aimer. Elle les jetait subtilement, 
par derrière, dans le verre du moine, à là 
soupée ; mais les poudres étaient des menteries. 
Rien ne pouvait empoisonner l’âme de Jéhoël. 


i. ' ensorcelée. 


163 


Tout indigne qu’il fût, Dieu gardait-il son 
prêtre? ou l’Esprit des ténèbres se servait-il de 
l’oint du Seigneur pour mieux maîtriser le 
cœur de Dlaïde?... Exemple effroyable pour 
nous toutes, mais qui ne nous profita pas : 
Dlaïde Malgy passa bientôt pour une possédée 
et une coureuse de guilledou, dans tout e 
pays. Les femmes se signaient quand elles la 
rencontraient le long des chemins, ou assise 
contre les haies, presque à l’état d’idiote, tant 
elle avait le cœur navré! D’aucuns disaient, 
qu’elle n’était pas toujours si tranquille... et 
que, la nuit, on l’avait vue souvent se rouler, 
avec des cris, sur les têtes de chat de la chaussée 
de Broquebœuf, hurlant de douleur, au clair 
de lune, comme une louve qui a faim. C était 
peut-être une invention que cette dirie de la 
chaussée de Broquebœuf... mais ce qui est 
certain, c’est que, dans le temps, quand nous 
allions nous baigner dans la rivière, je comptai 
bien des meurtrissures, bien des places bleues sur 
son pauvre corps, et quand je lui demandais : 
« Qu’est-ce donc que ça? où t’es-tu mise?... » 
elle me disait, dans son égarement : « C est 
une gangrène qui me vient du cœur et qui me 
doit manger partout. » Ah ! sa beauté et sa 
santé furent bientôt mangées. La toux la prit. 
C’était la plus faible d’entre nous. Mais la 
maladie et son corps, qui se fondait comme un 


164 


l’ensorcekée. 


suif au feu > ne l’empêchèrent point de mener la 
vie que nous menions à Haut-Mesnil. Ce 
n 'étaient pas des délicats que les débauchés 
qm y vivaient! L’amour de la Malgy pour 
Jehoel, sa maladie, sa maigreur, sa langueur, 
qu elle enflammait en buvant du genièvre 
comme on boit de l’eau quand on a soif, ce 
qui fit bientôt trembler les mains, bleuir les 
lèvres, perdre la voix, rien n’arrêta les forcenés 
dont elle était entourée. Ils aimaient, disaient- 
ils, à monter dans le clocher quand il brûle ! et 
ils se passaient de main en main cette mou- 
rante, dont chacun prenait sa bouchée, cette 
fille consumée, qui flambait encore par dedans, 
mais pas pour eux ! Ils l’ont tuée ainsi, l’infor- 
tunée! Ça ne fut pas long... Mais pourquoi 
panssez-vous, Jeanne de Feuardent ? s’écria en 
s’interrompant, Clotilde Mauduit, épouvantée 
du visage de Jeanne. Ah ! ma fille, Jéhoël a-t-il 
encore le don d’émouvoir les femmes, main- 
tenant qu’il n’est plus le beau Jéhoël d’autrefois ? 
A-t-il encore cette puissance diabolique qu’on 
crut longtemps accordée par l’enfer à ce prêtre 
glacé, puisque, malgré le changement de son 
visage, vous pâlissez, ma fille, rien qu’à m’en 
entendre parler?... 

La femme des passions avait vu l’éclair sou- 
terrain qu’elles jettent parfois du fond d’une 
âme. 


l’ensorcelée. 


165 


— Ai-je donc pâli? fit Jeanne effrayée à son 

tour. . , 

_ Oui, ma fille, dit la Clotte, pensive devant 

cette pâleur, comme le médecin pénétrant 
devant le premier symptôme du mal cacne, et, 
Dieu me punisse, je crois même que vous 
pâlissez encore ! 

J eanne-Madelaine baissa les yeux et ne ré- 
pondit pas, car elle sentait que la Clotte disait 
vrai, et que quelque chose de terrifiant et 
d’indicible lui étreignait le cœur et le lui tordait 
encore plus fort que la veille aux vêpres, a la 
même heure. Clouée sur l’escabeau où elle 
s’était assise, elle ne put. pas même, elle, Jeanne 
la forte, relever ses paupières, lourdes comme 
d’un plomb mortel, vers la Clotte, qui ne 

parlait plus. . 

Maître Louis Tainnebouy, qui n'était pas un 
moraliste et qui regardait plus au poil de ses 
bœufs qu’à l’âme humaine, m’avait peint dun 
mot rude et terrible, dans son patois de mots 
et d’idées, ce que je cherche à exprimer avec 
des nuances. 

Les femmes se perdent avec des histoires . 

me dit-il. La vieille sorcière de la Clotte avait 
scofi sur maîtresse le Hardouey le venin de ses 
radoteries. A dater de ce moment, elle s’hébéta 
comme la Malgy, ajouta-t-il ; elle avait le sang 
tourné. 


i66 


l'ensorcelée. 


VIII 


Ce dut etre un moment solennel que le 
silence qui saisit tout à coup ces deux femmes, 
après le récit de la Clotte. La Clotte se ridant 
d’attention inquiète, devant la pâleur de morte 
qui avait enveloppé Jeanne et qui semblait 
s incruster jusqu au fond de sa chair, regardait 
ce visage passant au bloc de marbre, et ces 
pesantes paupières qui couvraient rigidement 
de leurs voiles opaques les yeux disparus. 
L’absorption en elle-même de Jeanne-Madelaine 
était si complète que, si elle ne se fût pas 
tenue droite, comme une figure de bas-relief, 
sur son siège sans dossier, on eût pu la croire 
évanouie. 

La Clotte mit une de ses mains aux doigts 
ténus comme la serre d’un oiseau de proie, sur 
la paroi de glace de ce front sans sueur, sans 
frémissement d’épiderme, n’ayant plus rien 
d’humain, un vrai front de cataleptique. 

— Ah ! tu es donc ici, 6 Jéhoël de la Croix- 
Jugan ! cria-t-elle. 

Cette femme exaltée avait-elle conscience de 
ce qu’elle disait ?... Parlait-elle de la vision 


l’ensorcelée. 


167 


intérieure qu’il y avait sous la coupole de ce 
front fermé, dans cette tête vivante, sous son 
écorce momentanée de cadavre, et quelle pal- 
pait curieusement de ses doigts, comme le fos- 
soyeur d’Hamlet touchait et retournait son 
crâne vide!... Ou parlait-elle seulement du 
retour du moine de Blanchelande dans la con- 
trée?... Quoi qu’il en pût être, cette espèce 
d’évocation sembla réussir, car une gran e 
ombre se dressa dans le cadre clair de la porte 
ouverte, et une voix sonore répondit du seul - 
_ Oui donc parle de la Croix- Jugan et peut 
dire, sïl l’a connu, quel est celui-là qu’on ap- 
pelait autrefois Jéhoël ? 

Et l’ombre épaissie devint un homme qui 
entra, enveloppé dans une carapousse portée 
de manière à lui cacher le bas du visage, 
comme la visière à moitié levée d’un ancien 


casque. - r, 

— Laquelle de vous a parlé, femmes . ht-il 

en les voyant là toutes les deux. Mais son 
regard, errant de l’une à l’autre, s’arrêta bientôt 

sur la Clotte. . , 

Clotilde Mauduit ! cria-t-il, c est donc toi . 

Je te cherchais et je te trouve ! Je te reconnais. 
Les malheurs du temps n’ont donc pas abo i 
ta mémoire, puisque tu te rappelles 1 ancien 
moine de Blanchelande, le Jéhoel de la Croix- 
Jugan... 


i68 


l’ensorcelée. 


l'apprenais, quand vous êtes entré, que 
vous étiez revenu à Blanchelande, frère 
Ranulphe, dit la vieille femme avec un respect 
troublé, dû à la religion de. ses souvenirs et 
aussi à l’ascendant surnaturel de cet homme. 

— Il n’y a plus de frère Ranulphe, Clotilde ! 
dit le prêtre d’une voix âpre, en jetant ces 
paroles comme la dernière pelletée de terre 
sur un cercueil. Le frère Ranulphe est mort 
avec son ordre. Les puissants chanoines de 
Saint-Norbert sont finis. En venant ici, il n’y 
a qu une heure, j’ai vu la statue mutilée de 
notre saint fondateur servir de contre-fort à la 
porte d’un cabaret, et les ruines de l’abbaye 
que je devais gouverner sont en poussière. Il y 
a devant toi un prêtre obscur, isolé, désarmé, 
vaincu, qui a répandu le sang des hommes et 
le sien comme l’eau, et qui n’a rien sauvé, au 
prix de son sang, et peut-être de son âme, de 
tout ce qu’il voulait sauver. Vanités folles du 
vouloir humain ! Il n’y a plus rien du passé, 
Clotilde ! Te voilà vieille, infirme, m’a-t-on 
dit, paralysée. Le château des Sang-d’Aiglon de 
Haut-Mesnil a été rasé, jusque dans le sol, par 
les Colonnes Infernales. Tiens, vois ! ceci est 
noir! continua-t-il en frappant sa manche de 
sa main ; le blanc habit des Prémontrés ne 
brillera plus dans nos églises appauvries et 
esclaves. Et ceci... regarde encore! fit-il avec 


l’ensorcelée. 


169 


un o^este d’une majesté tragique, en détachant 
la mentonnière de velours noir qui lui cachait 
la moitié du visage, de quelle couleur et de 
quelle forme c’est-il devenu? 

L’espèce de chaperon qu’il portait tomba, e 
sa tête gorgonienne apparut avec ses larges 
tempes, que d’inexprimables douleurs avaient 
trépanées, et cette face où les balles rayon- 
nantes de l’espingole avaient mtanle comme 
un soleil de balafres. Ses yeux, deux rechauds 
de nensées allumés et asphyxiants de lumière, 
éclairaient tout cela, comme la foudre éclaire 
un piton qu’elle a fracassé. Le sang faufilai , 
comme un ruban de flamme, ses paupières 
brûlées, semblables aux paupières à vif dun 
lion qui a traversé l’incendie. C’était magni- 
fique et c’était affreux ! 

La Clotte demeura stupéfaite. 

— Eh bien ! dit-il, orgueilleux, peut-être, de 
l’effet que produisait toujours le coup de^ ton- 
nerre de sa sublime laideur, reconnais -tu, 
Clotilde Mauduit, dans ce restant de torture, 
Ranulphe de Blanchelande et Jéhoël de la 
Croix-Jugan? 

Ouant à Jeanne, elle n’était plus pale. Sur 
sa '"pâleur sortaient de partout des taches 
rouges, un semis de plaques ardentes, comme 
si la vie, un instant refoulée au cœur, revenait 
frapper contre sa cloison de chair avec furie. 


l’ensorcelée. 


170 


A chaque mot, à chaque geste de l’abbé, appa- 
raissaient ces taches effrayantes. Il y en avait 
sur le front, aux joues. Plusieurs se montraient 
déjà sur le cou et sur la poitrine, et c'était à 
croire, à tous ces désordres de teint, que maître 
Tainnebouy avait raison, avec sa grossière 
physiologie, et qu’elle avait le sang tourné ! 

— Si, dit la Clotte, je vous reconnais, malgré 
tout. Vous êtes toujours le même Jéhoël, qui 
nous imposait, à nous toutes, dans nos folles 
jeunesses! Ah! vous autres seigneurs, qu’est-ce 
qui peut effacer en vous la marque de votre 
race ? Et qui ne reconnaîtrait pas ce que vous 
étiez, aux seuls os de vos corps, quand ils 
seraient couchés dans la tombe ? 

Cette vassale idolâtre de ses maîtres, cette 
fille d’une société finie, disait alors la pensée de 
Jeanne la mésalliée, qui, depuis l’histoire du 
curé Caillemer, ne voyait plus dans les cica- 
trices de l’ancien moine que la parure faite par 
la guerre et le désespoir au front martial d’un 
gentilhomme. Ce chêne humain, dévasté par 
les balles à la cime, avait toujours la forte 
beauté de son tronc. Jéhoël n’avait perdu que 
les lignes muettes d’un visage superbe autrefois ; 
mais il s’était étendu sur ces lignes brisées 
une surhumaine physionomie, et, partout ail- 
leurs qu’à la face, dans tout le reste de sa per- 
sonne, l’imposant abbé se distinguait par les 


l’ensorcelée. 


171 


formes et les attitudes des anciens Rois de la 
Mer de ces immenses races normandes,^ qui 
ont tout gardé de ce qu’elles ont conquis, et 
qui faisaient pousser, à la fin du IX' siècle, ce 
grand cri dont l’histoire tressaille : A furore 
Normanorum libéra nos, Domine ! 

— Oui, bon sang ne saurait mentir ; regardez 
à votre tour, abbé, dit la Clotte. La femme 
que voilà, et qui n’a pas honte d’être assise sur 
l’escabeau de Clotilde Mauduit,nela reconnais- 
sez-vous pas aux traits de son père? Cest la 
fille de Loup de Feuardent. 

— Loup de Feuardent ! l’époux de la belle 
Louisine-a-la-hache ! mort avant nos guerres 
civiles 1 reprit l’abbé, regardant attentivement 
Jeanne, dont le visage n’était plus qu’écarlate 
du tour de gorge jusqu’aux cheveux. 

L’idée de son mariage, de sa chute volontaire 
dans les bras d’un paysan, lui fondait le front 
dan= le feu de la honte. Elle avait bien souffert 
déjà de sa mésalliance, mais pas comme aujour- 
d’hui, devant ce prêtre gentilhomme qui avait 
connu son père. Heureusement pour elle, la 
nuit, qui venait et envahissait, en s’y glissant, 
la chaumière enfumée de la Clotte, la sauva 
du regard de l’abbé, quand la Clotte parla de 
son mariage avec le Hardouey et le déplora 
comme une nécessité cruelle et un éternel 
chagrin. Si le sentiment de la famille était plus 


172 


l’ensorcelée. 


fort dans Jéhoël de la Croix-Jugan que l’esprit 
de son sacerdoce, J eanne n’en sut rien, du moins 
ce jour-là. Le prêtre laissa tomber dWstères 
paroles sur les malheurs de la Noblesse, mais 
la nuit empêcha de voir le dédain ou la con- 
damnation de l’homme de race, au blason pur, 
se mouler dans ces traits tatoués par le plomb, 
le feu et la cendre, et ajouter les froides hor- 
reurs du mépris à leurs autres épouvantements. 
Dans la disposition de son âme, elle n’eût pas 
supporté une telle vue. Ferai-je bien com- 
prendre ce caractère ? Si on ne le comprenait 
pas, ce récit serait incroyable. On serait alors 
obligé d’en revenir aux idées de maître Tainne- 
bouy, et ces idées ne sont plus dans la donnée 
de notre temps. Pour l’observateur qui s’abîme 
dans le mystère de la passion humaine et de 
ses sources, elles n’étaient pas plus absurdes 
qu’autre chose, mais le scepticisme d’un siècle 
comme le nôtre les repousserait. 

Cependant l’abbé de la Croix-Jugan s’était 
assis chez Clotilde Mauduit avec la simplicité 
des hommes grandement nés, qui se sentent 
assez haut placés dans la vie pour ne pouvoir 
jamais descendre. D’ailleurs la Clotte n’était 
pas pour lui une vieille bonne femme ordinaire. 
S’il était aigle, elle était faucon. Elle représen- 
tait, à ses yeux, des souvenirs de jeunesse, ces 
premières heures de la vie, si chères aux carac- 


l’ensorcelée. 


173 


tères qui n’oublient pas, qu’elles aient ete heu- 
reuses, insignifiantes ou coupables! Puis, on 
était à une époque où l’infortune sociale avait 
mêlé tous les rangs et où la pensée politique 
était le seul milieu réel. La France, rouge de 
sang, s’essuyait.. La Clotte, aristocrate, comme 
on disait alors de tous ceux qui respectaient la 
noblesse, aurait, sans sa paralysie, été jetee 
dans la maison d’arrêt de Coutances, pour, de 
là être charriée à l’échafaud. L’abbé, Jeanne le 
Hardouey et elles parlèrent donc des temps qui 
venaient de s’écouler, et leurs âmes passionnées 
vibrèrent toutes trois à l’unisson. La Clotte 
avait des rancunes plus grandes peut-être que 
celles du terrible défiguré qui était la devant 
elle, et dont le visage avait été si atrocement 
déchiré par les Bleus. 

Us vous ont bien fait du mal, lui dit-elle ; 

mais moi, qui les bravais, eux et leur guillotine, 
et qui n’ai jamais voulu porter leur livrée tri- 
colore, faites état qu’ils ne m’ont pas épargnée . 
Ils m’ont prise à quatre, un jour de decade, et 
ils m’ont tousée sur la place du marcné, a 
Blanchelande, avec les ciseaux d’un garçon 
d’écurie qui venait de couper le poil a ses 

juments. , . 

Et cet outrage rappelé creusa la voix de a 
vieille, et donna à ses yeux pers l’expression 
d’une indéfinissable cruauté. 


174 


l’ensorcelée. 


— Oui, reprit-elle, ils se mirent à quatre 
pour faire ce coup de lâches ! et, quoique je 
n’eusse déjà plus l’usage de mes jambes, ils 
furent obligés de me lier, avec la côrde d’un 
licou, au poteau où l’on attache les chevaux 
pour les ferrer. J’avais bien aimé et choyé mon 
corps, mais la maladie et l’âge l’avaient brisé. 
Qu’étaient, pour moi, quelques poignées de 
cheveux gris de plus ou de moins ? Je les vis 
tomber, l’œil sec et sans mot dire ; mais je n’ai 
jamais oublié le son clair et le froid des ciseaux 
contre mes oreilles, et cela, que j’entends et je 
sens toujours, m’empêcherait, même à l’article 
de la mort, de pardonner. 

— Ne te plains pas, Clotilde Mauduit, ils 
t’ont traitée comme les rois et les reines ! dit 
ce singulier prêtre, qui avait le secret de con- 
soler par l’orgueil les âmes ulcérées, comme 
s’il avait été un ministre de Lucifer, au lieu 
d’être l’humble prêtre de Jésus-Christ. 

— Et je ne me plains pas non plus, fit-elle 
fièrement, j’ai été vengée ! Tous les quatre sont 
morts de male mort, hors de leur lit, violem- 
ment et sans confession. Mes cheveux ont 
repoussé plus gris et ont couvert l’injure faite 
au front de celle qu’à Haut-Mesnil vous appe- 
liez l’Hérodiade. Mais le cœur outragé est resté 
plus tôiisé que ma tête. Rien n’y a repoussé, 
rien n’y a effacé la trace de l’injure ressentie, 


l’ensorcelée. 


175 


et j’ai compris que rien n’arrache du cœur la 
rage de l’offense, pas même la mort de l’offen- 
seur. 

— Et tu as raison, dit sombrement le pretre, 
qui aurait dû, à ce qu’il semblait, faire couler 
l’huile d’une parole miséricordieuse sur cet 
opiniâtre ressentiment, et qui ne le faisait pas , 
ce qui, par parenthèse, démentait bien un peu 
l’idée de cette grande pénitence et de cet édi- 
fiant repentir dont avait parlé le curé Caillemer 
la veille, au repas du soir, chez maître Thomas 
le Hardouey. 

Ce soir-là on attendit Jeanne-Madelaine au 
Clos. Elle était régulière dans ses habitudes 
et ordinairement toujours rentrée avant son 
mari. Ce soir-'là, par exception, ce fut le mari 
qui rentra le premier à la maison. On ne vit 
point maîtresse le Hardouey assister au repas 
de ses gens, et on entendit maître Thomas 
demander plusieurs fois où donc sa femme 
était allée. Plus étonné qu’inquiet, cependant, 
il se mit à table, après un quart d’heure d at- 
tente prolongée. C’est à ce moment qu elle 
rentra. 

— Vous êtes bien désheurée, Jeanne, ht le 
Hardouey, en l’apercevant et pendant qu elle 
ôtait ses sabots dans l’angle de la porte.^ 

— Oui, dit-elle, la nuit nous a surpris chez 


l’ensorcelée. 


176 


la Clotte, et elle est si noire, que nous avons 
perdu deux fois notre route en venant. 

— Qui, vous? répondit le Hardouey très- 
naturellement. 

Elle hésita ; mais, surmontant une répu- 
gnance que nous connaissons tous, quand il 
s’agit de prononcer tout haut le nom que nous 
lisons éternellement dans notre pensée, et dont 
les syllabes nous effrayent, comme si elles 
allaient trahir notre secret, elle ajouta : 

— Moi et cet abbé de la Croix-Jugan, dont 
nous parlait hier monsieur le curé, et qui est 
venu chez la Clotte, pendant que je m’y trou- 
vais. 

Elle avait posé sa pelisse sur une chaise, et 
elle s’assit en face de son mari, qui devînt sou- 
cieux. Elle n’avait pas perdu les couleurs fon- 
cées que la vue de Jéhoël avait étendues sur 
son visage. 

— Il m’a quittée au bout de l’avenue, ajouta- 
t-elle ; je l’ai prié d’entrer chez nous, mais il 
m’a refusée... 

— Comme moi, hier, dit le Hardouey avec 
amertume. Sans doute, il s’en allait encore 
chez la comtesse de Montsurvent. 

L’ironie haineuse de l’homme du peuple qui 
se croit dédaigné grinçait dans ce peu de pa- 
roles. Elles trouvèrent un triste écho dans le 
cœur de Jeanne, car elle aussi pensait au dédain 


l’ensorcelée. 


177 


du prêtre, et elle en souffrait d’autant plus qu’il 
lui paraissait légitime. 

La haine se pressent comme l’amour. Elle 
est soumise aux mêmes lois mystérieuses. L’an- 
cien jacobin de village, l’acquéreur des biens 
d’Eglise, maître le Hardouey, avait senti, à la 
première vue, que le moine dépouillé, le chef 
de Chouans vaincu, cet abbé de la Croix-Jugan 
que les événements ramenaient à Blanchelande, 
devait être toujours son ennemi, son ennemi 
implacable, et que les pacifications politiques 
en avaient menti dans le cœur des hommes. 

Il ne disait rien, mais il coupa au chanteau 
un morceau de pain, qu’il tendit à sa femme 
avec un mouvement dont la brusquerie agitée 
et farouche aurait épouvanté un être plus faible 
et d’une imagination plus nerveuse que Jeanne 
de Feuardent. 

Maître Thomas le Hardouey n’aimait pas de 
voir sa femme aller chez la Glotte, sur laquelle 
il partageait toutes les opinions du pays. Il 
fallait le caractère de Jeanne et l’empire de ce 
caractère sur un homme grossièrement passionné 
comme le Hardouey pour qu’il supportât les 
visites que sa femme faisait à cette vieille, qui 
n’était bonne, pensait-il, qu’à monter la tête à 
une femme sage, et il n’en parlait jamais qu’a- 
vec une rancune concentrée. 

— Ah! la vieille Clotte, c’est une Chouanne, 

23 


i 7 8 


l'ensorcelée. 





dit-il, et c’est trop juste qu’un ancien chef de 
Chouans aille la visiter, dès son débotté dans 
le pays! Elle en a caché plus d’un dans ses 
couvertures, la vieille gouge ! et les chouettes 
ne s’abattent que sur l’arbre où d’autres 
; chouettes ont déjà perché. — Mais comme 
Jeanne prenait cet air sévère qui lui imposait 
toujours: — Vous aussi, Jeannine, ajouta-t-il en 
— riant d’un air faux, vous êtes un petit brin aristo- 
0-ate ; c’est de souche chez vous, et vous ne 
^ if ous plaisez que trop avec des gens comme 
cette vision de Bréha de la Clotte et ce nouveau 
' venu d’abbé. 

— Ils ont connu mon père, fit gravement 
Jeanne. Ce mot produisit l’effet qu’il produisait 
toujours entre eux, un silence. Le nom de son 
père était comme un bouclier sacré que Jeanne- 
Madelaine dressait entre elle et son mari, et 
qui la couvrait tout entière : car, si ennemi des 
nobles qu’il fût, comme tous les hommes d’ex- 
traction populaire qui ne haïssent la noblesse 
que par vanité ou par jalousie, Thomas le Har- 
douey était très-flatté, au fond, d'avoir épousé 
une fille de naissance; et le respect qu’elle 
avait pour la mémoire de son père, malgré lui, 
il le partageait. 

Du reste, ce jour-là et les jours suivants, il 
ne fut question au Clos, ni de l’abbé de la 
Croix-Jugan ni de la Clotte. On n’en parla 


l’ensorcelée. 


179 


plus. J eanne-Madelaine enferma ses pensées 
dans son tour de gorge, dit Tainnebouy, et 
continua de s’occuper de son ménage et de son 
faire-valoir comme par le passé. Les mois s'é- 
coulèrent : les temps des foires vinrent et elle 
y alla. Elle se montra enfin la même qu’elle 
avait été jusqu’alors et qu’on l’avait toujours 
connue. Elle était si forte ! Seulement le sang 
quelle avait tourné, croyait maître Tainnebouy, 
parla pour elle ! Il lui était monté du cœur à 
la tête le jour où elle avait rencontré l’abbé de 
la Croix-Jugan chez la Clotte, et jamais il n’en 
redescendit. Comme une torche humaine, que 
les yeux de ce prêtre extraordinaire auraient 
allumée, une couleur violente, couperose 
ardente de son sang soulevé, s’établit à poste 
fixe sur le beau visage de Jeanne-Madelaine. 
« Il semblait, monsieur, me disait l’herbager 
Tainnebouy, qu’on l’eût plongée, la tête la pre- 
mière, dans un chaudron de sang de bœuf. » 
Elle était belle encore, mais elle était effrayante 
tant elle paraissait souffrir ! Et la comtesse 
Jacqueline de Montsurvent ajoutait qu’il y 
avait des moments où, sur la pourpre de ce 
visage incendié, il passait comme des nuées, 
d’un pourpre plus foncé, presque violettes, ou 
presque noires ; et ces nuées, révélations d af- 
freux troubles dans ce malheureux cœur volca- 
nisé, étaient plus terribles que toutes les 


i8o 


l’ensorcelée. 


pâleurs ! Hors cela, qui touchait à la maladie, 
et qui finit par inquiéter maître Thomas le 
Hardouey et lui faire consulter le médecin de 
Coutances, on ne sut rien, pendant bien long- 
temps, du changement de vie de Jeanne-Made- 
laine ; et, cependant, cette vie était devenue 
un enfer caché, dont cette cruelle couleur rcuge 
qu’elle portait au visage était la lueur. 


IX 


En 1611, un prêtre de Provence, nommé 
Louis Gaufridi, fut accusé d’avoir ensorcelé une 
jeune fille. Cette fille était noble et s’appe- 
lait Madelaine de la Palud. La procédure du 
procès existe. On y trouve détaillés des faits de 
possession aussi nombreux qu’extraordinaires. 
La science moderne, qui a pris connaissance de 
ces faits, et qui les explique ou croit les expli- 
quer, ne trouvera jamais le secret de 1 influence 
d’un être humain sur un autre être humain 
dans des proportions aussi colossales. En vain 
prononce-t-on le mot d’amour. On veut éclairer 
un abîme par un second abîme qu’on creuse 
dans le fond du premier. Qu’est-ce que l’amour? 
Et comment, et pourquoi naît-il dans les âmes ? 


l’ensorcelée. 


181 


Madelaine de la Palud, qui appartenait à la 
société éclairée de son époque, déposa que Gau- 
fridi l’avait ensorcelée, seulement en lui souf- 
flant sur le front. Gaufridi était jeune encore, 
il était beau, il était surtout éloquent. Shakes- 
peare a écrit quelque part : « Je mépriserais 
l’homme qui, avec une langue, ne persuaderait 
pas à une femme ce qu’il voudrait. » Et, d’ail- 
leurs, que les motifs de l’abbé Gaufridi fussent 
d’un fanatique, d’un insensé ou d’un homme 
qui faisait habilement servir le diable à ses 
passions ; qu’ils fussent purs ou impurs, qu’im- 
porte ! il avait voulu exercer une action éner- 
gique sur Madelaine de la Palud, et on sait la 
magie invincible, le coup de baguette de la 
volonté! Mais l’abbé de la Croix-Jugan était, 
comme il le disait lui-même, un restant de tor- 
ture; il efîrayait et tourmentait le regard. Il 
ne voulait pas, il n’a jamais voulu inspirer à 
Jeanne de la haine ou de l’amour. La comtesse 
de Montsurvent m’a juré ses grands dieux que, 
malgré les bruits qui coururent, et dont maître 
Louis Tainnebouy avait été pour moi l écho, 
elle le croyait parfaitement innocent du mal- 
heur de Jeanne. Seulement, ce que la vieille 
comtesse croyait savoir , parce qu’elle avait 
connu l’ancien moine, les gens de Blanche- 
lande l’ignoraient, et c’est surtout ce qu on 
ne comprend pas qu’on explique. L esprit 


182 


l’ensorcelée. 


humain se venge de ses ignorances par ses 
erreurs. 

D’un autre côté, la vie de l’abbé de la Croix- 
Jugan prêtait merveilleusement aux imagina- 
tions étrangères. Il avait, ainsi que l’avait dit 
Barbe Causseron, la servante du curé, fieffé la 
maison du bonhomme Bouët, auprès des ruines 
de l’Abbaye, et il y vivait solitaire comme le 
plus sauvage hibou qui ait jamais habité un 
tronc d’arbre creux. Le jour, on ne l’apercevait 
guère qu’à l’église de Blanchelande, enroulé, 
comme le premier jour qu’on l’y vit, dans le 
capuchon de son manteau noir qu’il portait 
par-dessus son rochet, et dont les plis profonds,' 
comme des cannelures, lui donnaient quelque 
chose de sculpté et de monumental. Toujours 
sous le coup d’une punition épiscopale pour 
avoir manqué aux Saints Canons et à l’esprit 
de son état en guerroyant avec un fanatisme 
qu’on accusait d’avoir été sanguinaire, il ne lui 
était permis ni de dire la messe ni de confes- 
ser. L’Église, qui a le génie de la pénitence, 
lui avait infligé la plus sévère, en lui inter- 
disant les grandes fonctions militantes du 
prêtre. Il était tenu seulement d’assister à tous 
les offices, sans étole, et il n’y manquait jamais. 
Hors les jours fériés, où il venait à l’église de 
Blanchelande, on ne le rencontrait guère dans 
les environs que de nuit ou au crépuscule. An- 


l’ensorcelée. 


183 


cienne habitude de Chouan, disaient les uns ; 
noire mélancolie , disaient les autres ; chose 
singulière ét suspecte, disaient à peu près tous. 
Quelques esprits, à qui les circonstances po- 
litiques d’alors donnaient une défiance rai- 
sonneuse , prétendaient que cet abbé-soldat , 
toujours dangereux , cachait des projets de 
conspiration et de reprise de guerre civile dans 
sa solitude, et que cet isolement calculé servait 
à voiler des absences, des voyages et des en- 
trevues avec des hommes de son parti. Qui a 
bu boira , disaient les sages. Par exception à 
leur immémorial usage, peut-être que les sages 
ne se trompaient pas. D’un dimanche à l’autre, 
on voyait la petite maison de l’abbé de la 
Croix-Jugan, fenêtres et porte strictement fer- 
mées. Nul bruit ne se faisait entendre de 
l’écurie, où son cheval entier hennissait, se 
secouait et frappait si fort la dalle de ses pieds 
ferrés, quand il y était, qu’on 1 entendait à 
trente pas de là, sur la route. 

Les malins qui passaient le long de cette 
maison, mome et muette, se disaient tout bas 
avec une brusquerie cynique : « Il fait plus de 
pèlerinages que de prières, cet enragé moine- 
là ! » Mais, le dimanche suivant, les malins re- 
trouvaient le noir capuchon dans la stalle de 
chêne, avec la ponctualité rigide et scrupuleuse 
du prêtre et du pénitent. 


184 


l’ensorcelée. 


Or il y avait un peu plus d’un an que le 
mystérieux abbé menait cette vie impénétrable, 
quand, un soir de Vendredi Saint, après Té- 
nèbres, deux femmes qui sortaient 'de l’église, 
et qui se dirent bonsoir à la grille du ci- 
metière, prirent, en causant, le chemin du 
bourg. 

L’une d’elles était Nônon Cocouan, la coutu- 
rière en journée; l’autre, Barbe Causseron, la 
servante de l’honnête curé Caillemer. C’étaient 
toutes les deux ce qu’on appelle de ces langues 
bien pendues qui lapent avidement toutes les 
nouvelles et tous les propos d’une contrée et 
les rejettent tellement mêlés à leurs inventions 
de bavardes, que le diable, avec toute sa chi- 
mie, ne saurait comment s’y prendre pour les 
filtrer. Barbe était plus âgée que Nônon. Elle 
n’avait jamais eu la beauté de la couturière. 
Aussi, servante de curé dès sa jeunesse, à cause 
du peu de tentations qu’elle aurait offertes aux 
imaginations les moins vertueuses, elle avait 
le sentiment de son importance personnelle, et 
plus qu’avec personne, ce sentiment s’exaltait- 
il avec une dévote comme l’était Nônon ! 
« Elle approchait de MM. les prêtres, » disait 
Nônon avec une envie respectueuse. Ce mot-là 
éclairait bien leurs relations. Que n’eût-elle 
pas donné, Nônon Cocouan, pour être à la 
place de Barbe Causseron, eût-elle dû en 


l’ensorcelée. 


i85 


prendre, par-dessus le marché, le bec pincé, les 
reins de manche à balai et le teint jaune, sec 
et fripé comme une guezette 1 de l’année der- 
nière! La Barbe Causseron, cette insuppor- 
table précieuse de cuisine, avait des manières 
si endoctrinantes de dire : « Ma fille, » h 
Nônon Cocouan, que celle-ci ne les eût pro- 
bablement point souffertes sans cette grande 
position qui lui consacrait Barbe, « d’approcher 
MM. les prêtres, » et qui était, pour elle, la 
chimère, caressée dans son cœur, des derniers 
jours de sa vieillesse, car Nônon voulait mourir 
servante de curé. 

— Barbe, dit Nônon avec cet air de mystère 
qui précède tout commérage chez les dévotes, 
vous qui êtes d’Eglise, ma très-chère fille, est-ce 
que notre vénérable seigneur de Coutânces, a 
relevé de son interdiction M. l’abbé de la Croix- 
Jugan ? 

- — D’abord, ma fille, il n’est pas interdit, il 
n’est que suspens, répondit la Causseron, avec 
un air de renseignement et de savoir qui faisait 
de sa coiffe plate le plus bouffon des bonnets 
de docteur. Mais nenni ! point que je sache, 
ma fille. La suspense est toujours maintinte. 


1. Dans la langue du pays, la brandie de laurier bénît 
qu’on rapporte chez soi le jour des Rameaux et qu’on 
attache à la ruelle des alcôves. (Note de V Auteur.) 


24 


i86 


L’ENSORCELÉE. 


Nous n’avons rien reçu de l'évêché., Il y a plus 
de quinze jours que le piéton n’a rien apporté 
au presbytère, et m’est avis que les pouvoirs, 
s’ils étaient remis à M. l’abbé de la Croix- 
Jugan, passeraient par les mains de M. le curé 
de Blanchelande. Il n’y a pas la-dessus la seule 
difficulté ! 

Et Barbe se rengorgea sur ce mot, pris au 
vicaire de la paroisse, qui le bredouillait et en 
fermait toutes ses démonstrations en chaire, 
quand la difficulté qu’il niait commençait de 
lui apparaître. 

— C’est drôle alors ! fit Nônon, marchant de 
conserve avec Barbe et comme se parlant à elle- 
même. 

— Qui ? drôle ? repartit Barbe curieuse, avec 
un filet de vinaigre rosat dans la voix. 

— C’est que, dit Nônon en se rapprochant 
comme si les haies des deux bords du chemin 
avaient eu des oreilles, c’est que j’ai vu, il n’y 
a qu’un moment, maîtresse le Hardouey, qui 
n’était point dans son banc pendant qu’on a 
chanté Ténèbres, se glisser dans la sacristie, et 
je suis sûre et certaine qu’il n’y avait dans la 
sacristie que M. l’abbé de la Croix-Jugan. 

- — Vous vous serez trompée, ma fille, répon- 
dit Barbe compendieusement et les yeux bais- 
sés avec discrétion. 

— Nenni, fit Nônon, je l’ai parfaitement vue 


l’ensorcelée. 


187 


et comme je vous vois, Barbe. J’étais toute 
seule dans la nef, et ce qui est resté de monde 
après Ténèbres priait au sépulcre. Les deux 
confessionnaux de la chapelle de la Vierge et 
du bas de l’église étaient pleins. Vous savez 
Qu’il y en a un autre tout vermoulu auprès des 
fonts, qui servait dans le temps à feu le curé 
de Neufménil, quand il venait confesser ses 
pratiques à Blanchelande. Le custô * y renferme 
à présent des bouts de cierges brûlés et les 
chandeliers de cuivre qui ont été remplacés par 
les chandeliers d’argent. Eh bien! sur mon 
salut éternel, croyez-le si vous voulez mainte- 
nant, maîtresse le Hardouey est sortie de là, 
bien enveloppée dans sa pelisse, et a gagné 
tout doucement, à petits pas et en chaussons, 
par la contre-allée, le chœur de l’église, où 
M. l’abbé de la Croix-Jugan faisait sa médi- 
tation dans sa stalle, et, pour lors, il s’est levé 
et ils s’en sont allés dans la sacristie tous les 
deux. 

— Si vous êtes bien sûre de l’avoir vue, 
reprit Barbe, qui ne voulait pas nier une 
minute de plus ce qu’elle grillait d’envie de 
croire vrai, je dis comme vous, Nônon, que 


1. Le custô (patois). C’est le nom que dans les villages 
du fond de la Manche on donne au sacristain, et nous 
l’avons écrit comme on le prononce. (Note de l’auteur.) 


iSS 


l’ensorcelée. 


c’est un peu étonnant, ça ! Car quelle affaire 
peut avoir maîtresse le Hardouey avec l’abbé 
de la Croix-Jugan, qui ne confesse pas et qui 
ne parle pas à trois personnes, en exceptant 
M. le curé ? 

Vère ! dit bionon. C’est la pure vérité ce 
que vous dites. Mais voulez-vous que de trois 
personnes à qui il parle, je vous en nomme 
deux auxquelles il cause p’us souvent p’-têtre 
que vous ne pensez ? 

Barbe s’arrêta dans le chemin, et regardant 
Nônon comme une vieille chatte qui regarde 
une jatte de crème : 

— V ous êtes donc instruite ? fit-elle avec 
une papelardise ineffable. 

— Ah ! ma chère dame Barbe, s’écria Nônon, 
je suis couturière à la journée. Je n’ai pas, 
comme vous, le bonheur, et l’honneur, ajouta- 
t-elle en parenthèse ravisée, de rester dans un 
presbytère, toute la semaine des sept jours du 
bon Dieu, à soigner le dîner de MM. les prê- 
tres et à raccommoder les effets de M. le curé. 
Il faut que je me lève matin et que je revienne 
tard à Blanchelande. Je suis obligée de trotter 
partout, dans les environs, pour de l’ouvrage, 
et voilà pourquoi je sais et j’apprends bien des 
choses que vous, avec tous vos mérites, ma 
chère et respectable fille, vous ne pouvez réel- 
lement pas savoir. 


l’ensorcelée. 


189 


Est-ce que vous avez appris quelque chose, 

dit Barbe que la curiosité démangeait et com- 
mençait de cuire, ayant rapport à maîtresse le 
Hardouey et à l’abbé de la Croix-Jugan ? 

Oh ! rien du tout ! répondit Nônon, qui 

aimait, au fond, Jeanne-Madelaine, mais qui 
cédait au besoin de commérer ancré au cœur de 
toutes les femmes ; seulement l’abbé de la 
.Croix-Jugan et maîtresse le Hardouey se con- 
naissent plus qu’ils ne paraissent; c’est moi 
qui vous le dis ! L’abbé, qui est un ancien 
Chouan et un seigneur, ne met pas, bien en- 
tendu, le bout de son pied chez un acquéreur 
de biens d’Église, comme ce le Hardouey ; 
mais il voit Jeanne-Madelaine, qui est une 
Feuardent, une fille de condition, chez la vieille 
Clotte. Et c’est bien souvent qu’il y va et qu’il 
l’y rencontre, m’a conté la petite Ingou, qu’on 
envoie à lecole, dès qu’ils arrivent, ou à jouer 
aux callousts toute seule au fond du courtil. 

— Chez la vieille Clotte! fit Barbe Causseron, 
atroce comme une fille qui, pendant toute sa 
vie, n’a jamais senti Iè cruel bonheur d’avoir 
un cœur aimé du sien, et à qui la faute et la 
douleur n’ont point appris la miséricorde. Chez 
cette Marie-je-f en-prie, malade de ses vices ! 
joli lieu de rendez-vous pour un prêtre et une 
femme mariée ! Pas possible, ma chère : ce 
serait une chose trop affreuse, par exemple ! Je 


l’ensorcelée. 


igo 


ne la croirai, celle-là, que quand je l’aurai vue. 
Il n’y a pas sur ça la seule difficulté. 

■ — Mon Dieu, Barbe, repartit Nônon, qui 
était bonne, elle, comme un reste de belle fille 
indulgente ; le mal n’est pas si grand, après 
iout ! On ne peut pas avoir de mauvaises pen- 
sées sur cet abbé, qui ferait plus peur qu’autre 
chose à une femme, avec son visage dévoré.. 
Jamais, au grand jamais, on n’a rien dit de 
Jeanne. Sa réputation est nette comme l’or. Et 
pourtant, il y a eu bien des jeunes gens amou- 
reux d’elle, soit ici, à Blanchelande, soit à 
Lessay! Si donc ils se voient chez la Clotte 
c’est qu’il y a peut-être là-dessous quelque ma- 
nigance de chouannerie. La Clotte a été suspectée 
d’être une Chouanne dans le temps, et vous 
vous rappelez qu’ils Font tousée, comme on disait 
alors, sur la place du Marché. Ils croient pou- 
voir se fier à elle pour quelque chose qui tient 
à c’te chouannerie, mais il n’y a pas d’autre 
mal que ça à penser, bien sûr ! 

— C’est égal, dit la Causseron, restée défiante, 
quoiqu’elle ne trouvât pas de réponse au rai- 
sonnement très-sensé de Nônon, je dois avertir 
M. le curé, tout de même. Si c’est ce que vous 
dites, la sacristie de l’église de Blanchelande 
ne doit pas être un nid à Chouans qui se 
cachent. Et d’ailleurs, pourquoi toute cette 
chouannerie qui n’a que trop duré, maintenant 


l’ensorcelée. 


igi 


que les églises sont rouvertes et que nous 
r 'avons nos curés? Ce prêtre m’a toujours 
épeurée, fit-elle ; on dit de lui bien des choses 
terribles. Il ferait mettre à sac tout Blanche- 
lande avec ses comploteries contre le gouverne- 
ment. S’il était vraiment pénitent, depuis le 
temps, monseigneur l’Évêque lui aurait remis 
ses pouvoirs de confesser et de dire la messe. 
Il faut qu’il soit bien enragé, au contraire, puis- 
qu’il entraîne une femme comme maîtresse le 
Hardouey dans son péché. Mon doux Jésus! 
qu’est-ce qu’ils peuvent bien avoir fait, tous 
deux, dans la sacristie ? Et peut-être en ce mo- 
ment qu’ils y sont encore ! Ah ! certainement 
j’en parierai à M. le curé, et dès ce soir, en lui 
servant sa collation de jeûne. Ne m’en détournez 
pas. Adieu, ma fille. Je suis tenue en conscience, 
et sous peine de péché mortel, d avertir M. le 
curé de ce qui se passe. Il ri y pas la-dessus la 
seule difficulté. — Et après avoir lâché ce flux 
saccadé de paroles, elle se mit à trottiner sous 
le vent qui la poussait, — un vent sec et froid 
de Semaine Sainte, — qui n’avait cessé de 
souffler aux jupes et au mantelet de nos deux 
{lanières et qui emporta leurs propos par-dessus 
les haies. En effet, c’est à partir de cette 
journée qu’à Lessay et à Blanchelande, on com- 
mença de joindre ensemble les noms de Jeanne 
le Hardouey et de l’abbé de la Croix- Jugan. 


192 


l’ensorcelée. 


Nônon Cocouan ne s’était pas tromnée pn 

hS a c,«fr“‘- ai * *4.™ 

re Z rî J avait JU - é sans doute avec ce 

était de cette race-là r~, ^ VCil S u 

fc t dC JeaMe - Mad ^ne. Mariée^ comme'eDe 

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- f J 63 du P a ^ s . Porter des lettres des 
nformations, des signaux convenus aux chefs 

envfronl T ?*** ° U dispersés dans les 
environs. Qui aurait suspecté une femme dans 

fairSt T de / eanne ’ ^ uelIe continuait de 
Vië> D’un a t ’ f qU ’ eI!e avait fait toute sa 
' A tre cote > P ar la nature ferme de 

n ame, par le souvenir ardent et fier de sa 
naissance, par l’humiliation de son mariLe 
Par les sentiments nouveaux et extraordinahes 
quil voyait en elle et qui entrouvraient ! 
empS en temps> ce mas que rouge de sang 


l’ensorcelée. 


193 


extravasé, que les révoltes d’un cœur trop con- 
centré avaient moulé sur son visage, Jeanne 
offrait à l’abbé de la Croix-Jugan un instrument 
que rien ne fausserait, et il l’avait saisi comme 
tel. Ce Jéhoël qui, à dix-huit ans, était resté 
muet et indifférent à l’amour fauve et sans frein 
d’Adélaïde Malgy, le moine blanc et pâle, qui 
semblait l’archange impassible de 1 orgie, tombé 
du ciel, mais relevé au milieu de ceux qui 
chancelaient autour de lui, devait être un de 
ces hommes mauvais à rencontrer dans la vie 
pour les cœurs tendres qui savent aimer. C était 
une de ces âmes tout en esprit et en volonté, 
composées avec un éther implacable, dont la 
pureté tue, et qui n’étreignent, dans leurs 
ardeurs de feu blanc comme le feu mystique, 
que des choses invisibles, une cause, une idée, 
un pouvoir, une patrie ! Les femmes, leurs 
affections, leur destinée, ne pèsent rien dans les 
vastes mains de ces hommes, vides ou pleines 
des mondes qui les doivent remplir. Or, par 
cela même qu’il était tout cela, Jéhoël ne pou- 
vait-il donc pas, dans l’intérêt de la cause à la- 
quelle il s’était dévoué, et quoique prêtre, et 
quoiqu’il n’eût pas voulu inspirer à Jeanne une 
passion coupable, souffler de ses lèvres de 
marbre dans la forge allumée de ce cœur qui 
se fondait pour lui, malgré sa force, comme le 
fer finit par devenir fusible dans la flamme? 


194 


e’ensorcei.ée. 


Car, il faut bien le dire, il faut bien lâcher le 
grand mot que j’ai retardé si longtemps : Jeanne- 
i adelame aimait d’amour l’abbé Jéhoëi de la 
Croix- Jugan. Que si. au lieu d’être une histoire 
ceci avait le malheur d’être un roman, je serais 
force de sacrifier un peu de la vérité à la vrai- 
semblance, et de montrer au moins, pour que cet 
amour ne fût pas traité d’impossible, comment 
et par quelles attractions une femme bien orga- 
nisée, saine d’esprit, d’une âme forte et pure, 
avait pu s’éprendre du monstrueux défiguré de 
Ja Fosse. Je me trouverais obligé d’insister 
beaucoup sur la nature virile de Jeanne, de 
cette brave et simple femme d’action, pour qui 
m mot familièrement héroïque : « Un homme 
est toujours assez beau quand il ne fait pas 
peur a son cheval, » semblait avoir été inventé 
Dieu merci, toute cette psychologie est inutile.' 
Je ne suis qu'un simple conteur. L’amour de 
Jeanne, que je n’ai point à justifier, qu’il fût. 
venu à travers l’horreur, à travers la pitié, à 
travers l’admiration, à travers vingt sentiments, 
impulsions ou obstacles, possédait le cœur de 
cette femme avec la furie d’une passion qui, 
comme la mer, a dévoré tout ce qui barrait son 
passage, et cet amour, auquel avait résisté 
longtemps Jeanne-Madelaine, commençait enfin 
d apparaître aux yeux les moins clairvoyants. 
Extraordinaire même pour ceux à qui la réflexion 


L’ENSORCELÉE. 


195 


enseigne quelle aliénation de toutes les facultés 
humaines est l’amour, que ne dut-il pas être 
pour les esprits qui entouraient Jeanne, pour 
fous ces paysans cotentinais parmi lesquels elle 
vivait! A ses propres yeux même, Jeanne- 
Madelaine dut pendant longtemps — ainsi 
qu’on l’a cru et qu’on le croyait encore du temps 
de maître Tainnebouy — etre ensorcelée. La 
prédiction menaçante du berger s’était peu à 
peu enfoncée dans son ame. L abord elle en 
avait bravé et insulté l’influence, mais la force 
de ce qu’elle éprouvait l’y fit croire. Autrement 
elle n’aurait rien compris à tout ce qui se passait 
en elle. Quand elle pensait à l’objet de son 
amour : « Suis-je dépravée ? » se disait-elle ; et 
ce doute rendait son amour plus profond... plus 
marqué du caractère de la bête dont il est parlé 
dans l’Apocalypse, et qui, pour les âmes, est le 
sceau de la damnation éternelle. L’histoire de 
la Malgy ne lui sortait point de la pensée ; elle 
se croyait réservée à une fin pareille ; mais, 
d’une autre trempe que cette fille violente et 
faible, elle s’était imposé le devoir de cacher la 
passion qui la minait et de ne révéler à per- 
sonne l’énigme cruelle de sa vie. Illusion 
commune aux âmes fortes ! On croit pouvoir 
cacher la folie de son cœur, et, de fait, on la 
dissimule pendant un laps de temps qui use ta 
vie ; mais tout à coup voilà que la honteuse 


igô 


L’ ENSORCELÉE, 


folie a paru ; voilà que tout le monde en parle 
et^que chacun s’en récrie, sans qu’on sache 
même comment pareille chose a pu arriver ; 

Et pour Jeanne, ce moment-là était venu A 
dater de cette première révélation faite à la 
servante du curé Caillemer par Nônon Cocouan, 
des bruits vagues, un mot dit par-ci et par-là 
des souffles plutôt que des mots, mais des 
souffles qui vont tout à l’heure devenir un 
orage, commencèrent à circuler sur la pauvre 
Jeanne. D’abord on parla, comme. Nônon, de 
chouannerie... Mais, comme le pays resta tran- 
quille, comme l’abbé de la Croix-Jugan ne fit 
aucune démonstration extérieure qui prouvât 
que le chef de Chouans, toujours soupçonné en 
lui, malgré son attitude de pénitent, vivait et 
agissait, on perdit peu à peu l’idée qu’on avait 
eue d’abord pour expliquer les espèces de rela- 
tions qui existaient entre lui et maîtresse le 
Hardouey, La cause royaliste était, en effet, dé- 
sespérée, et les efforts de cette âme à la Witi- 
kind qui respirait sous le capuchon ténébreux 
de l’ancien moine n’aboutirent jamais à réveiller 
autour de lui les âmes lassées des gentils- 
hommes, ses compagnons d’armes. Les jours 
tombant les uns sur les autres sans amener 
d événement, et les entrevues chez la Glotte 
entre 1 abbe de la Croix-Jugan et Jeanne restant 
aussi fréquentes que par le passé, on vit des 


l’ensorcelée. 


197 


-étonnements qui avaient l’air sournois des 
soupçons. «Ma foi, disaient beaucoup de 
bonnes têtes, maîtresse le Hardouey a beau 
être une fille de condition, une demoiselle de 
Feuardent, et l’abbé de la C-roix-Jugan, une 
face criblée et couturée, pire que si toutes les 
petites véroles de la terre y avaient passé-, le 
diable est bien malin, et si j’étais maître a bo- 
rnas, ie ne me soucierais guère des accointances 
de ma femme avec ce prêtre qui, malgré ses 
airs d’aujourd’hui, n’a jamais beaucoup tenu a 
sa robe, puisqu’il s’est défroqué si vite pour 
aller aux Chouans. » Ces sortes de réflexions, 
faites en passant, finirent par acquérir une 
consistance qu’involontairement la malheureuse 
Jeanne augmenta. Elle souffrait alors des 
peines cruelles. Elle était arrivée à cette crise 
de l’amour oti les épreuves du dévouement 
ne suffisent plus à l’apaisement du sentiment 
qu’on éprouve. D’ailleurs, ces preuves elles- 
mêmes devenaient impossibles à donner. 
Elle avait multiplié pendant longtemps les 
courses les plus périlleuses, pour le compte 
de cet abbé, qui ne pensait qu’à relever sa 
cause abattue, portant des dépêches à la^ faire 
fusiller, toute femme qu’elle fût, si elle eût été 
arrêtée. Quand, à Blanchelande, on la croyait 
à Coutances pour quelque affaire de son mari, 
elle était sur la côte qui n’est éloignée de 


Lessaj 7 que d’une faible distance, et elle remet- 
tait elle-même aux hommes intrépides qui, 
comme Quintal ou le fameux Des Touches lui- 
même, portaient la correspondance du parti 
royaliste en Angleterre, les lettres de l’abbé de 
la Croix- Jugan. Cette vie aventureuse et qui la 
soutenait n’était plus possible. L’abbé avait 
perdu sa dernière espérance... et il avait serré 
autour de lui, et avec la rage qui autrefois avait 
armé son espingole, ce camail brûlant dans 
lequel il faudrait désormais mourir! Jeanne 
sentait bien que même l’œil de cet homme ne 
la regardait plus depuis qu’il avait été obligé 
d'abandonner ses desseins. Avec l’élévation de 
son caractère, et religieuse comme elle l’était, 
elle dut terriblement souffrir des mouvements 
désordonnés qui l’entraînaient vers ce prêtre, 
dont lame était inaccessible. Elle se vit, au 
fond de son cœur, déshonorée ; de tels supplices 
ne se gardent pas éternellement enfermés sous 
UI1 _ toKr de gorge, comme l’avait dit maître 
Tamnebouy, et on ne put s’empêcher de les 
voir, malgré les efforts de Jeanne-Madelaine 
pour les cacher. Une fois aperçus, une fois cette 
grande question posée dans Blanchelande : « Qu’a 
donc cette pauvre maîtresse le Hardouey ? » Dieu 
sait tout ce qu on put ajouter. Sa pure renom- 
mée était flétrie. — C’est précisément dans ce 
temps-là que maître Louis avait connu Jeanne. 


l’ensorcelée. 


199 


« Monsieur, me racontait-il avec des accents 
que je ne puis oublier ; je vous l'ai déjà dit, 
depuis bien longtemps avant cette epoque, 
l’entendement n’y était plus, et elle avait bien 
l’air de ce qu’elle était. J’ai vu souvent quon 
lui parlait, et elle ne vous répondait pas ; 
mais elle vous regardait d’un grand œil mort, 
comme celui d’une génisse abattue, elle qui 
avait eu des yeux à casser toutes les vitres 
d’une cathédrale ! Toute sa faisance-valoir, qui 
était la plus considérable du pays, ne lui était 
de rien. Elle aimait encore à monter sa pou- 
liche et aller au marché ; mais à la maison, 
plus de femme, monsieur, plus de ménagère, 
plus de maîtresse le Hardouey, mais une arba- 
lète rompue, une anatomie dans un coin ! 
Quand le Hardouey, qui n’était pas, c’est vrai, 
une grande sorte d’homme, mais qui l’aimait à 
sa manière, après tout, comme la suite ne l’a 
que trop prouvé, lui demandait ce qu’elle avait 
et pourquoi elle était comme ça, elle disait 
qu’elle ne savait pas ce qui lui bouillait dans la 
tête ; et par le bœuf de la sainte crèche ! elle 
était bien fondée à parler ainsi, car son visage 
avait l’air d’une fournaise, vère ! d’un four a 
chaux qui flambe dans la nuit ! Je suis bien 
souvent resté devant à songer qu’elle était ^per- 
due. Maître le Hardouey la conduisit lui-même, 
et à plusieurs fois, aux médecins de Coutances ; 


200 


L’ENSORCELÉE. 


mais les médecins ne pouvaient rien à ce qui 
n’était pas une maladie d’homme ou de femme, 
monsieur ! Et à preuve que le malin esprit était 
fourré là-dedans, et qu’elle savait la griffe qui 
l’avait blessée et qui la tenait, c’est que le curé 
Caillemer lui conseilla de faire une neuvaine à 
la bonne Vierge de la Délivrande, et que, reli- 
gieuse comme elle l’avait toujours ézé, elle 
ne voulut pas ! C’était là le dernier degré 
de sortilège et de misère, monsieur : elle 
ne voulait pas guérir ! Elle aimait le sort qu’on 
lui avait jeté. Les uns parlaient du berger du 
vieux probyt'ere, les autres de l’abbé de la Croïx- 
Jugan, et, croyez-moi, monsieur... c’étaient de 
terribles et ordes remarques qu’on faisait alors 
sur maîtresse le Hardouey, à Blanchelande, au 
bourg de Lessay et plus loin, — et je n’ai 
jamais su bien tirer au clair ce qu’on racontait ; 
mais, vrai comme nous v’ià dans c’te lande, 
pour qui, comme moi, nombre de fois les 
vit à l’église, lui, cet abbé noir comme la 
nuée dans sa stalle, et elle, rouge comme 
le feu de la honte dans son banc, ne lisant 
plus dans son livre de messe, debout quand 
il fallait être assise, assise quand il fallait 
être à genoux, il n’y a pas moyen de penser 
que le maître de cette misérable ensorcelée 
ait été un autre que ce prêtre, qui semblait 
le démon en habit de prêtre, et qui s’en 


l’ensorcelée. 


201 


Tenait braver Dieu jusque dans le chœur 
de son église, — sous la perche de son cru- 
cifix ! » 


X 


C’est à l’époque dont maître Louis Tainne- 
bouy, le brave fermier du Mont-de-Rauville, 
me parlait en ces termes, qu’un soir la vieille 
Clotte, qui avait filé à sa porte une bonne par- 
tie de la relevée, arrêta, fatiguée, le mouvement 
de son rouet. Elle regarda autour d’elle et 
appela la petite Ingou. 

— Petiote ! fit-elle. 

Mais Petiote ne répondit pas. La maison de 
la Clotte, détruite maintenant, s’élevait à peu 
de pieds de terre, sur la route qui conduisait 
de Blanchelande au bourg de Lessay, et elle 
n’avait pour voisinage, à deux ou trois portées 
de fusil, sur le bord opposé dû chemin, que la 
chaumière de la mère Ingou, dont la petite fille 
venait, chaque jour, aider la Clotte dans son 
pauvre ménage. Ce jour-là, cette petite, qui 
avait de bonne heure rangé le fait de la vieille 
Clotte, tentée par la beauté de la soirée et ces 


202 


l’ensorcelée. 


derniers rayons du soir qui conseillent le vaga- 
bondage, avait pris ses sabots sans bride, à 
chaque main, et s’était mise à dévaler le bout 
de la route en pente qui conduisait chez sa 
mère, élevant sous ses pieds nus de ces tour- 
billons de poussière chers aux enfants de tous 
les pays. C’était pour se procurer cette joie 
d’enfant que ia petite Ingou avait oublié de 
dire « qu’elle s’en allait » à la Clotte, et n avait 
pas pensé à rentrer son rouet dans la maison. 
Or la Clotte, infirme et qui avait besoin de ses 
deux mains pour s’appuyer sur son bâton et 
gagner péniblement le fond de sa aemeure, 
était tout à fait incapable de rentrer le rouet 
dont elle s’était servie une partie du jour, à son 
seuil... « Comment ferai-je ? » se disaix-elle, 
quand elle aperçut, se dirigeant vers elle, maî- 
tresse le Hardouey. 

Elle venait lentement, la pauvre Jeanne. 
Elle ne marchait plus comme autrefois de ce 
pas ferme et rapide qui avait été le sien. Il y 
avait dans sa démarche quelque chose d’appe- 
santi et de frappé, dont rien ne peut donner 
l’idée. Sa grande coiffe blanche, ce cimier de 
batiste qui allait si bien à sa physionomie dé- 
cidée, elle ne la portait plus haut et d’un front 
léger. Et sans les velours noirs qui la ratta- 
chaient sous le menton, peut-être serait-elle 
tombée, tant la tête que cette coiffe couvrait 


l’ensorcelée. 


203 


s’inclinait maintenant sous la pensée fixe qu’elle 
emportait à son front, comme le taureau em- 
porte la hache qui l’a frappé ! En voyant de 
loin venir cette femme dont elle avait connu 
naguère la beauté et surtout la force, les yeux 
secs de la fière Clotilde Mauduit qui avait 
pleuré, disait-elle, toutes les larmes de son corps 
sur les ruines de sa jeunesse, ressentirent la 
moiteur d’une dernière larme, la dernière 
goutte de la pitié. Elle savait toute l’histoire 
de Jeanne. Dès le premier jour, si on se le 
rappelle, elle avait soupçonné tout ce que ce 
fatal indifférent de Jéhoël, qui avait tué Dlaïde 
Malgy de désespoir, apporterait de malheur à 
la fille de Loup de Feuardent, et elle l’en avait 
avertie. 

— Fuyez cet homme, lui avait-elle dit pen- 
dant quelque temps, avec l’espèce d’égarement 
qu’elle avait parfois et que Jeanne-Madelaine 
croyait le résultat de son caractère ardemment 
ulcéré et de la solitude épouvantable de sa vie ; 
une voix m’avertit, la nuit, quand je ne dors 
pas, une voix qui est la voix de Dlaïde, que si 
vous ne fuyez pas cet homme, il sera un jour 
votre destin. Ne dites pas non ! Jeanne de 
Feuardent ! Est-ce que la fille des gentils- 
hommes, ces nobles époux de la guerre, aurait 
peur de quelques blessures sur un front qui sait 
les porter ? Vous n’êtes pas un de ces faibles 


304 


l’ensorcelée. 


cœurs de femme, éternellement tremblants de- 
vant des cicatrices et toujours prêts à s’évanouir 
dans une vaine horreur. Non, vous êtes, une 
Feuardent ; vous descendez d’une de ces races 
irlandaises, m’a dit votre père, dans lesquelles 
on faisait baiser la pointe d’une épée à l’enfant 
qui venait au monde, avant même qu il eût 
goûté au lait maternel. Non, ce ne sont pas les 
coutures de l’acier sur un visage ouvert par les 
balles qui pourraient vous empêcher, vous, 
d’aimer Jéhoël ! 

Jeanne ne la crut pas, ou la crut peut-être. 
Mais elle n’évita pas cet homme, à qui elle 
attachait un intérêt grandiose, idéal et passionné. 
Entre elle et lui il y avait, pour embellir cette 
face criblée, la tragédie de sa laideur même, le 
passé des ancêtres, le sang patricien qui se re- 
connaissait et s’élançait pour se rejoindre, des 
sentiments et un langage qu’elle ne connaissait 
pas dans la modeste sphère où elle vivait, mais 
qu’elle avait toujours rêvés. Elle vint plus sou- 
vent chez la Clotte. Il y vint aussi, et, comme 
je l’ai dit, il la dévoua à ses périlleux desseins. 
Ce fut alors que l’amour de Jeanne pour ce 
chef de guerre civile, grand à sa manière, 
comme ce Georges Cadoudal (dont on parlait 
beaucoup à cette époque) l’était à la sienne, se 
creusa et s’envenima de douleur, de honte et 
de désespoir ; car si le chef chouan avait un 


1,’ENSORCELÉE. 


2°5 


instant caché le prêtre, le prêtre reparut bien 
-vite, sévère, glacé, imperturbable, le Jéhoël 
enfin dont on pouvait dire ce que sainte Thé- 
rèse disait du démon : « Le malheureux ! il 
n’aime pas ! » Les souffrances de Jeanne furent 
intolérables. Elle ne pouvait les confier qu’à la 
Clotte, qui lui avait prédit son malheur et 
raconté l’histoire de Dlaïde. C’était avec cette 
Paria des mépris de toute une contrée qu’elle 
se dédommageait des impostures courageuses 
de sa fierté. La Clotte, en effet, l’enthousiaste 
impénitente, la Garce de Haut-Mesnil, comme 
disaient les paysans de ces parages, comprenait 
seule cet amour, inacceptable aux âmes reli- 
gieuses et tranquilles qui devraient faire l’opi- 
nion dans tous les pays. 

Quant à l’abbé de la Croix-Jugan, lorsque les 
projets qu’il avait si opiniâtrément préparés 
eurent été trahis une fois de plus par la fortune 
de sa cause, devenu plus farouche et plus noir 
que jamais, il cessa de venir chez la Clotte. Il 
n’avait plus rien à y faire. Tout, pour lui, 
n’était-il pas perdu?... Jeanne-Madelaine ne vit 
donc qu’à l’église l’effrayant génie de sa desti- 
née. La religion s’était-elle ressaisie de ce 
prêtre, dont le sort des armes ne voulait plus ? 
Après avoir abdiqué l’espoir de vaincre, comme 
Charles-Quint l’ennui de régner, l’ancien moine 
de Blanchelande se faisait-il, dans son propre 


200 


l’ensorcelée. 


cœur, un cloître plus vaste et plus solitaire que 
celui qu’il avait quitté dans sa jeunesse, et pre- 
nait-il, dans sa froide stalle de chêne, la mesure 
du cercueil au fond duquel il se couchait tout 
vivant, en récitant sur lui-même les prières des 
morts ?... Qui sut jamais exactement ce qui 
s’agita dans cette âme ? Ce qui est incontesta- 
ble, c’est que le caractère funèbre et terrible de 
toute la personne de l’abbé augmenta aux yeux 
des populations, qui l’avaient toujours regardé 
comme un être à part et redoutable, à mesure 
que la physionomie de Jeanne marqua mieux 
les bouleversements et les dévouements inté- 
rieurs auxquels elle était en proie, comme si 
plus la victime était tourmentée, plus sinistre 
devenait le bourreau ! 

Or, l’isolement dans lequel retomba volon- 
tairement le noir abbé, après la ruine de ses 
dernières espérances, fut la fin du courage de 
Jeanne. Mais la fin du courage chez la fille de 
Louisine-à-la-hache était encore une chose 
puissante. Elle était de ces natures à la Ma- 
rius, qui prennent de leur sang dans leur main 
et le jettent en mourant contre leur ennemi, 
fût-ce le ciel ! Rien de lâche ou d’élégiaque 
n’entrait dans la composition de cette femme. 
Lorsque les derniers rayons du soir teignaient 
d’un rose mélancolique sa coiffe blanche, sur la 
route-de Lessay, à cette heure où le jour se 


L’ENSORCELÉE. 


207 


met en harmonie avec les cœurs déchirés, elle 
ne sentait rien de faible, rien de languissant, 
rien d’énervé en elle. La pléthore de son cœur 
ressemblait à la pléthore brûlante de son visage. 
Seulement, elle se disait, en appuyant sa main 
ferme sur ce cœur qui lui battait jusque dans 
la gorge, que le dernier bouillonnement allait 
en jaillir ; qu’après cela le volcan serait vide et 
ne fumerait peut-être plus ; et cette pensée, 
plus que tout le reste, troublait et appesantissait 
sa démarche, car elle venait de prendre la réso- 
lution définitive qui est l’acte suprême de la 
volonté désespérée, et qui produit sur l’âme 
énergique l’effet de la mise en chapelle sur le 
condamné espagnol. 

— Ah ! vous êtes là, mère Clotte ! fit-elle 
d’une voix rauque et dure, la voix des grandes 
résolutions, en atteignant la vieille filandière., 
assise devant son rouet à son seuil. 

— Mon Dieu ! qu’y a-t-il de nouveau, made- 
moiselle de Feuardent ? s’écria tout à coup la 
Clotte, frappée de l’air et de la voix de Jeanne. 
Vous n’êtes pas comme tous les jours, ce soir, 
quoique tous les jours soient tristes pour vous, 
ma noble fille. On dirait que vous allez faire 
un malheur. Vous ressemblez comme deux 
gouttes d’eau à l’image de la Judith qui tua 
Holopherne, que j’ai à la tête de mon lit. 

— Ah i fit Jeanne avec une exaltation farou- 


208 


l’ensorcelée. 


che et ironique ; attendez, mère Clotte, je n’ai 
pas encore du sang sur les mains, pour me 
comparer à une tueuse ; je n’en ai encore qu’à 
la figure et c’est le mien, qui me brûle, mais 
qui ne coule pas... S’il eût coulé depuis qu’on 
Fy voit, je serais plus heureuse : je serais morte 
et à présent tranquille, comme Dlaïde Malgy, 
qui dort si bien dans sa tombe, là-bas ! ajouta- 
t-elle en tendant son bras qui tremblait vers la 
haie, par-dessus laquelle on voyait le toit bleu 
du clocher de Blanchelande, rongé par les vio- 
lettes vapeurs du soir. Non, ne me comparez 
pas à Judith, mère Ciotte ! Ne disent-ils pas 
que l’esprit de Dieu était en elle ? C’est l’esprit 
du mal* qui est en moi ! et il y est si fort ce 
soir, cet esprit du mal, connu de vous aussi, 
Clotilde Mauduit, dans votre jeunesse, que j’en 
veux finir avec la vie, avec la réserve, avec la 
fierté, avec la vertu, avec tout ! 

— Rentrons, ma fille, on pourrait nous en- 
tendre à cette porte, et on en dit assez sur vous à 
Blanchelande, dit la Clotte, presque maternelle. 

Et la paralytique prit son bâton à côté 
d’elle, et, les deux mains dessus, elle passa le 
seuil de sa porte avec l’effort, douloureux à 
voir, d’une vieille couleuvre à moitié écrasée 
par une roue de charrette, qui traverse pénible- 
ment une ornière, et va regagner, en face, son 
buisson. 


L’ENSORCELÉE. 


2og 


jeanne-Madelaine prit le rouet et suivit la 
Clotte. 

— Quenouille finie, dit-elle en regardant 
l’ouvrage qu’avait fait la vieille femme, dont la 
journée avait été laborieuse, fierté finie et vie 
finie. Tout finit donc, excepté de souffrir ? Qui 
sait, continua-t-elle dans une rêverie sombre 
et en déposant le rouet à sa place ordinaire, si 
le fil roulé sur ce fuseau ne servira pas à tisser 
bientôt le drap mortuaire de Jeanne de Feuar- 
dent ?... 

— Oh ! ma pauvre enfant , dit la Clotte , 
qu’est-ce donc que vous avez, ce soir ? 

— Je m’en vais vous le dire, reprit Jeanne 
avec un air de mystère qui tenait du délire et 
du crime. 

Elle s’assit sur son escabeau, auprès de la 
Clotte, mit son coude sur son genou et sa joue 
de feu dans sa main, et, comme si elle allait 
commencer quelque récit extraordinaire : 

— Écoutez, dit-elle avec un regard fou. 
j’aime un prêtre; j’aime l’abbé Jéhoël de la 
Croix- Jugan ! 

La Clotte joignit les deux mains avec an- 
goisse. 

— Hélas ! je le sais bien, fit-elle ; c’est de là 
que vient tout votre malheur. 

— Oh ! je l’aime et je suis damnée, reprit la 
malheureuse, car c’est un crime sans pardon 


210 


L’ENSORCELÉE. 


que d’aimer un prêtre ! Dieu ne peut pas par- 
donner un tel sacrilège ! Je suis damnée ! mais 
je veus qu’il le soit aussi. Jè veux qu’il tombe 
au fond de l’enfer avec moi. L’enfer sera bon 
alors 1 il me vaudra mieux que la vie... Lui qui 
ne sent rien de ce que j’éprouve, peut-être se 
doutera-t-il de ce que je souffre, quand les bra- 
siers de l’enfer chaufferont enfin son terrible 
cœur! Ah! tu n’es pas un saint, Jéhoël : je 
t’entraînerai dans ma perdition éternelle ! Ah ! 
Clotilde Mauduit, vous avez vu bien des choses 
affreuses dans votre jeunesse, mais jamais vous 
n’en avez vu comme celles qui se passeront près 
d’ici, ce soir. Vous n’avez qu’à écouter, si vous 
ne dormez pas cette nuit : vous entendrez 
l’âme de Dlaïde Malgy crier plus fort que 
toutes les orfraies de la chaussée de Broque- 
bœuf. 

— Taisez-vous, Jeanne de Feuardent, ma 
fille ! interrompit la Clotte avec le geste et 
l’accent d’une toute-puissante tendresse ; et 
elle prit la tête de Jeanne-Madelaine et la 
serra contre son sein desséché, avec le mouve- 
ment de la mère qui s’empare d’un enfant qui 
saigne et veut l’empêcher de crier. 

— Ah ! je vous fais l’effet d’une folle ! dit 
plus doucement Jeanne, que cette mâle caresse 
d’un cœur dévoué apaisa, et je le suis bien 
dans un sens, mais, dans l’autre, je ne le suis 


l’ensorcelée. 


21 1 


pas... J'ai essayé de tout pour être aimée de ce 
prêtre. Il n’a pas même pris garde à ce que je 
souffrais. Il m’a méprisée comme Dlaïde Malgy, 
comme vous toutes, les filles de Haut-Mesnil, 
qu’il a dédaignées. Eh bien ! je vous vengerai 
toutes. Il m’en coûtera ma part de paradis, 
mais je vous vengerai. Oh ! j’ai été plus folle 
que je ne le suis aujourd’hui, mère Clotte. Il 
y a six mois, je ne vous l’ai pas dit alors... je 
suis allée en cachette aux bergers. Je m’en 
étais longtemps moquée, d’eux et de leurs sor- 
tilèges, mais j’y suis allée, le front bas, le cœur 
bas... J’ai reconnu celui que j’avais vu sous la 
porte du vieux presbytère, qui m’avait fait cette 
menace que je n’ai jamais pu oublier. Je l’ai 
prié, ce mendiant, ce vagabond, ce pâtre, comme 
on ne doit prier que Dieu, d’avoir pitié de moi 
et de m’ôter le sort qu’il m’avait jeté. J’ai usé 
mes genoux devant lui, dans la poussière de la 
lande ! J’en aurais mangé, s’il l’avait voulu, de 
cette poussière! Je lui ai donné mes pendants 
d’oreilles, ma jeannette d’or, mon esclavage, 
mon épinglette, et de l’argent, et de tout, et je 
lui aurais donné de mon sang pour qu’il me 
découvrît un moyen de me faire aimer de 
Jéhoël, s’il y en avait. Le misérable va-nu- 
pieds, après bien des refus, aiguisés par la 
haine et par la vengeance, a fini par me dire 
qu’il fallait, porter une chemise sur ma poitrine. 


212 


l’ensorcelée. 



l'imbiber de ma sueur et la faire porter à Jéhoël. 
Le croirez-vous, mère Clotte?... Jeanne de 
Feuardent n’a pas pris cela pour une injure ! 
Elle a cru que c’était un conseil... L’amour 
nous abêtit-il assez, nous autres femmes 1 J’ai 
taillé et cousu de mes mains éperdues cette 
chemise et je l’ai portée sur ce corps que la 
seule pensée de Jéhoël baignait de feu ! je l’en 
ai imbibée, traversée... Je l’aurais imbibée de 
mon sang si le berger avait dit que c’était du 
sang qu’il fallait à la place de sueur. Puis, un 
soir que la porte de la maison de Jéhoël était 
entr’ouverte et que je l’avais entendu qui par- 
lait dans son écurie avec ses chevaux, les seu- 
les créatures vivantes qu’il ait l’air d’aimer, je 
m’y glissai comme une voleuse et je jetai la 
chemise sur son lit, espérant qu’il la mettrait 
(la trouvant sous sa main) sans y penser. La 
mit-il ? je ne sais. Mais, s’il l’a mise, il n’a pas 
mis l’amour avec ! 

Hélas ! il ne m’aima pas davantage. « Il fal- 
lait qu’elle n’eût pas séché, » fit le berger en 
ricanant et en me retournant ce couteau dans 
le cœur. C’était me demander l’impossible. Le 
pâtureau se vengeait. Mais la taie que j’avais 
sur les yeux tomba. Je n’allai plus au berger. 
Et pourtant la crédulité me tenait toujours ! 
Dans toutes les foires et les marchés je consul- 
tais les tireuses Me cartes. Elles ne disaient 


l’ensorcelée. 


213 


jamais qu’une seule chose, c’est que j’aimais un 
homme brun qui avait un pouvoir supérieur au 
leur et que cet homme bran me tuerait. Ah ! 
j’étais déjà tuée! Est-ce que je suis cette 
Jeanne de Feuardent, connue jadis à Blanche- 
lande et à Lessay ? Est-ce que ce malheureux 
visage, affreux comme une apoplexie, dit que 
je suis une femme vivante?... Oui, je suis tuée. 
Jéhoël m’a tuée. Mais moi, je lui tuerai son 
âme ! Je ne finirai pas comme ce misérable 
pigeon sans fiel de Dlaïde Malgy, qui n’a su 
que se rouler à des pieds d’homme et puis 
mourir ! 

Un étrange sourire passa sur les lèvres de 
l'ancienne odalisque des sultans de Haut-Mes- 
nil, en entendant ce cri de la femme qui sait 
la force de la tentation que son péché a mise 
en elle. 

— Insensée ! fit-elle, insensée, tu ne connais 
donc pas encore ce la Croix-Jugan? 

Et avec une force de regard et d’affirmation 
qui troubla Jeanne, malgré le désordre de tout 
son être, elle ajouta : 

— Quand tu te mettrais encore plus bas que 
la Malgy aux pieds de cet homme, tu ne pour- 
ras jamais ce que tu veux ! 

— Ce n’est donc pas un homme? dit Jeanne 
avec un front de bronze, tant les sentiments 
purs de la femme, le chaste honneur de toute 


214 


l’ensorcelée. 


sa vie, avaient disparu dans les flammes d'une 
passion plus forte , hélas ! que quinze ans de 
sagesse et enflammée par dix-huit mois d’atroces 
combats ! 

— C’est un prêtre, répondit la Clotte. 

— Les anges sont bien tombés ! dit Jeanne. 

— Par orgueil, répondit la vieille ; aucun 
n’est tombé par amour. 

Il y eut un moment de silence entre ces 
deux femmes. La nuit, chargée de ses mauvai- 
ses pensées, commença de pénétrer dans la 
chaumière de la Clotte. 

— Il aime la vengeance, fit profondément 
Jeanne Madelaine, et je suis la femme d’un 
Bleu. 

— Ce qu’il aime, qui le sait, ma fille ? répon- 
dit la Clotte, plus profonde encore. Il n’a 
jamais peut-être aimé que sa cause, et sa cause 
n’est point dans tes bras ! Ah ! s’il pouvait 
écraser tout ce qu’il y a de Bleus sous ton 
matelas, peut-être s’y coucherait-il avec toi. 
Oui 1 même au sortir de la messe, la bouche 
teinte du sang de son Dieu qui le condamne- 
rait ! Mais, à toi seule, tu n’as à lui offrir qu’un 
cœur qu’il dédaigne dans sa pensée de prêtre, 
comme une proie destinée aux vers du cer- 
cueil. 

- — Et si tu te trompais, la Clotte ? fit Jeanne 
en se levant impétueusement de son escabeau. 


l’ensorcelée. 


215 


Non, Jeanne de Feuardent, fit la vieille 

Clotte avec un geste d’Hécube, non, je ne me 
trompe point. Je le connais. Ne vous avilissez 
point pour cet homme. Gardez votre grand 
cœur. N’allez pas à la honte, ma fille, pour 
n’en rapporter que les rebuts du mépris. 'Et 
elle saisit J eanne par le bas de son tablier de 
cotonnade rouge pour l’empêcher de sortir. 

— Ah ! la vieillesse t’a donc rendue lâche, 
Clotilde Mauduit ! fit Jeanne exaspérée et en 
qui le dernier éclair de la raison s’éteignait. 
Quand tu avais mon âge et que tu étais amou- 
reuse, aurais-tu tremblé devant la honte, et 
t’aurait-on arrêtée en te parlant de mépris? 

Et elle tira brusquement son tablier qui se 
déchira et dont le lambeau resta dans les mains 
crispées de la Clotte. 

Elle s’était précipitée hors de la chaumière, 
comme une folle qui s’échapperait de l’hôpital. 


XI 


Le même soir, presque à la même heure où 
la Clotte, assise à sa porte, avait aperçu Jeanne- 
Madelaine qui s’en venait vers elle, maître 
Thomas le Hardoue)', monté sur sa forte ju- 


216 


l’ensorcelée. 


ment d’allure, traversait la lande de Lessay. Il 
revenait de Coutances, où il avait passé plu- 
sieurs jours à s’entendre avec ces acquéreurs 
collectifs de propriétés dont l’association a porté 
plus tard le nom expressif de Bande noire. 
Quoiqu’il eût fait avec ses associés ce qu’on 
appelle de bonnes affaires, et qu’il eût lieu de 
se féliciter, maître Thomas le Hardouey n’a- 
Vait pas cependant, ce jour-là, dans son air et 
sur son visage, le je ne sais quoi d’inexprima- 
ble qui fait dire en toute sûreté de conscience 
et de coup d’œil : « Voilà un heureux coquin 
qui passe ! » Il est vrai qu’il n’avait jamais eu, 
ainsi que maître Louis Tainnebouy, une de 
ces physionomies gaies et franches qui sont 
comme la grande porte ouverte d’une âme où 
chacun peut entrer. 

Jamais, au contraire, plus que ce soir-là, sa 
figure hargneuse et froncée n’avait mieux res- 
semblé aux fagots d’orties et d’épines avec les- 
quels on bouche les trous d’une haie contre les 
bestiaux. Ses traits durs, hâves et graves, n’é- 
taient point adoucis par les tons de la lumière 
dorée et chaude d’un soleil qui disparaissait à 
l’horizon de la lande, comme un étincelant cou- 
reur qui l’avait traversée tout le jour. Depuis 
quelque temps, malgré l’état florissant d’une 
fortune qui s’arrondissait, maître le Hardouey 
nourrissait une bilieuse humeur, causée par la 


l’ensorcelée. 


217 


santé et par la situation d’esprit de sa femme. 
Il l’avait plusieurs fois menée au médecin de 
Coutances, qui n’avait pas compris grand’chose 
à la souffrance de Jeanne, à cet état sans nom 
qui, comme toutes les maladies dont la racine 
est dans nos âmes, trompe l’œil borné de l'ob- 
servation matérielle. « Qu’avait sa femme, 
cette perle des femmes ? » comme on disait dans 
le pays. Telle était l’idée fixe de maître Tho- 
mas le Hardouey. Un jour, dans cette lande 
où il cheminait, il l’avait surprise, assise par 
terre, son visage, ce visage presque altier ! tout 
en larmes, et pleurant comme Agar au désert. 
Et, quand il l’avait interrogée, elle avait eu 
un courroux dans lequel il la tint pour morte. 
C’est alors qu’il prit le parti de ne plus lui adres- 
ser la moindre question. Seulement, ce qu’il n’ac- 
cepta pas avec cette souterraine manière d’enra- 
ger, qui était toute la résignation de son caractère, 
ce fut de voir bientôt cette ménagère incom- 
parable, si vigilante et si active, se déprendre 
peu à peu de tout ce qui avait rempli et dominé 
sa vie, et laisser aller tout à trac au Clos. 
Jeanne, dévorée par une passion muette, était 
tombée dans une stupeur qui ressemblait pres- 
que à un commencement de paralysie. Ajoutez 
à tout cela ses visites à la Clotte, ses rencon- 
tres chez la vieille tousée, comme disait le 
Hardouey dans son ancien langage de jaco- 


2S 


218 


l’ensorcelée. 


bin, avec ce Chouan dont on glosait tant 
dans la contrée, et enfin les propos de cha- 
cun, ramassés en miettes, à droite et à 
gauche, et vous aurez le secret des ennuis qui 
s’épaississaient sur les sourcils barrés de maître 
Thomas. 

Il tenait assez bien le milieu de la lande et 
son cheval marchait d’un bon pas. Il ne vou- 
lait pas que la nuit le prît dans ces parages, 
alors au plus fort de leur mauvaise renommée, 
et dont 1 aspect trouble encore aujourd’hui les 
cœurs les plus intrépides. Fort avancé du côté 
de Blanchelande, il calculait, en éperonnant sa 
monture, ce qui lui restait de jour pour sortir 
de cette étendue, après que le soleil, qui 
n’était plus qu’un point d’or tremblant à cette 
place de l’horizon où la terre et le ciel, a dit 
un. grand paysagiste, s'entrebaisent quand le 
temps est clair , aurait entièrement disparu. La 
journée, qui avait été magnifique et torride, 
finissait sur l’océan grisâtre, sans transparence 
et sans mobilité, de cette lande déserte, avec la 
langoureuse majesté de mélancolie qu’a la fin 
du jour sur la pleine mer. Aucun être vivant, 
homme ou bête, n’animait ce plan morne, 
semblable à l’épaisse superficie d’une cuve, qui 
aurait jeté les écumes d’une liqueur vermeille 
par-dessus ses bords, aux horizons. Un silence 
profond régnait sur ces espaces que le pas de 


L'ENSORCELÉE. 


2lg 


la jument d’allure et le bourdonnement mono- 
tone de quelque taon, qui la mordait à la cri- 
nière, troublaient seuls. Maître Thomas trot- 
tait, pensif, la tête plongée au creux de son 
estomac et le dos arrondi comme un sac de blé, 
lorsqu’une haleine du vent qui lui venait à la 
face lui apporta les sons brisés d’une voix 
humaine et lui fit relever des yeux méfiants. 
Il les tourna autour de lui, mais, de près ni de 
loin, il ne vit que la lande, fuyante à l’œil, qui 
poudroyait. Tout esprit fort que fût maître le 
Hardouey, ces sons humains sans personne, 
dans ces landages ouverts aux chimères et aux 
monstres de l’imagination populaire, produisi- 
rent sur ses sens un effet singulier et nouveau, 
et le disposèrent sans nul doute à la scène 
inouïe qui allait suivre. Plus il s’avançait, plus 
la voix s’élevait du sentier que suivait son 
cheval aux oreilles frissonnantes, qui titillaient 
et dansaient en vis-à-vis des nerfs tendus du 
cavalier. 


La pourpre éclatante du couchant devenait 
dun rouge plus âpre, et plus cette rouge 
lumière brunissait, plus la voix montait et 
devenait distincte, comme si de tels sons sor- 
tissent de terre, de même que les feux follets 


sortent des marais vers le soir. Ces sons, du 
reste, étaient plus tristes qu’effrayants. Le 
Hardouey les avait maintes fois entendus traî- 


220 


L’ENSORCELÉE. 


ner aux lèvres des fileuses. C’était une com- 
plainte de vagabond, dont il distingua les cou- 
plets suivants : 


Nous étions plus de cinq cents gueux. 
Tous les cinq cents d’une bande. 
C’est moi qui suis le plus heureux, 
Car c’est moi qui les commande ! 
Mon trône est sous un buisson. 

J’ai pour sceptre mon bâton, 

Toure loure la, 

La, la, la, la, la, la, la, la ! 

Je rôde par tout chemin 
Et de village en village. 

L’un m’donne un morcet de pain. 
L’autre un morcet de fromage... 

Et quelquefois, par hasard^ 

Un petit morcet de lard... 

Toure loure la, 

La, la. la, la, la, la, la, la ! 

Je ne crains pé, pour ma part, 

De tumber dans la ruelle. 

Ou que la chaleur de mes draps 
Ne m’engendre la gravelle... 

Je couche sur le pavé. 

Ma besace à mon côté. 

Toure loure la, 

La, la, la, la, la, la, la, la ! 


Au dernier la de ce couplet, le Hardouey 
atteignait un de ces replis de terrain que 
j’avais, si on se le rappelle, remarqués dans 


l’ensorcelée. 


221 


ma traversée avec Louis Tainnebouy, et il 
avisa, très-bien cachés par ce mouvement du 
sol, comme une barque est cachée par une 
houle, trois mauvaises mines d’hommes couchés 
ventre à terre, comme des reptiles* Malgré la 
chanson de pauvre que chantait l’un d’eux et 
le costume qu’ils portaient, et qui est le cos- 
tume séculaire des mendiants dans le pays, ce 
n’étaient pas des mendiants, mais des bergers. 
Ils avaient la vareuse de toile écrue de la cou- 
leur du chanvre, les sabots sans bride garnis 
de foin, le grand chapeau jauni par les pluies, 
le bissac et les longs bâtons fourchus et ferrés. 
Des liens d’une paille dorée et luisante, solide- 
ment tressée, avec lesquels ils attachaient le 
porc indocile par le pied ou lè bœuf têtu par 
les cornes, pour les conduire, se tordaient 
autour de leur avant-bras, comme de grossiers 
bracelets, et ils avaient aussi de ces liens qu’ils 
tressaient eux-mêmes en bandoulière par-dessus 
leurs bissacs, et autour de leurs reins, par-des- 
sus leur ceinture. A l’immobilité de leur atti- 
tude, à leurs cheveux blonds comme l’écorce 
de l’osier, à la somnolence de leurs regards 
vagues et lourds, il était aisé de reconnaître 
les pâtres errants, les lazzarones des landes 
normandes, les hommes du rien-faire étemel. 

Quand ils entendirent derrière eux, et près 
deux, les pas du cheval de le Hardouey, qui, 


222 


L'ENSORCELÉE. 


sans les voir, arrivait au trot sur leur groupe, 
le plus rapproché se leva à demi en s’aidant 
de son bâton, qu’il dressa, et, par " ce geste, 
effraya la jument, qui fit un écart. 

— Orvers l ! lui cria Thomas le Hardouey, 
en reconnaissant la tribu errante qu’il avait 
bannie du Clos, est-ce pour faire broncher la 
monture des honnêtes gens que vous vous cou- 
chez comme des chiens hues sur leur passage ? 
Engeance maudite ! le pays ne sera donc jamais 
purgé de vous?... 

Mais celui qui s’était soulevé en s’appuyant 
sur son bâton, piqué en terre, retomba et s’ac- 
croupit sur les talons ferrés de ses sabots, en 
jetant sur le Hardouey un regard ouvert et fixe 
comme le regard d’un crapaud. C’était le pâtre 
rencontré par Jeanne sous la porte du vieux 
presbytère. Il portait une appellation mysté- 
rieuse comme lui et toute sa race. On l’appe- 
lait : « le Pâtre ». Personne, dans la contrée, 
ne lui connaissait d’autre nom, et peut-être 
n’en avait-il pas. 

— Por qué que j’ne coucherions pas ichin ? 
répondit-il. La terre appartient à tout le monde ! 
ajouta-t-il avec une espèce de fierté barbare, 
comme s’il eût, du fond de sa poussière, pro- 


i. Pour Orvets, patois normand. 


(Note de l’Auteur.) 


l’ensorcelée. 


223 


clamé d’avance l’axiome menaçant du Commu- 
nisme moderne. Accroupi, comme il l’était, sur 
le talon de ses sabots, le bâton fiché dans la 
terre comme une lance, la lance du partage, au 
pied de laquelle on doit faire, un jour, l’expro- 
priation du genre humain, cet homme aurait 
frappé, sans doute, l’œil d’un observateur ou 
d’un artiste. Ses deux compagnons, étalés sur le 
ventre, comme des animaux vautrés dans leur 
bauge ou les bêtes rampantes d’un blason, ne 
bougeaient pas plus que des sphinx au désert 
et guignaient le fermier à cheval, de leurs 
quatre yeux effacés sous leurs sourcils blanchâ- 
tres.' Maître le Hardouey ne voyait dans tout 
cela, lui, que la réunion de trois pâtres indo- 
lents, insolents, sournois, une vraie lèpre hu- 
maine qu’il méprisait fort du haut de son 
ehevâl et de sa propre vigueur; car il n’avait 
pas froid aux yeux, maître le Hardouey, et 
il savait enlever un boisseau de froment sur 
les reins d’un cheval, aussi lestement qu’il en 
eût descendu sa femme dans ses cottes bouf- 
fantes ! Et c’est pourquoi ces trois fainéants_ 
au teint d’albinos, qui, de leurs longs corps de 
mollusques, barraient le sentier à cet endroit de 
la lande, ne l’effrayaient guère... et pourtant- 
oui, pourtant... Etait-ce l’heure ? Etait-ce la ré- 
putation du lieu où il se trouvait? Etaient-ce 
les superstitions qui enveloppaient ces pâtres 


224 


l’ensorcelée. 


contemplatifs, dont l’origine était aussi inconnue 
que celle du yent ou que la demeure des vieilles 
lunes?... mais il était certain que le Hardouey 
ne se sentait pas, sur sa selle à pommeau cuivré, 
aussi à l’aise que sous la grande cheminée du 
Clos, et devant un pot de son fameux cidre en 
bouteille. Et vraiment, pour lui comme pour 
un autre, ce groupe blafard, à ras de terre, éclairé 
obliquement par un couchant d’un rouge glau- 
que, avait, dans sa tranquillité saisissante et 
ses reflets de brique pilée, quelque chose de 
fascinateur. 

— Allons ! dit-il, ne voulant que les effrayer 
et réagissant contre l’impression glaçante qu’ils 
lui causaient, allons, debout, Quatre-sous 1 En 
route, race de vipères engourdies ! Débarrassez- 
moi le passage, ou... 

Il n’acheva pas. Mais il fit claquer la longe 
de cuir qu’il avait à la poignée de son pied de 
frêne, et, de l’extrémité, il toucha même l’épaule 
du berger placé devant lui. 

— Pas de jouerie de mains ! fit le pâtre, dans 
les yeux de qui passa une lueur de phosphore, 
il y a du quemin à côté, maître le Hardouey. 
^le burguez pas votre quevâ sû nous ou i’vous 
arrivera du malheu ! 

Et comme le Hardouey poussait sa jument, 
il allongea son bâton ferré aux naseaux de la 
bête, qui recula en reniflant. 


l’ensorcelée. 


225 


Le Hardouey blêmit de colère, et il releva 
son pied de frêne en jurant le saint Nom. 

— J'n 'avons pè poux de vos colères de Talbot, 
maître le Hardouey, dit le berger avec le calme 
d’une joie concentrée et féroce, car j’vous ren- 
drons aussi aplati et le cœur aussi bresillé que 
votre femme, qui était bien haute itou, lorsque 
j’voudrons. 

— Ma femme ? dit le Hardouey troublé et 
qui abaissa son bâton. 

— Vère ! votre femme, votre moitié d’arro- 
gance et de tout, et dont la fierté est mainte- 
nant aussi éilaquée que cha! répondit-il en 
frappant de sa gaule ferrée une motte de terre 
qu’il pulvérisa. D’mandez-lui si elle connaît le 
berger du vieux prolytere, vous ouïrez ce qu’elle 
vous répondra ! 

— Chien de mendiant, cria maître Thomas 
le Hardouey, quelle accointance peut-il y avoir 
entre ma femme et un pouilleux gardeur de 
cochons ladres comme toi ?... - 

Mais le berger ouvrit son bissac par-devant 
et y prit, après avoir cherché, un objet qui 
brilla dans sa main terreuse. 

— Connaissez-vous pas cha ? fit-il. 

Le soir avait encore assez de clarté pour 
que le Hardouey discernât très-bien une épin- 
glette d’or émaillé qu’il avait rapportée de la 
Guibray à sa femme et que Jeanne avait l’ha- 


29 


226 


l’ensorcelée. 


bitude de porter, par derrière à la calotte de sa 
coiffe. 

— Où as-tu volé ça ? dit-il en descendant de 
sa jument d’allure, avec le mouvement d’un 
homme pris aux cheveux par une pensée qui 
va le traîner à l’enfer.. 

— Volé! répondit. le berger, qui se mit à 
ricaner. Vous savez si je l’ai volée, vous ! vous 
autres, les fils! ajouta-t-il en se retournant vers 
ses compagnons, qui se prirent à ricaner aussi 
du même rire guttural. Maîtresse le Hardouey 
me l’a bien donnée elle-même, au bout de la 
lande, contre la Butte-aux-Taupes, et m’a assez 
tourmenté-tozirmenteras-tu pour la prendre. Ah ! 
la fierté était partie. Elle gimait alors comme 
une pauvresse qui a faim et qui s’éplore à Fue 
d’une farme. Vère, elle avait faim itou, mais de 
quel choine ? d’un choine l bénit que tout le 
pouvait des bergers n’eût su lui donner. 

dit il. recommença son ricanement. 

Thomas Je Hardouey n’avait que trop com- 
pris. La sueur froide de l’outrage qu’il fallait 
cacher, coulait sur son visage bourrelé. Les pro- 
pos qui lui étaient revenus sur sa femme, vagues, 
il est vrai, sans consistance, sans netteté, comme 
tous les propos qui reviennent, étaient donc 
bien positifs et bien hardis, puisque ces misé- 


ï- Choine, pain, normand. 


(Note de V Auteur.) 


l’ensorcelée. 


227 


râbles bergers les répétaient. Le chôme bénit, 
c’était l’odieux prêtre! Et qui l’eût cru jamais? 
Jeanne-Madelaine, cette femme d’un si grand 
sens autrefois, avait des rapports avec ces ber- 
gers ! Elle avait eu recours à leur assistance ! 
Humiliation des humiliations! Le couteau qui 
l’atteignait au cœur entrait jusqu’au manche, 
et il ne pouvait le retirer ! 

— Tu mens ! fils de gouge ! dit le Hardouey, 
serrant la poignée en cuir de son pied de frêne 
dans sa main crispée ; il faut que tu me prouves 
tout à l’heure ce que tu me dis. 

Vère ! répondit l’imperturbable pâtre, avec 

un feu étrange qui commença de s’allumer dans 
ses yeux verdâtres, comme on voit pointer un 
feu, le soir, derrière une vitre encrassée. Mais 
qué que vous me payerez, maître le Hardouey, 
si je vous montre que ce que je dis, c est la 
pure et vraie vérité ? 

Ce que tu voudras ! dit le paysan dévoré 

du désir qui perd ceux qui l’éprouvent, le désir 
de voir son destin. 

Eh bien ! fit le berger, approchez, maître, 

et guettez ichin ! 

Et il tira encore du bissac d’où il avait tiré 
l’épinglette un petit miroir, grand comme la 
mirette d’un barbier de village, entouré d’un 
plomb noirci et traversé d’une fente qui le 
coupait de gauche à droite. L’étamage en était 


228 


L'ENSORCELÉE. 


livide et jetait un éclat cadavéreux. Il est vrai 
aussi que les empâtements rouges du couchant 
devenu venteux s’éteignaient et que la lande 
commençait d’être obscure. 

— Qu’est-ce donc que tu tiens ? dit le Har- 
douey ; on n’y voit plus. 

— Buttez-vous là et guettez tout de même, 
fit le pâtre, ne vous lassez... 

Et les autres bergers, attirés par le charme, 
s accroupirent auprès de leur compagnon, et 
tous les trois, avec maître Thomas, qui tenait 
passée à son Dras la bride de sa jument, laquelle 
reculait et s’effarait, ils eurent bientôt rapproché 
leurs têtes au-dessus du miroir, plongé dans 
l’ombre de leurs grands chapeaux. 

— Guettez toujours, disait le pâtre. 

Et il se mit à prononcer tout bas des mots 
étranges, inconnus à maître Thomas le Har- 
douey, qui tremblait à claquer des dents, d’im- 
patience, de curiosité, et malgré ses muscles et 
son dédain grossier de toute croyance, d’une 
espèce de peur surnaturelle. 

— V éy’ous quéque chose à cette heure ? dit 
le berger. 

— Vère ! répondit le Hardouey, immobile 
d attention, appréhendé, je commence... 

— Dites ce que vous véyez, reprit le pâtre. 

Ah ! je vois... je vois comme une salle, dit 

le gros propriétaire du Clos, une salle que je 


L ENSORCELÉE. 


229 


ne connais pas... Tiens, il y fait le jour rouge 
qu’il faisait tout à l’heure dans la lande et qui 

n’y est plus. _ 

Guettez toujours, reprenait monotonement 


le pâtre. 

Ah ! maintenant, dit le Hardouey après un 

silence, je vois du monde dans la salle. Ils sont 
deux et accotés à la cheminée. Mais ils ont le 
dos tourné, et le jour rouge qui éclairait la 

salle vient de mourir. _ . 

Allez ! guettez, ne vous lassez, répétait 

toujours le berger qui tenait le miroir. 

_ Y’ià que je revois ! dit le fermier... Il 
brille une flamme. On dirait qu’ils ont allumé 
quelque chose... Ah ! c’est du feu dans la che- 
minée... Mais la voix de Thomas le Hardouey 
s’étrangla et son corps eut des tremblements 
convulsifs. 

— Il faut d.ire ce que vous véyez, dit l’impla- 
cable pâtre, autrement le sort va s’évanir. 

_ C'est eux, fit le Hardouey d’une voix 
faible comme celle d'un homme qui va passer. 
Que font-ils là-bas à ce feu qui flambe ? Ah : 
ils ont remué... La broche est mise et tourne... 

— Et qué qu’y a à c’te broche qui tourne ?... 
demanda le pâtre, avec sa voix glacée, une voix 
de pierre, la voix du destin ! Ne vous lassez, 
que je vous dis... Guettez toujours, nous vlà à 


la fin. 


230 


l'ensorcelée. 


-Je ne sais pas, dit le Hardouey qui pa „- 
telait, je ne sais pas... on dirait un cœur... Et 
ieu me damne ! je crois qu’il vient de tressau- 
ter sur la broche, quand ma femme la piqué 
de la pointe de son couteau. 

— Vère, c’est un cœur qu’ils cuisent, fit le 

Th »““ >' 

La vision était si horrible que le Hardouey 

et üTo h ^ d ’ Un C ° UP de maSSUe à Ia tête > 

En tomb V- 6 ™ C ° mme “ bœuf «sommé, 
n tombant, il sempetra dans les rênes de son 

cheval, qu,l retint ainsi du poids de son corps 

equel était fort et puissant. Pas de doute que’ 

sans cet obstacle, le cheval épouvanté ne se fût 

sauve en faisant feu des quatre pieds, comme 

dtsait mon ami Tainnebouy ; car depms long! 

temps 1 ombrageux animal ressentait toutfs 

Lorsque maître le Hardouey revint à lui il 
était tard et la profonde. Les bergers U 
ders avaient disparu... Maître le Hardouey vit 
un petit feu contre la terre. Était-ce un morceau 
d amadou laisse derrière eux par les bergers 
apres en a,o, r allumé leurs brûle-gueule? de’ 
cuivre ? Il n eut pas le courage d’aller éteindre 
de son soulier ferré, ce petit feu. Il voulut 
remontera cheval, mais il chercha longtemps 


l’ensorcelée. 


231 


l’étrier. Il tremblait, le cheval aussi. Enfin, à 
force de tâtonnements dans ces ténèbres, 
l’homme enfourcha le cheval. C’était le trem- 
blement sur le tremblement ! Le cheval, qui 
sentait l’écurie, emporta le cavalier comme une 
tempête emporte un fétu, et le Hardouey faillit 
casser sa bride quand il l’arrêta devant la porte 
de la maison, moitié forge, moitié cabaret, qui 
se trouvait sur le chemin, au sortir de la lande, 
et qu’on appelait la forge à Dussaucey dans le 
pays. 

Le vieux forgeron travaillait encore, quoiqu’il 
fût près de dix heures du soir, car il avait une 
pacotille de fers à livrer à un maréchal de 
Coutances pour le lendemain. 

Il a lui-même raconté qu’il ne reconnut pas 
la voix de le Hardouey, quand celui-ci l’appela 
de la porte et qu’il lui demanda un verre d’eau- 
de-vie. Le vieux forgeron prit la bouteille sur 
la planche enfumée, versa la rasade qu’on lui 
demandait et l’apporta à maître Thomas, qui la 
but avidement sans descendre de l’étrier. Le 
Cyclope villageois avait posé sur la pierre de 
sa porte un bout de chandelle grésillante et 
fumeuse, et c’est à cette lumière tremblotante 
qu’il s’aperçut que la jument de le Hardouey 
découlait comme un linge qu’on a trempé dans 
la rivière. 

— A quoi donc avez-vous fourbu votre meil- 


232 


l’ensorcelée. 


leure jument comme la v’ià?... fit-il au pro- 
priétaire du Clos, qui ne répondit pas et qui, 
muet comme une statue noire, tendit, d un air 
funèbre, son verre vidé pour qu’on le lui rem- 
plit encore. « C’était une pratique que maître 
le Hardouey, avait raconté le vieux forgeron 
lui-meme à Louis Tainnebouy dans sa jeunesse, 
et il était bien un brin quinteux à la façon des 
grandes gens, quoiqu’il ne fût qu’un enrichi. Je 
lui versai une seconde taupettej puis une troi- 
sième... mais il les sifflait si vite qu’à la 
quatrième je le regardai fixement et que je lui 
dis : Vous soufflez, vous et la jument, comme 
le grand soufflet de ma forge, et vous buvez de 
l’eau-de-vie comme un fer rouge boirait de 
1 eau de puits. Est-ce qu’il vous est arrivé quel- 
que chose à tra la lande, ce soir ? Mais brin de 
réponse. Et il sifflait toujours les taupettes tant 
et si bien qu’il arriva vite, de ce train-là, au 
fond du bro ». Quand il y fut, v’ià qu’est tout, 
fis-je en ricachcmt, car je n’avais pas trop l’envie' 
de rire. Son air me glaçait comme verglas. Cha 
fait tant, not maître, lui dis-je. Mais il. ne mit 
pas tant seulement la main à l’escarcelle, et il 
disparut comfne l’éclair et comme si l’eau-de-vie 
qu’il avait lampée eût passé dans le ventre de 


I . Bro pour broc, prononciation normande. 

(Note de V Auteur.) 


l’ensorcelée. 


233 


son quevâ. Après tout, je n’étais pas inquiet de 
la dépense. J etions gens de revue comme on 
dit Mais quand je rentrai dans la forge, j dis a 
Pierre Cloud, mon apprenti, qui jetait a 1 en- 
clume : Dis donc, garçon! bien sur quil y a 
queuque malheur qui couve a Blanchelande. 
Tu verras, fils ! V’ià le Hardouey qui rentre au 
Clos, aussi effaré qu’un Caïn. On jurerait quil 
porte un meurtre à califourchon sur la jointure 
de ses sourcils. » 


XIII 


Maître Thomas le Hardouey, en rentrant au 
Clos, n’y trouva à la place de sa femme qu une 
<rrande inquiétude, car Jeanne-Madelaine n’était 
pas ordinairement si tardive. Elle manquait 
depuis Y Angélus qui sonne à sept heures du 
soir. Comme on pensait qu’elle s’était égarée, 
on avait envoyé plusieurs valets de ferme la 
chercher avec des lanternes dans différentes di- 
rections... Quand maître Thomas arriva dans la 
cour du Clos, tout le monde remarqua qu’il ne 
descendit pas de cheval pour demander sa 
femme, et que, brusquant toutes les lamenta- 
tions qu’il entendait faire à ses gens, il sortit, 


234 


l’ensorcelée. 


ventre à terre, de la cour, sur la même jument 
qui 1 avait amené, en proie à une de ces colères 
sombres qui mordent leurs lèvres en silence, 
mais qui ne disent pas leur secret. 

La maison où il la croyait et où il parvint 
d'un temps de galop, plus noire que les ténè- 
bres qui l’entouraient, avait ses volets de chêne 
strictement fermés, et sa porte aux vantaux 
épais ne laissait passer aucun liséré de lumière 
qui accusât la vie de la veillée à l’intérieur. 
Le Hardouey l’ébranla bientôt, mais en vain, 
des meilleurs coups de pied de frêne qu’il eût 
jamais donnés de sa poigne de Cotentinais. II 
frappa ensuite aux volets comme il avait frappé 
à la porte. Il appela, blasphéma, maugréa, re- 
frappa encore ; mais coups et bruits heurtaient 
la maison et le silence, sans les entamer l’une 
et I autre. La maison résistait. Le silence re- 
prenait plus profond, après le bruit. L’eau-de- 
vie et la rage bouillonnaient sous le cuir che- 
velu de maître Thomas. II s’épuisait en efforts 
terribles. Il essaya même de mettre le feu à 
cette porte, ferme et dure comme une porte de 
citadelle, avec son briquet et de l’amadou, mais 
l’amadou s’éteignit. Alors une furie, comme les 
plus violents n’en ont guère qu’une dans leur 
vie, le jeta hors de lui. Cette broche qui tour- 
nait, ce cœur qui cuisait, ne quittaient pas sa 
pensée ; il les voyait toujours. Oui, il sentait 


l’ensorcelée. 


235 


réellement la pointe du couteau de Jeanne dans 
son cœur vivant, comme cela avait eu lieu dans 
le miroir, et il tressautait sous les coups dar- 
dés du couteau, comme ce cœur rouge tres- 
sautait au feu sur son pal! Son cheval, quil 
n’avait pas attaché, retourna tout seul au 
Clos. 

L’eau-de-vie qu’il avait bue, peut-etre, et 
aussi la rage impuissante, car rien ne fatigue 
le cerveau comme l’impossibilité de s’assouvir, 
le firent au bout d’une heure tomber dans un 
sommeil profond, une espèce de sommeil apo- 
plectique, sur la pierre même où il s’était assis 
avec l’obstination d’un boule-dogue, et il dor- 
mit là, d’une seule ; traite, de ce sommeil sans 
rêve qui anéantit l’être entier. Mais vers quatre 
heures, cet homme de la campagne, toujours 
matinal, se réveilla sous le froid aigu du ma- 
tin. La rosée avait pénétré ses vêtements. Il 
était cloué par des douleurs vives aux articu- 
lations. Quand il reprit sa connaissance, il 
ouvrit un” œil hébété, dans lequel revenaient 
les flots d’une noire colère, sur cette maison 
où il croyait sa femme infidèle et le Chouan 
maudit. Chose singulière ! depuis qu’il se 
croyait trahi par Jeanne, l’idée du Chouan 
étouffait en lui l’idée du prêtre, et c’était le 
Bleu, plus encore que le mari, qui aspirait à 
la vengeance. La maison du bonhomme Bouët, 


236 


i/ensorcelée. 


fieffée par l’abbé de la Croix-Jugan, apparais- 
sait aux premiers rayons de l’aurore, comme 
un coffret de pierres d’un granit bleuâtre, aux 
lignes nettes et fortes, sans vigne alentour. 
Elle semblait sommeiller sous ses volets fer- 
més, comme une dormeuse sous ses paupières. 
Maître Thomas recommença de frapper à coups 
redoublés. Il fit plusieurs fois le tour de cette 
maison carrée, comme une bête fauve arrêtée 
par un mur, qui cherche à se couler par quel- 
que fente. Cette maison semblait un tombeau 
qui n’avait plus rien de commun avec la vie. 
C était une ironie pétrifiée. Ah ! bien souvent 
les choses, avec leur calme étemel et stupide, 
nous insultent, nous, créatures de fange en- 
flammée qui nous dissolvons vainement auprès, 
dans la fureur.de nos désirs, et nous concevons 
alors l’histoire de ce. fou sacrilège, qui, dans un 
accès de ressentiment impie, tirait des coups 
de pistolet contre le ciel ! 

Vers cinq heures cependant, Thomas le Har- 
douey aperçut la femme de ménage de l’abbé 
de la Croix-Jugan, la vieille Simone Mahé, du 
bas du bourg de Blanchelande, qui se dirigeait 
vers la maison dont il gardait et frappait la 
porte. « Ah ! dit-il, cette damnée porte va enfin 
s ouvrir ! » L étonnement de Simone Mahé ne 
fut pas médiocre en voyant maître Thomas à 
cette place. 


l’ensorcelée. 


237 


_ Tiens. fit-elle, est-ce que vous voulez 
ouelque chose à M. l’abbé de la Croix-Jugan, 
maître Thomas le Hardouey? Il sera bien 
fâché de ne pas y être, mais il est parti d’hier 
soir pour Montsurvcnt. 

A quelle heure est-il parti ? dit Le Har- 
douey qui se rappelait l’heure où il était dans 
la lande et où il regardait dans le fatal miroir 
des bergers. 

— Ma fé, il était nuit close, répondit la 
Mahé, et il n’avait pas l’idée de bouger de 
chez lui de tout le soir. Je l’y avais laissé, di- 
sant son bréviaire, au coin du feu; mais cest 
un homme si agité, et dont la tete donne tant 
d’occupation à son corps, qu’il m’a souvent dit : 
« Je ne sortirai pas ce soir, Simone, » que je 
l’ai trouvé parti, le lendemain, dès patron- 
jaquet, et la clef de la maison sous la pierre 
où il est convenu que j’ia mettrons, pour la 
trouver, quand l’un des deux rentre. Seulement 
c’te nuit, il n’est pas parti, comme une fumée, 
sans qu’on le voie et sans quon sache où il 
est allé, car j-Tai rencontré vers dix heures sur 
son cheval noir qui passait dans le bas du 
bourg. J’reconnaîtrais le pas de son cheval et 
sa manière de renifler quand je n’y verrais 
goutte comme les taupes et quand je serais 
aveugle comme le fils Crépin, de sorte que je 
me dis en moi-même : « Ça doit être M. labbé 


23 : 


L’ENSORCELÉE. 


de la Croix-Jugan qui passe là. » Lui qui y 
voit dans la nuit comme un cat, car il a été 
Chouan, vous savez ! m’a dit avec cette voix 
du commandement qui vous coupe le sifflet, 
quand il parle : « C’est toi, la Simone ! la 
comtesse de Montsurvent, qui est malade, 
vient de m’envoyer chercher et je pars ! Tu 
trouveras la clef à la place ordinaire. » T’nez, 
mon cher monsieur Le Hardouey, v'nez quant 
et moi, et regardez là... sous c’te pierre. Vous 
n’êtes pas un voleur, vous, et j’peux bien vous 
le dire... C’est là qu’il met toujours sa clef. Et 
vous l’voyez, la vlà qui s’y trouve. — Et en 
effet, elle prit une clef sous une pierre qu’elle 
souleva dans le petit mur de la cour, et l’ayant 
tournée dans la serrure, ils entrèrent tous 
deux, lui comme elle. Elle, pour faire son 
ménage accoutumé ; lui, ne sachant trop à 
quel instinct de défiance il obéissait, mais 
voulant voir. 

C’était la construction élémentaire de toute 
maison en Normandie, que la maison du bon- 
homme Bouët, fieffée par l’abbé de la Croix- 
Jugan. Il y avait au rez-de-chaussée tout sim- 
plement un petit corridor, avec deux pièces, 
l’une à droite, l’autre à gauche, faisant cuisine 
et salle, et, au premier étage, deux chambres à 
coucher. Simone Mahé et le Hardouey entrèrent 
dans la salle d’en bas, et quand elle eut poussé 


l'ensorcelée. 


239 


, volets de la fenêtre, le Hardouey, qui regar- 
dait autour de lui avec une investigation ar- 
dente reconnut cette salle du miroir qui ne 
s'effaçait pas de sa mémoire et quil revoyait 

toujours en fermant les yeux. 

__ Vou= êtes pâle comme la mort, dit Sinw . 
Est-ce que vous auriez du mal chez vous, maître 
le Hardouey, que vous venez si matin pour parler 
à M l'abbé de la Croix-Jugan t Que ou il J a, 
Auriez-vous des malades au Clos? Vous savez 
bien ajouta-t-elle avec l'air mystérieux quon 
prend en parlant de choses redoutables, que 
M. l'abbé de la Croix-Jugan ne confesse pas. Il 

est suspens. . , . , 

Mais le Hardouey n’écoutait guere le bavar- 
dage de la Mahé. Il s'était approché de la che- 
minée, et du bout de son pied de frene i 
remuait fortement les cendres de i atre avec un 
air si préoccupé et si farouche que la Mahe 

commença d’avoir peur. 

— Oui, dit-il, se croyant seul et parlant haut, 
comme dans les préoccupations terribles, via e 
feu dans lequel ils ont fait cuire mon cœur, et 
c-est sous ce crucifix qu’ils l’ont mangé 

Et d’un coup de son pied de frêne, il frappa 
le crucifix avec furie, l’abattit et l’ayant pousse 
dans les cendres, il sortit en poussant des jure- 
ments affreux. La Mahé, comme elle disait, eut 
les bras et les jambes cassés par un tel specta- 


240 


l’ensorcelée. 


cle. Elle crut que le Hardouey était la proie de 
quelque abominable démon. Elle se signa de 
terreur, mais sa peur devenant' plus forte dans 
cette solitude, elle se hâta de s’en aller. 

— Le lit n’est pas défait, dit-elle, et si je res- 
tais là toute seule plus longtemps, je crois, sur 
mon âme, que j’en mourrais de frayeur. 

Et s’en retournant, elle rencontra la mère 
Ingou et sa fillette, qui toutes deux allaient 
laver leur pauvre linge au lavoir. Elles se sou- 
haitèrent la bonne journée. Le lavoir n’était 
pas tout à fait sur la route qu’avait à suivre 
Simone Mahé pour regagner le bas du bourg, 
mais la flânerie, qui est aux vieilles femmes ce 
qu’est dans le nez du buffle l’anneau de fer par 
lequel on le mène, fit suivre à la Mahé le che- 
min du lavoir avec l’autre commère. 

— Je sis de l’aisi, lui dit-elle; M. l’abbé de 
la Croix-Jugan est à Montsurvent depuis hier 
soir. Si vous v’iez que je vous aide, mère Ingou, 
je puis bien vous donner un coup de battoir. 

Et elle l’accompagna moins pour l’aider quoi- 
qu’elle ne manquât pas de l’obligeance qu’ont 
les pauvres gens entre eux, que pour lui racon- 
ter ce qui lui démangeait la langue, et ce qu’elle 
appelait la lubie de maître Thomas le Hardouey. 

— En vous en venant, dit-elle, vous n’avez 
pas rencontré maître le Hardouey, mère Ingou?... 
Je l’ai trouvé, dès le réveil-minet, planté à la 


241 


l’ensorcelee. 


te de M. l’abbé de la Croix-Jugan, plus pâle 

eue le linge que vous avez sur le dos et les 

ve^ tout troublés. Qu’est-ce qu’un homme sans 

religion, un acquéreur de biens de P retre ’ ™ 

terroriste trient faire de si à bonne heure chez 

M. de la Croix-Jugan ? que je me suis dit a m - 

à-part ; mais, ma chère, les jambes me trem- 

a p - ’ A\r nenser ? C’n’ était rien que 

blent, rien que dj penser. v- . 

l’air qu’il avait. Il est entré avec moi da^s la 

salle de M. l’abbé, et alors ! ! !... . 

‘ Et elle raconta ce qu’elle avait vu, mais avec 
des circonstances nouvelles et. plus orri 
encore, écloses tout à coup sur cette langue de 
fiânière qui chante d’elle-même, comme les 
oiseaux, un langage dans lequel la respoi^abi- 
litéde ces pauvres diablesses (chrétiennement, 

il faut le croire du moins ) n’est pour rien. 

_ .Mi' dit la mère Ingou, jurais ben quvous 
avez été épeurée! mais vous savez bien les 
diriez, mère Mahé, sur la femme de maître le 
Hardouey et sur l’abbé de la Croix-Jugan. 
c’était sans doute cha qui tenait le Hardouey 
de si bon matin. 

Alors elles ne s’arrêtèrent plus. Elles se dé- 
bondèrent. Comme tout le monde à Blanche- 
lande et à Lessay, elles recevaient 1 influence 
des bruits qui couraient sur l’ancien moine e 
sur cette maîtresse le Hardouey quon avait 
vue si brillante de santé et d’entendement, e 


242 


l’ensorcelée. 


qui était tombée, sans qu’on sût même ce 
qu elle avait, dans un état si digne de pitié. 
Elles interrogèrent l’enfant qui les suivait et 
qui portait le savon gris et les battoirs, sur le 
nombre de fois qu’elle avait vu Jeanne-Made- 
laine et l’abbé de la Croix-J ugan chez la Clotie, 
sur ce qu’ils faisaient quand ils y étaient ; 
mais la petite ne savait rien. L’imagination 
des deux vieilles ne chômait pas pour cela, et 
elle remplissait tous les vides qu’il y avait dans 
les dépositions de la jeune enfant. 

C’est en commérant ainsi qu’elles arrivèrent 
enfin au lavoir, situé de côté sur la route, au 
bout d’un petit pré qui s’en allait en pente, 
jusqu à ce lavoir naturel que les hommes n’a- 
v aient pas creusé et qui n’était qu’une mare 
d’eau de pluie, assez profonde, sur cailloutis. 

Tiens, il y a du monde déjà, si mes vieux 
yeux ne me trompent pas, dit la mère Ingou 
en entrant dans le pré ; la pierre est prise et 
nous allons etre obligées d’espérer. 

C n est pas une lessivière, mère Ingou, dit 
Simone, car en venant, j’aurions entendu le 
bruit du battoir. 

Nenni-da ! c’est le pâtre du vieux proby- 
fere qui aiguise son cou tet sur la pierre du 
lavoir, fit la petite Ingou, dont les yeux d’ëiné- 
rillon dénichaient les plus petits nids dans les 
arbres. 


l’ensorcelée. 


243 


__ r ne s’en ira pas donc du pays ? dit la 
mère Maté à sa compagnonne. 

Ni l’une ni l’autre n’aimait ces bergers sus- 
pects à toute la contrée, mais la Misère unit 
ses enfants et de ses bras décharnés les rap- 
proche dans la vie, comme sa fille, la Mort, 
étreint les siens dans le tombeau. Les bergers 
errants causaient moins d’effroi à des porte- 
haillons comme ces deux femmes qu’à ces 
riches qui avaient des troupeaux de vaches 
dont ils pouvaient tourner le lait par leurs 
maléfices, et des champs dont ils versaient 
parfois le blé dans une nuit. Parce quun de 
ces pâtres sinistres était là, au moment où elles 
le croyaient peut-être bien loin, elles ne s en 
effrayèrent pas davantage et elles descendirent 
la pente du pré jusqu’à lui. 

D’ailleurs, quand elles arrivèrent contre le 
lavoir, il avait fini d’aiguiser son couteau sur 
la pierre où les lavandières battent et tordent 
leur linge, et il l’essuyait dans les herbes. 

— Vous v’nez à bonne heure, la mère Ingou, 
dit alors le pâtre à la bonne femme, et si vous 
n’avez pas paoû de tremper vot’ linge dans de 
l’iau de mort, v’ià vot pierre , la\ez . 

Ouéque vous voulez dire avec votre iau 

de mort, berger ? dit la mère Ingou, laquelle 
ne manquait ni d’un certain bon sens, ni de 
courage. Est-ce que vous pensez nous épeurer? 


244 


l’ensorcelée. 


— Que nenni ! dit le pâtre, faites ce qui 
vous plaira, mais je vous dis, mè, que si vous 
trempez votre linge ichin, i’ sentira longtemps 
la charogne, et même quand il sera sequié ! 

— V’ià de vilains propos si matin, sous cette 
sainte lumière bénie du bon Dieu! dit la bonne 
femme avec une poésie naïve dont certaine- 
ment elle ne se doutait pas. Laissez-nous en 
paix, pâtre ! J’n’ai jamais vu l’iaü si belle qu’à 
ce matin. 

Et de fait, le lavoir, encaissé par un côté 
dans l’herbe, étincelait de beaux reflets d’agate, 
sous le ciel d’opale d’une aube d’été. Sa surface 
lisse et pure n’avait ni une ride, ni une tache, 
ni une vapeur. Quant à l’autre côté du lavoir, 
comme l’eau de pluie qui le formait n’était 
pas contenue par un bassin pavé à cet effet, 
elle allait se perdre dans une espèce de grand 
fossé couvert de joncs, de cresson et de nénu- 
phars. 

— Yère, reprit le berger pendant que la 
mère Ingou dénouait son paquet au bord du 
lavoir et que Simone Mahé et la petite, moins 
courageuses, commençaient de regarder avec 
inquiétude ce pâtre de malheur, planté là, 
debout, devant elles, — vère, l’iau est belle 
comme bien des choses au regard, mais au 
fond... mauvaise ! Quand tout à l’heure j’affilais 
mon coutet sur c’te pierre, je m’disais : V’Ià de 


L’ensorcelée. 


245 


Viau qui sent la mort et qui gâtera mon pain, 
etv’là pourqué vous m’avez veu l’essuyer si 
fort dans les herbes et le piquer dans la terre, 
car la terre est bienfaisante, quand vous avez 
dévalé le pré. Créyez-mè si vous v’iez, mere 
In<rou, fit-il en étendant son bâton vers le 
lavoir avec une assurance enflammée, mais je 
suis sûr comme de ma vie qu’il y a queque 
chose de mort, bête ou personne, qui commence 

de rouir dans cette iau. 

Et se courbant, appuyé sur sa gaule, vers la 
nappe limpide, il prit de cette eau diaphane 
dans sa main, et l’approchant du visage de la 
mère Ingou: 

— Les vieilles gens sont tetues ! fit-il avec 
ironie. Mais si vous n’êtes pas . punais, jugez 
vous-même, vieille mule, si cette iau ne sent 

pas à ma. , 

— Allons donc ! dit la mère Ingou, c est ta 
main qui sent à mâ, pâtre! ce n’est pas 
l’iau. 

Et relevant ses cottes, elle s agenouilla près 
de la pierre polie et elle fit rouler dans l’eau 
une partie du linge quelle avait apporte sur 
son dos ; puis se retournant : 

Eh bien ! dit-elle à Simone et à sa fillette, 

v’zêtes donc figées ? A l’ouvrage, Petiote! Sur 
mon salut, mère Mahé, j’vous créyais pus 
d’cceur que cha. 


246 


l’ensorcelée. 


Et elle se plongea les bras et les mains dans 
cette eau fraîche comme de la rosée et qui 
retomba, en mille rais d’argent, autour de son 
battoir. 

x Simone Mahé et la petite fille s’approchèrent 
et se décidèrent à suivre son exemple, mais 
elles ressemblaient à des chattes qui rencon- 
trent une mare et qui ne savent comment s’y 
prendre pour ne pas mouiller leurs pattes en 
passant. 

— Et oiidonc qu’il est, le pâtre? fit encore 
la mère Ingou en regardant derrière elle entre 
deux coups de battoir que l’écho matinal 
répéta. 

Toutes trois regardèrent: il n’était plus là. 
11 avait dispar-u comme s’il s’était envolé. 

Il avait donc sous sa langue du trèfle à 
quatre feuilles, qui rend invisible, car il était 
la tout à l’heure et il n’y est plus, dit la Mahé, 
visitée ce matin-là par tous les genres de ter- 
reur. Elle ressemblait à une vieille pelotte 
couverte d’aiguilles, et dans laquelle on en 
pique toujours une de plus. 

— Est-ce que vous créyez à toutes ces bêti- 
ses ? répondit la mère Ingou, tordant son linge 
dans ses mains sèches. Du trèfle à quatre 
feuilles !... qui en a jamais vu, du trèfle à 
quatre feuilles ! En v’Ià une idée ! A-t-on assez 
joqueté dans Blanchelande, quand le bon- 


l’en sorcelée. 


247 


homme Bouët est allé un jour, avec un de ces 
bergers qui font les sorciers, chercher de ce 
soi-disant trèfle et de la verveine dans la ches- 
naie Centsous, après minuit, au clair de la 
lune, et en marchant à reculons ? 

— Les risées n’y font rien, dit la mère Mahé, 
que vère, j’y crais, au trèfle à quatre feuilles ? 
Et pourqué pas ? Défunt mon père, qui n’était 
pas déniché d’hier matin, m a dit bien des fois 
qu’il y en avait... 

Mais tout à coup elles furent interrompues 
par le rire guttural du berger. Il avait, sans 
qu’on le vît, tourné autour de la pièce d’eau, à 
moitié circulaire, et il montrait sa face blafarde 
par-dessus les roseaux, qui de ce coté étaient 
d’une certaine hauteur. 

— Ohé ! ohé ! les buandières ! leur cria-t-il, 
guettez ichin ! et voyez si je n'avais pas raison 
de dire que l’iau était pourrie. Connaissez-vous 
cha ? 

Et par-dessus le lavoir, il leur tendit un 
objet blanc qui pendait à sa gaule ferrée. 

— Sainte Vierge ! s’écria la mère Ingou, 
c’est la coiffe de Jeanne le Hardouey I 

— Ah! que le bon Dieu ait pitié de 
nous ! ajouta Simone. Il n’y a jamais eu 
qu’une coiffe pareille dans Blanchelande, et 
la Via ! Queu malheur ! mon Dieu ! Oh ! 
c’est bien certain que celle qui la portait 


24S 


l’ensorcelée. 


s’est périe, et qu’elle doit être au fond du 
lavoir ! 

Et au risque d’y tomber elles-mêmes, elles se 
penchèrent sur sa surface et atteignirent la 
coiffe déchirée et mouillée qui pendillait à la 
gaule ferrée du berger. Elles l’examinèrent. 
C était en effet la coiffe de J eanne, son fond piqué 
et brodé, ses grands papillons et ses belles 
dentelles de Caen. Elles la touchaient, l’appro- 
chaient de leurs yeux, l’admiraient, puis se 
désolaient, et bientôt, mêlant la perte de la 
femme à la perte de la coiffe, elles se répandi- 
rent en toutes sortes de lamentations. 

Quant au berger, il était entré dans l’eau 
jusqu au genou, et il sondait le lavoir tout 
autour de lui, avec son bâton. 

~ Elle n ’ est <3e votre côté. Elle est là... 
cna-t-il aux trois femmes qui s’éploraient sur 
1 autre bord. Elle est là ! je la tiens ! je la sens 
sous ma gaule. Allons, mère Ingou, venez par 
îchm! vous êtes la plus cœurueet la plus forte. 

Si je pouvais fourrer ma gaule par-dessous 
elle, je la soulèverais des vases du fond et 
1 approcherais du bord qui n’est pas bien 
haut de ce côté. P’t-être que je l’aurions à 
nous deux. 

Et la mère Ingou laissa la coiffe aux mains 
de Simone et de Petiote et courut au berger 
Ce que celui-ci avait prévu arriva. En s’effor- 


L ENSORCELÉE. 


249 


çant beaucoup, il put soulever le corps de la 
noyée et le ranger contre le bord. 

Attendez ! je la vois ! dit la mère Ingou 

qui écarta les roseaux, et se couchant sur 
l'herbe et plongeant ses mains dans leau du 
fossé, elle saisit par les cheveux la pauvre 
Jeanne. 

Ah ! comme elle pèse ! fit-elle en appe- 
lant à son aide l’enfant et Simone ; et, toutes 
les trois, elles parvinrent, avec l’aide du berger, 
à retirer le corps bleui de Jeanne-Madelaine et 
à le coucher dans l’herbe du pré. 

— Eh bien ! dit le berger presque mena- 
çant, l’iau mentait-elle? A présent, êtes-vous 
sûre de ce que je disais, mère Ingou? Crairez- 
vous maintenant au pouvait des pâtres ? Elle 
itou, fit-il en montrant le cadavre de Jeanne, 
n’y voulut pas craire et elle a fini par 1 éprou- 
ver, et son mari, qui était encore plus rêche et 
plus mauvais qu’elle, y crait, depuis hier au soir, 
pus qu’au bon Dieu ! 

— Quéque vous vlez dire par là, pâtre ? fit la 
bonne femme. 

— Je dis ce que je dis, répondit le pâtre. 
Les Hardouey avaient chassé les bergers du 
Clos. Les bergers se sont vengés enuiK Vlà 
la femme nayée et l’homme... 

Aujourd’hui , normand. (Noie de l’Auteur.) 


3 2 


250 


L’ENSORCELÉE. 


Et l’homme ?... interrompit la Mahé qui 
■venait de quitter, il n’y avait qu’un moment, 
maître Thomas le Hardouey. 

— L’homme, continua le berger, court à 
cette heure dans la campagne, comme un quêva 
qui a le tintouin ! 

Et les deux commères frissonnèrent. L’accent 
du pâtre était plus terrible que le pouvoir dont 
il parlait et auquel elles commençaient de 
croire, frappées qu’elles étaient de l’horrible 
spectacle qu elles avaient alors sous les veux. 

\ ère, s écria-t-il, la v là morte, couchée à 
mes pieds, orde de vase ! — Et de son sabot 
impie il poussa ce beau corps naguère debout 
et si fier. — Un jour elle avait cru tourner le 
sort et m’apaiser en m’offrant du lard et du 
choine quelle m’eût donné comme à un men- 
diant, en cachette de son homme, mais je n’ai 
voulu rin ! rin que le sort... Un sort à li jeter ! 
et elle l’a eu ! Ah ! je savais ce qui la tenait, 
quand personne n’en avait doutance de Blan- 
chelande à Lessay. Je savais qu’elle ferait une 
mauvaise fin... mais quand je repassais mon 
coutet ichin et que je le purifiais dans la 
terre, pour qu’il ne sentît pas la mort, j’igno- 
rais que ce qui pourrissait l’iau ce fût elle. 
Sans cha je n aurais pas essuyé mon allumelle ; 
j aurais toujours voulu trouver dessus le goût de 
la \ engeance, plus fort que le goût de mon pain ! 


l’ensorcelée. 


251 


Et il prit avec des mains frissonnantes le cou- 
teau dont il parlait, dans son bissac, l’ouvrit 
et le plongea impétueusement dans l’eau du 
lavoir. Il l’en retira ruisselant, l’y replongea 
encore. Jamais assassin enivré ne regarda sur 
le fer de son poignard couler le sang de sa 
victime, comme il regarda l’eau qui roulait sur 
le manche et la lame de ce couteau ignoble et 
grossier. Puis égaré, forcené, et comme déli- 
rant à cette vue, il l’approcha de ses lèvres, et 
au risque de se les couper, il passa, sur toute la 
largeur de cette lame, une langue toute ruti- 
lante de la soif d’une vengeance infernale. 
Tout en la léchant, il l’accompagnait d’un gro- 
gnement féroce. Avec sa tête carrée, ses poils 
hérissés et jaunes et le mufle qu’il allongeait 
en buvant avidement cette eau qui avait une 
si effroyable saveur pour lui, il ressemblait à 
quelque loup égaré qui, traversant un bourg 
la nuit, se fût arrêté, en haletant, à laper la 
mare de sang filtrant sous la porte mal jointe 
de l’étal immonde d’un boucher. 

— C’est bon cha, dit-il. C’est bon ! murmu- 
murait-il, et comme si ces quelques gouttes 
ramassées par sa langue avide eussent allumé 
en lui des soifs nouvelles plus difficiles à étan- 
cher, il prit, sans lâcher son couteau, de l’eau 
dans sa main, et il la but d’une longue ha- 
leine. 



252 l’ensorcelée. 


— Oh ! voilà le meilleur baire que j’aie beu 
de ma vie ! cria-t-il d’une voix éclatante, et je 
le bais, ajouta-t-il avec une épouvantable iro- 
nie, à ta santé, J eanne le Hardouey, la damnée 
du prêtre ! Il a goût de ta chair maudite, et il 
serait encore meilleu si tu avais pourri pus 
longtemps dans cette iau où tu t’es nayée ! 

Et, affreuse libation ! il en but frénétique- 
ment à plusieurs reprises. Il se baissait sur le 
lavoir pour la puiser, et il se relevait et se 
baissait encore, et d’un mouvement si convul- 
sif, qu’on eût dit qu’il avait les trémoussements 
de la danse de Saint-Guy. Cette eau l’enivrait. 
« Supe, supe ! » se disait-il en buvant et en se 
parlant à lui-même dans son patois sauvage, 
« supe ! » Sa face de céruse écrasée avait une 
expression diabolique, si bien que les vieilles 
crurent voir le diable qui, d’ordinaire, ne rôde 
que la nuit sur la terre, sè manifester, pâle, 
sous cette lumière, en plein jour, et elles s’en- 
fuirent, laissant là leur linge; jusqu’à Blanche- 
lande, pour chercher du secours. 


XIV 


La nouvelle de la mort de Jeanne le Har- 
douey se répandit dans Blanchelande avec la 
rapidité naturelle aux événements tragiques 


l’ensorcelée. 


253 


• viennent sur nous, comme par les airs, tant 
les retentissements en sont électriques et ins- 
tantanés ! Jeanne-Madelaine s’était elle noyée 
volontairement? Etait-elle victime d un deses- 
poir d’un accident ou d’un crime? Questions 
qui se posèrent, voilées et funèbres, dans tous 
les esprits, problèmes qui se remuèrent avec 
une fiévreuse curiosité dans toutes les conver- 
sations, et qui, à bien des années de a, s_y 
agitaient encore avec une terreur indicible, soit 
à la veillée des fileuses, soit aux champs sur 
le sillon commencé, quand une circonstance 
remettait en mémoire l’histoire mystérieuse 
de la femme à maître Thomas le Hardouey 
Lorsque la mère Ingou et la mère Mahe 
prirent la fuite, épouvantées par l’action mons- 
trueuse du berger, pour aller chercher au bourg 
du secours, hélas ! bien inutile, la petite Ingou, 
qui partageait la terreur des vieilles femmes, 
s’était enfuie avec elles, mais dans une direc- 
tion différente. Habituée au chemin quelle 
faisait tous les jours, elle courut à la chaumme 


de la Clctte. , . -> n 

Ouelle nuit celle-ci avait passée Quand elle 
avait voulu retenir Jeanne, elle avait bien senti 
l’amère parole que la malheureuse lui avait 
jetée, en s’arrachant de ses bras. «J’ai ce que 
je mérite, pensa-t-elle. Est-ce à moi de parler 
de vertu ? » et tous les souvenirs de sa vie lui 


2 54 


l’ensorcelée. 


étaient tombés sur le cœur. Paralysée, en- 
chaînée a son seuil depuis bien des annéesj que 
pouvait-elle faire: empêcher, prévenir? Elle 
n avait de puissant que le cœur; et lë cœur 
quand il est seul, si grand qu’il soit, est inutile. 
Ah ! ce qu’elle éprouva fut bien douloureux ' Des 
pressentiments sinistres s’étaient levés dans 
son âme. L’insomnie visitait souvent son dur 
grabat avec tous les spectres de sa jeunesse 
mais de ses longues nuits passées sans som- 
meil, aucune n’avait eu le caractère de cette 
nuit désolée. Ce n était plus elle dont il était 
question. C’était de la seule personne qu’elle 
respectât et aimât dans la contrée. C’était de 
la seule âme qui se fût intéressée à son sort et 
a sa solitude depuis que le mépris et l’horreur 
du monde avaient étendu leurs cruels déserts 
autour d’elle. Où Jeanne-Madelaine était-elle 
allée? Qu’avait-elle fait? Cette passion dont 
elle avait encore les cris dans les oreilles, et la 
C-otte connaissait l’empire terrible des pas- 
sions ! allait-elle perdre la pauvre Jeanne ? A 
ces cris répondirent bientôt les gémissements 
des orfraies, qui se mirent, tourterelles effarées 
et hérissées de la tombe, à roucouler leurs 
amours funèbres dans les ifs qui bordaient 
alors la chaussée rompue de Broquebœuf. 
Comme toutes les imaginations solitaires et 
près de la nature, laCIotte était superstitieuse. 


l’ensorcelée. 


2 55 


Dans les plus grandes âmes, il y a comme 
un repli de faiblesse où dorment les supersti- 

tions. . j, 

Inquiète, fébrile, retournée vainement dun 
flanc sur l’autre, elle se souleva et alluma son 
grasset. On croit, dans les longues insomnies 
brûler, consumer, à cette lampe qu’on allume, 
les longues heures, les pensées dévorantes, les 
souvenirs. On ne brûle rien. Pensées, souve- 
nirs, longues heures, rien ne disparaît. Tout 
vous reste. Le grasset de la Clotte, avec sa 
lueur vacillante, fut aussi sombre pour ses 
yeux que l’était pour ses oreilles le cri rauque 
et lointain des orfraies expirant tristement 
dans la nuit. La lumière elle-même doubla les 
visions dont elle était obsédée. Cette image ae 
Judith qui tue Holopherne et qu’elle avait 
entre les rideaux de son lit, cette image gros- 
sièrement enluminée semblait s’animer sous 
son regard fasciné. L’épais vermillon de cette 
imao-e populaire ressemblait à du sang liquide, 
du vrai sang! La Clotte, qui n’était pas 
timide, frissonnait. Cette forte stoïcienne avait 
peur. Elle souffla le grasset. Mais les ténèbres 
ne noient pas nos rêves. La vision demeure au 
fond des yeux, au fond du cœur, dans son 
impitoyable lumière. Assise sur son lit, roulée 
dans sa méchante camisole, tunique de Nessus 
de la misère et de l’abandon qu’elle ne devait 


256 


l’ensorcelée. 


plus dépouiller, elle posa son front sur ses 
genoux entrelacés de ses^ mains nouées, et 
resta ainsi, absorbée, courbée, jusqu’au point 
du jour, quand la petite Ingou tourna le 
loquet et qu’elle ouvrit brusquement la porte, 
comme si elle avait été poursuivie : 

— Quel bruit tu fais, dit-elle, Petiote ! Et 
voyant le visage de l’enfant, elle sentit que 
l’anxiété de sa nuit se changeait en affreuse 
certitude. 

— Ah ! il y a du malheur dans Blanchelande ! 
fit-elle. 

Il y a, dit la petite Ingou d’une voix sac- 
cadée par l’émotion et par la course, que 
maîtresse le Hardouey est morte, et que je 
venons de la trouver au fond du lavoir. 

Un cri qpi n’était pas sénile, un cri de 
lionne qui se réveillait, sortit de cette poitrine 
brisée et s’interrompit sur les lèvres de la 
Clotte. Son buste incliné sur ses genoux 
tomba, renversé en arrière, sur le lit, et la tête 
s’enroula dans les couvertures, comme si une 
hache invisible l’avait abattue d’un seul 
coup. 

— Jésus-Marie ! s’écria l’enfant avec une 
angoisse effarée qui fuyait la mort et qui sem- 
blait la retrouver. 

Et elle s’approcha du lit d’où chaque jour 
elle aidait la paralytique à descendre : et elle 


l’ensorcelée. 


257 


la vit l’oeil fixe, les tempes blêmes, la ligne 
courbe de ses lèvres impassibles et hautaines 
tremblante, tremblante comme quand le san- 
glot qu’on dévore s’entasse dans nos cœurs et 
Y a en sortir. 

— Tenez, tenez, mère Clotte, dit 1 enfan , 

écoutez : voici l’agonie ! 

Et, en effet, le vent qui venait du cote de 
Blanchelande apportait les sons de la clocl e 
qui sonnait le trépas de Jeanne-Madelame avec 
ces intervalles sublimes toujours plus longs a 
mesure qu’on avance dans cette sonnerie lugu- 
bre qui semble distiller la mort dans les airs et 
la verser par goutte, à chaque coup de cloche, 
dans nos cœurs. 

Rien à ce moment, dans les campagnes tou- 
jours si tranquilles d’ailleurs, n’empêchait 
d’entendre les sons poignants de lenteur et 
brisés de silence qui finissent par un tintement 
suprême et grêle comme le dernier soupir de 
la vie au bord de l’éternité. Le matin, gris 
avant d’être rose, commençait de s’emplir des 
premiers rayons d’or de la journée et retenait 
encore quelque chose du calme sonore et 
fe vibrant des nuits. Les sons de la cloche mélan- 

colique, toujours plus rares, passaient par la 
porte laissée ouverte derrière la petite Ingou 
et venaient mourir sur ce grabat, où un cœur 
altier, qui avait résisté à tout, se brisait enfin 


l’ensorcelée. 


2s8 


dans les larmes, et allait comprendre ce qu’il 
n’avait jamais compris, le besoin brûlant et 
affamé d’une prière. 

La Clotte se souleva à ces sons qui disaient 
que Jeanne ne se relèverait jamais plus. 

— Je ne suis pas digne de prier pour elle, fit- 
elle alors, comme si elle était seule ; la pleurer, 
oui ! Et elle passa ses mains sur ses yeux où 
montaient des larmes , et elle regarda ses mains 
mouillées avec un orgueil douloureux, comme 
si c’était une conquête pour elle que des pleurs ! 
— Qui m’aurait dit pourtant que je pleurerais 
encore?... Mais prier pour elle, je ne puis, j’ai 
été trop impie; Dieu rirait de m’entendre si je 
priais ! Il sait trop qui j’ai été et qui je suis 
pour écouter cette voix souillée qui ne lui a 
jamais rien demandé pour Clotilde Mauduit, 
mais qui lui demanderait, si elle osait, sa mi- 
séricorde pour Jeanne-Madelaine de Feuardent! 

Et comme la proie d’une idée subite : — 
Écoute, Petiote, lui dit-elle en prenant les 
mains de l’enfant dans les siennes, tu vaux 
mieux que moi. Tu n’es qu’une enfant ; tu as 
l’âme innocente : à ton âge, on me disait que 
Dieu, venu sur la terre, aimait les enfants et 
les exauçait. Agenouille-toi là et prie pour elle ! 

Et avec ce geste souverain qu’elle avait tou- 
jours gardé au sein des misères de sa vie, elle 
fit tomber l’enfant à genoux au bord de son lit. 


l’ensorcelée. 


259 


__ Oui, prie, dit-elle d’une voix entrecoupée 
par S e S larmes, je pleurerai pendant que tu 

prieras^ surto , at prie p iaut; continua-t-elle, 

s’exaltant dans sa peine, à mesure qu’elle par- 
lait, que je puisse t’entendre ! Oui, que I e puisse 
t’entendre, si je ne puis munir a toi. A . 
parle-lui donc, fit-elle impétueusement, parle- 
lui à ce Dieu des enfants, des purs, des pa- 
tients, des doux, enfin de tout ce que je ne suis 

P1 !T C’est aussi le Dieu des misérables, dit la 
petite fille, naïvement sublime et qui répétait 
simplement ce que son curé lui avait appris. _ 

Ah ! c’est donc le mien ! fit la Clotte qui 

sentit l’atteinte du coup de foudre que Dieu 
fait quelquefois partir des faibles lèvres d un 
enfant. Attends! attends! je m’en vais prier 
avec toi, ma fille... 

Et s’appuyant sur l’épaule de l’enfant age- 
nouillée, elle se jeta en bas de son lit. Paraly- 
tique dont l’âme était tout entière et qui re- 
trouvait des organes, elle tomba à genoux près 
de la petite fille, et elles prièrent toutes les 
deux. 

A ce moment-là, revenaient au lavoir la mere 
Ingou et la mère Mahé, accompagnées de tous 
les curieux de Blanchelande. Parmi ces curieux 
il v avait Barbe Causseron et Nônon Cocouan ; 


26 O 


X. ENSORCELÉE. 


hvoncn véritablement désolée. Elles trouvèrent 
le cadavre de Jeanne toujours couché dans les 
hautes herbes, mais le berger, que les deux 
vieilles avaient fui, avait disparu. Seulement, 
avant de disparaître, l’horrible pâtre avait ac- 
compli sur le cadavre un de ces actes qui, quand 
ils ne sont pas un devoir pieux, sont un sacri- 
lège. Il avait coupé les cheveux de Jeanne, ces 
longs cheveux châtains « qui lui faisaient, disait. 
Louis Tainnebouj, le plus reluisant chignon 
qui ait jamais été retroussé sur la nuque d’une 
femme, » et pour les couper, il avait été obligé 
de se servir du seul instrument qu’il eût sous 
la main, de cette allumelle qu’il avait, on Fa vu, 
trempée dans l’eau du lavoir. Aussi les cheveux 
de Jeanne-Madelaine avaient -ils été « sciés 
comme une gerbe avec une mauvaise faucille, » 
ajoutait l’herbager, et, par places, durement 
arrachés. Etait-ce un trophée de vengeance que 
cette chevelure emportée par le pâtre errant 
pour la montrer à sa tribu nomade, comme les 
Peaux-Rouges et tous les sauvages, car, à une 
certaine profondeur, l’unité de la race humaine 
se reconnaît par l'identité des coutumes ? Était- 
ce plutôt une convoitise d’âme sordide, qui sai- 
sissait l’occasion de vendre cher une belle che- 
velure à ces marchands de cheveux qui s’en 
vont, traversant les campagnes et moissonnant, 
pour quelques pièces d’argent, les chevelures 


l’ensorcelée. 


261 


des ieunes filles pauvres ? ou plutôt, comme le 
croyait maître Tainnebouy, ces cheveux dune 
femme morte Æun sort devaient -ils servir a 
ln„e sortilège et devenir dans les mains de 
ce berger” quelque redoutable talisman? Ce fut 
Nônon Cocouan qui la première saperont du 
larcin fait à la noble tête, appuyee sur le 

"aIi' le pâtre s’est vengé jusqu’au bout! 
dit-elle. En effet, ces cheveux coupés parais- 
saient à ces paysans comme un meurtre de 

plus Chacun d’eux commentait ce .te mo - _ 

daine et s’apitoyait sur le sort d’une femme qui 
avait mérité l’affection de tous. Les gens du 
Clos, au premier bruit de la mort de leur maî- 
tresse, étaient arrivés. Seul, le man de J ea “ ’ 
maître le Hardouey, manquait encore Repart 
la veille, on le sait, au moment ou il rentrait 
au Clos d’un galop si farouche, quand on lui 
avait dit sa femme absente, il n avait point 
reparu... Son cheval seul était revenu, couvert 
de sueur, les crins hérissés, tramant sa bride 
dans laquelle il se prenait les pieds en courant 
Or comme maître le Hardouey n était point 
aimé dans Blanchelande, on se demandait déjà 
à voix basse, et à mots couverts, si cette mo- 
de Jeanne n’était pas un crime, et si le cou- 
pable n’était point ce mari qui ne se trouvait 
pas... 


2Ô2 


l’ensorcelée. 


Depuis longtemps les bruits du pays avaient 
du mettre martel en tête à le Hardouey. Cet 
homme, d’un tempérament sombre,' était plus 
biheux, plus morose, plus grinchard que jamais 
disaient les commères, et quoiqu’il pût cuver 
silencieusement une profonde jalousie, il pou- 
vait également l’avoir laissé éclater, en frappant 
quelque terrible coup. Une telle opinion, du 
reste, en rencontrait une autre dans les esprits. 
Cet ancien moine, chef de partisans, ce péni- 
tent hautain, auquel se rattachaient tant de 
sentiments et d’idées puissantes et vagues, ce 
Chouan qu’on accusait d’avoir troublé la vie de 
Jeanne et d’avoir, on ne sait comment, égaré 
sa raison, paraissait aussi capable de tout. S’il 
ne l’avait pas poussée avec la main du corps 
dans le lavoir où elle s’était noyée, il l’y avait 
précipitée avec la main de l’esprit en lui bri- 
sant le cœur de honte et de désespoir. De ces 
deux opinions, on n’aurait pas trop su laquelle 
devait l’emporter, mais toutes les deux mêlaient 
a 1 expression des regrets donnés à la mort de 
Jeanne quelque chose de sinistrement soup- 
çonneux et de menaçant, qui, échauffé comme 
il allait l’être, eût fait prévoir à un observateur- 
la scène épouvantable qui devait avoir lieu le 
lendemain. 

Cependant il fallait que le corps de Jeanne 
restât exposé dans la prairie, jusqu’au moment 


l'ensorcelée. 


263 


OÙ le médecin et le juge de paix de Blanche- 
lande viendraient faire, conformément à la loi, 
ce qu’elle appelle énergiquement la levée du 
cadavre. Ces hommes et ces femmes, qui étaient 
accourus rassasier leur curiosité d’un spectacle 
inattendu et tragique, appelés aux champs par 
les travaux de la journée, se retirèrent donc 
peu à peu, parlant entre eux d’un événement 
dont ils devaient rechercher longtemps les 
causes. De ce flot de curieux écoulé, il ne de- 
meura auprès du cadavre que le grand valet du 
Clos, chargé de veiller sur le corps de la morte 
jusqu’à l’arrivée du médecin et du juge de paix, 
et Nônon Cocouan, qui, d’un mouvement spon- 
tané, s’était proposée pour cette pieuse garde. 
Toute cette histoire l’a dit assez : Nônon avait 
toujours été dévouée à Jeanne. Dans ces der- 
niers temps , elle l’avait vaillamment défendue 
contre tous ceux qui l’accusaient d’avoir oublié 
la sagesse de sa vie « dans des hantises de per- 
dition, » et on entendait par-là, à Blanchelanae, 
ses visites à la Clotte et ses obscures relations 
avec l’abbé de la Croix -Jugan. Nônon, plus 
que personne, excepté la Clotte peut-être, était 
touchée de cette mort subite, et elle l’était deux 
fois, car les cœurs frappés se devinent. Tout en 
défendant Jeanne, et quoiqu’elle n’eût jamais 
reçu de confidence, Nônon avaitreconnu 1 amour 
qui souffre, parce qu’autrefois, dans sa jeunesse, 


î 


elle aussi l’avait éprouvé. La pauvre fille s’était 
prise pour Jeanne-Madelaine d’un véritable fa- 
natisme de pitié silencieuse. Un grand respect 
l’avait empêchée de lui en donner de ces muets 
et expressifs témoignages qui pressent le cœur> 
mais sans le blesser. Or, aujourd’hui qu’elle le 
pouvait, elle le faisait avec une ardeur éplorée. 
Dévote comme elle l’était, elle croyait que 
Jeanne-Madelaine la voyait de là-haut auprès 
de ,s a dépouille sur la terre. Être vu de ceux 
qùon a aimés dans le silence et à qui on n’a 
p'aS pu dire dans la vie comme on les aimait, 

! c’est là un de ces apaisements célestes qui 
^vengent de toutes les impossibilités de l’exis- 
tence, et que la Religion donne en prix à ceux 
qui ont la foi ! Nônon Cocouan sentait cet 
arôme de la bonté de Dieu se mêler aux larmes 
qu’elle répandait sur Jeanne, et les adoucir. La 
matinée s’avançait avec splendeur. C’était une 
des plus belles journées d’été qu’on eût vues 
depuis longtemps : l’air était pur; le lavoir 


diaphane ; les herbes sentaient bon ; la chaleur 
montait dans les plantes ; les insectes, attirés 
par 1 immobilité de Jeanne, bourdonnaient au- 
tour de ce corps étendu avec une grâce de fleur 
coupée, et Nônon, assise à côté et par moment 


agenouillée, tenant son chapelet dans ses mains 
jointes, priait Celle qui a pitié encore, lorsque 
Dieu ne se rappelle que sa justice ; car le don 


L’ensorcelée. 


265 


plus lo ^“f d ^. illage élevait ses yeux, beaux 
cette mj- <1 £ eu du cœur avait, 

euts incendiant autrefois, rendu plus macéré 
t pt chaste, vers cet autre bleu étemel que 
rien ne ternit, ni siècles m orages , vers ce cie 
a’unaxur étincelant alors, à 
voyait Jeanne se pencher ver. e.l 
sement lui sourire. Assrs — d e par terre 
à quelque distance, le grand valet du ■ Clos* 
tenait dans cette stupeur accablée que ca 
-ux natures vulgaires le voisinage de la mo . 
Pour le préserver d’un soleil qui devenait plus 

— ■' t c“l 

de ce tablier de cotonnade rouge que la Clotte 
avait déchiré en s’efforçant de la retenu 
lambeau de pourpre grossière q^ la destl " 
laissait, pour la couvrir, à cette Hlenod qu 
avait emprisonné dans un corset h 
âme patricienne longtemps contenue, l°^ e “P 
surmontée, et qui tout à coup, 
proche d’une âme de sa race, au. 

bonheur et brisé sa vie ! 

Ce fut vers le soir qu’eut heu la levee d * 
cadavre. Après l’accomplissement de cet acte 
ZZl le juge de paix ordonna au serviteur qui 
ÎSômpignait et au grand valet du Clos de 
transporter Jeanne dans la maison a p u. v 

•ÎJ. 


266 


l’ensorcelée. 


sine de la prairie. L’enterrement de maîtresse 
le Hardouey était fixé pour le lendemain, à 
l’église paroissiale de Blanchelande. Dans l’in- 
certitude où l’on était sur le genre de mort de 
Jeanne, la charité du bon curé Caiilemer n’eut 
point à s’affliger d’avoir à appliquer cette sévère 
et profonde loi canonique, qui refuse la sépul- 
ture chrétienne à toute personne morte d’un 
suicide et sans repentance. Il estimait beaucoup 
Jeanne-Madelaine, qu’il appelait la nourrice de 
ses pauvres, et il aurait eu le cœur déchiré de 
ne pas bénir sa poussière. Dieu sauva donc à 
la tendresse du pasteur cette rude épreuve , et 
Jeanne, justiciable du mystère de sa mort à Dieu 
seul, put être déposée en terre sainte. 

On ly porta au milieu d’un concours im- 
mense de gens venus des paroisses voisines de 
Lithaire et de Neufmesnil. Les cloches de 
Blanchelande , qui , selon la vieille coutume 
normande, avaient sonné tout le jour et la 
veille, avaient appris à ces campagnes que 
« quelqu’un de riche » était mort. Les infor- 
mations allant de bouche en bouche, on avait 
bientôt su que c’était maîtresse le Hardouey. 
En Normandie, dans ma jeunesse encore, de 
toutes les cérémonies qui attiraient les popula- 
tions aux églises, la plus solennelle et qui 
remuait davantage l’imagination publique, 
c’étaient les funérailles. Les indifférents y ac- 


l’ensorcelée. 267 


couraient autant que les intéressés ; les impies, 
autant que les gens pieux. Ce n’etait pas comme 
en Écosse, où les repas funéraires pouvaient 
déterminer un genre de concours sans élévation 
et sans pureté. En Normandie, il n y avait de 
repas, aDrès l’enterrement, que pour les pretres. 
La foule, elle, s’en retournait, le ventre vide, 
comme elle était venue, mais elle était venue 
pourvoir un de ces spectacles qui 1 émouvaient 
et l’édifiaient toujours, et elle s’en retournait la 
tête pleine de bonnes pensées, quand ce n était 
pas le cœur. Ce jour-là, l’enterrement de maî- 
tresse le Hardouey n’attirait pas seulement 
parce qu’il était une cérémonie religieuse, ou 
parce que la décédée était connue à dix lieues 
à la ronde pour la reine des ménagères, _ mais 
aussi parce que sa mort soudaine n’avait pas 
été naturelle, et qu’il planait comme le nuage 
d’un crime au-dessus. On vint donc aux obsè- 
ques de Jeanne encore plus pour parler de sa 
mort extraordinaire et inexpliquée que pour 
s’acquitter envers elle d’un dernier devoir. La 
iaserie, ce mouvement éternel de la langue 
humaine, ne s’arrête ni sur une tombe fermée 
ni en suivant un cercueil , et rien ne glace, pas 
même la religion et la mort, l’implacable curio- 
sité qu’Ève a léguée à sa descendance. Pour la 

première fois peut-être, le recueillement manqua 

à ces paysans. Ce qui, surtout, les rendit dis 


268 


L’ENSORCELÉE. 


traits, parce que cela leur paraissait étrange et 
terrible, à eux, qui avaient au. fond de leurs 
cœurs le respect de la famille, comme le chris- 
tianisme l’a fait, c’était de ne pas voir de parents 
accompagner et suivre cette bière. La famille 
de Jeanne de Feuardent, dont elle avait blessé 
l’orgueil nobiliaire en épousant Thomas le 
Hardouey, n’était point venue à ses funérailles, 
et, d’un autre côté, les parents de le Hardouey, 
envieux de la fortune qu’il avait amassée, et 
blessés aussi par son mariage, qui les avait 
éloignés d’eux, n’avaient point paru dans le 
cortège, malgré l’invitation qu’on avait eu soin 
de leur adresser. Il y avait donc un assez grand 
espace entre la bière , portée , selon l’usage du 
pays, par les domestiques du Clos, sur des ser- 
viettes ouvrées, dont ils tenaient les extrémités 
deux par deux, et les pauvres de la paroisse, 
qui, pour six Mcrncs et un pain de quatre livres, 
assistaient à la cérémonie, une torche de résine 
à la main. De mémoire d’homme , à Blanche- 
lande, on n’avait vu d’enterrement où cet espace, 
réservé au deuil, fût resté vide. On en faisait 
tout haut la remarque. Maître le Hardouey 
n’était pas rentré au Clos. Tous les }œux étaient 
fixés sur la place qu’il aurait dû occuper... 
Hélas ! il y avait un autre homme encore que 
les regards de l’assistance cherchèrent plus d’une 
fois en vain : c’était l’abbé de la Croix-Jugan. 


l’ensorcelée. 


269 


Parti po^ r Montsurvent, la veille, ainsi que 
l’avait dit la mère Maké à le Hardouey, il n’était 
point revenu de chez la comtesse Jacqueline. 
Pendant toute la funèbre cérémonie, sa stalle 
de chêne resta fermée dans le chœur, et le re- 
doutable capuchon qu’on y voyait tous les 
dimanches ne s’y montra pas. 

Fut-ce cette préoccupation de U foule,^ re- 
partie entre ces deux absents, qui empecha 
qu’on ne prît garde à une personne dont la 
présence, si elle avait été remarquée, eût sem- 
blé aussi extraordinaire que l’absence simulta- 
née des deux autres?... En effet, impiété ou 
souffrance physique, la Clotte n’allait point a 
l’église. Il y avait plus de quinze ans qu’on ne 
l’y 5 avait vue. Il est juste de dire aussi. qu’on 
ne l’avait point vue ailleurs. Elle n’allait que 
jusqu'à son seuil. D’un esprit trop ferme pour 
insulter les choses saintes, la Clotte semblait 
les dédaigner, en ne les invoquant jamais dans 
sa vie. L’Hérodiade de Haut-Mesnil, qui avait 
eu avec les hommes toutes les férocités dune 
beauté, puissante comme un fléau, devenue 
l’ascète de la solitude et la Marie Egyptienne 
de l’orgueil blessé, n’avait pas soupçonné la 
force quelle aurait trouvée au pied d’une croix. 
Lorsque, dans sa tournée de Pâques, le curé 
Caillemer entrait et s’asseyait chez elle, pour 
lui parler des consolations qu’elle puiserait 


2J-0 


l’ensorcelée. 


enne elle souriait avec une hauteur amère 
Rache], égoïste et stérile, gui ne voulait n 
être consolée parce que sa jeunesse et sa beaute' 
aient Plus ! Elle souriait aussi de l’humble 

Sud^d Ia Par ° isse ’ < 3 u ’ elIe avait" vu 

grandir derrière la charrue, sur le sillon voi- 

Z17 ^ -nsacï aux yeux 

de * cha ^ e année, cette manière 

de vider son calice d’absinthe et de le tmir 
comme elle avait tenu le verre de PoÏi e au 
chateau de Haut-lYTesm’l + + , . s e > au 

curé et ’ Ut œIa lm P°sait au 

- re, et arrêtait sur sa lèvre timide la parole 

qui peut convertir. Il l e disait lui-même Cette 

su“e“ déÎb r " ée d ’ iniquité ’ au fo "d * sa ma- 
tée et sous les vêtements d'une 

” Vff ’ 16 tr0Ublait plus la com! 

le dais Id n’ *** S ° n cMteau et 
Je dais féodal quelle avait eu le courage de 

rétablir dans la salle de chêne sculpté £ S Î 

ancêtres, comme si la trombe de la révolution 

n avait pas emporté tous les droits et les sûmes 

qm représentaient ces droits! Pour toutestS 

raisons, le bon curé s’était bien souvent de 


l’ens oecelée. 


271 


mandé ce que deviendrait la vieille Clotte... 
et si, après toute une vie de scandale et d’in- 
crédulité orgueilleuse , il n’était pas grand 
temps, pour elle, de donner l’exemple du re- 
pentir ! 

Et qui sait? L’heure peut-être était venue. 
La mort de Jeanne, dernière goutte d’amer- 
tume, avait déjà fait déborder ce cœur qui, 
pendant des années, avait porté sa misère 
sans se pencher et sans trembler ! Ce qu’elle 
n’aurait point fait pour elle, cette femme, qui 
n’avait jamais demandé quartier à Dieu, l’avait 
fait pour Jeanne. Elle avait prié. Elle avait 
retrouvé l’humilité de la prière et des larmes ' 
Sous le coup de la mort de Jeanne, elle s’était 
juré à elle-même que, malgré sa paralysie, elle 
irait jusqu’à l’église de Blanchelande ; qu’elle 
accompagnerait jusqu’à sa tombe celle qu’elle 
appelait son enfant, et que, si elle ne pouvait 
pas marcher, elle s’y traînerait sur le cœur ! 
Eh bien ! ce qu’elle s’était juré elle l’accomplit ! 
Le matin du jour des funérailles, elle se leva 
dès l’aurore, s’habilla avec tout ce qu’elle avait 
de plus noir dans ses vêtements, et les deux 
mains sur le bâton sans lequel elle ne pouvait 
faire un seul pas, elle commença le pénible 
trajet qui, pour elle, était un voyage. Il y avait 
environ une lieue de sa chaumière au clocher 
de Blanchelande ; mais une lieue pour elle, 


272 


L’ENSORCELÉE. 


c’était loin ! Elle ne marchait pas ; elle rampait 
plutôt sur la partie morte de son êtrej que son 
buste puissant et une volonté enthousiaste 
traînaient d’un effort continu. Les poètes ont 
parlé quelquefois de l’union de la mort et de 
la vie. Elle était l’image de cette union, mais 
la vie était si intense dans sa poitrine appuyée 
sur ses mains nerveuses, soutenues à leur tour 
par son bâton noueux... qu’on aurait cru, à cer- 
tains moments, que cette vie descendait et la 
reprenait tout entière. Elle allait bien lente- 
ment, mais enfin elle allait! Son front s’em- 
pourprait de fatigue. Son austère visage pre- 
nait des teintes de feu comme un vase de 
bronze rongé par une flamme intérieure dont 
les flancs opaques, devenus transparents, se 
colorent. 

Quelquefois, trahie par sa force, vaincue, 
mais non désespérée, elle s’arrêtait, haletante, 
sur une butte ou un tas de cailloux dans le 
chemin, puis se relevait et poursuivait sa 
route pour se rasseoir encore après quelques 
pas. Les heures s’écoulaient. La cloche de 
Blanchelande sonna la messe funèbre. La mal- 
heureuse l’entendit presque avec égarement ! 
Elle mesurait, et de quel regard! à travers les 
airs, l’espace qui la séparait de l’église, ce qui 
lui restait à dévorer par la pensée et à traver- 
ser avec ses pieds lents et maudits! « Oh! 


l’ensorcelée. 


273 


j’arriverai ! » elle se l’était dit plus d’une fois 
avec espérance. Maintenant elle se disait : 

« Arriverai-je à temps ? » Nul voyageur à che- 
val, nul fermier avec sa charrette, qui, peut- 
être, eussent été touchés de l’énergie trompée 
de cette sublime infirme qui défaillait et allait 
toujours, et qui l’auraient prise avec eux, ne 
passèrent sur cette route solitaire. Ah î sa poi- 
trine se soulevait d’anxiété et de folle colère ! 
Son cœur trépignait sur ses pieds morts! 
Bientôt elle ne put même plus s’arrêter pour 
reprendre haleine, et comme elle était brisée 
dans son corps et qu’elle tombait affaissée, ne 
voulant pas être retardée par sa chute, l’hé- 
roïque volontaire se mit à marcher sur les 
mains, à travers les pierres, tenant dans ses 
dents le bâton dont elle ne pouvait se séparer 
et qu’elle mordait avec une exaspération con- 
vulsive... Dieu, sans doute, eut pitié de tant 
de courage et permit qu’elle arrivât à l’église 
de Blanchelande avant que la messe ne fût 
dite. 

Quand, à moitié morte, elle franchit la grille 
du cimetière, le prêtre qui oificiait chantait la 
préface. L’église était trop pleine pour qu’elle 
pût y pénétrer. Aussi resta-t-elle au seuil d’une 
des petites portes latérales qui s ouvrait dans 
une chapelle de la Vierge, et là, accroupie sur 
le talon de ses sabots, derrière quelques femmes 

35 


274 


l'ensorcelée. 


plantées debout et qui regardaient dans cette 
chapelle, elle mêla sa prière et sa désolation 
intérieure à la magnifique psalmodie que 
l'Eglise chante sur ses morts, et au croasse- 
ment des corbeaux dont les noires volées tour- 
naient alors autour du clocher retentissant. 
Comme elle agissait au nom d’un devoir et 
que, d’ailleurs, elle était toujours la fière 
Clotte, elle ne parla point à ces femmes qui, 
le dos tourné, chuchotaient entre elles et s’en- 
tretenaient de la morte, de maître Thomas le 
Hardouey et de l’abbé de la Croix-Jugan. Et 
voilà pourquoi aussi, quand elle se leva, d’ac- 
croupie qu’elle était, avant que la messe fût 
finie, elle put échapper au regard de ces 
femmes qui ne l’avaient pas remarquée. 

Cependant, la messe étant dite, les porteurs 
reprirent la bière sur les tréteaux où elle avait 
été déposée, les prêtres se mirent à monter la 
nef en chantant les derniers psaumes, et dé- 
bouchèrent par le portail, suivis de la foule, 
dans le cimetière, où la fosse creusée attendait 
le cercueil. Instant pathétique et redoutable î 
le cœur de l’homme le plus fort n’y résiste 
pas, lorsque, rangés en cercle, leurs cierges 
éteints-, au bord de la tombe entr’ouverte, les 
prêtres versent l’eau bénite, dans un requiescat 
suprême, sur la bière dépouillée de sa draperie 
noire, et sur laquelle la terre, poussée par les 


L’ENSORCELÉE. 


275 


bêches, croule avec un bruit lamentable et 
sourd. On était parvenu à ce moment terrible, 
et jusque-là rien n’avait troublé l’imposante et 
navrante cérémonie. Seulement quand le clergé, 
ayant béni le cercueil, se fut retiré, après un 
Amen suivi d’un morne et vaste silence, lais- 
sant la foule groupée autour de la fosse qu’on 
remplissait, et jetant à son tour l’eau sainte, 
comme il l’avait fait avant elle, une femme, qui 
était agenouillée sur la terre relevée de la fosse, 
et à laquelle personne n’avait fait attention, se 
leva péniblement, et, se plaçant derrière 
l’homme qui aspergeait alors la tombe, s’a- 
vança pour prendre le goupillon qu’il tenait ; 
mais, au moment de le lui remettre, l’homme 
regarda la main tendue vers lui et l’être à qui 
appartenait cette main. 

— Oh ! dit-il en tressaillant, la Clotte ! 

Et comme si cette main tendue eût été pes- 
tiférée, il recula avec horreur. 

— Que viens-tu faire ici, vieille Tousée ? 
poursuivit-il, et pour quel nouveau malheur 
cs-tu donc sortie de ton trou ? 

Le nom de la Clotte, sa présence inattendue, 
l’accent et le geste de cet homme firent passer 
dans la foule cette vibration attentive qui pré- 
cède, comme un avertissement de ce qui va 
suivre, les grandes scènes et les grands mal- 
heurs. 


276 


l’ensorcelée. 


La Glotte avait pâli à ce nom de Tousée qui 
lui rappelait brutalement un outrage qu’elle 
n’avait jamais pu oublier. Mais comme si elle 
n’eût pas entendu, ou comme si la douleur de 
la mort de Jeanne l’eût désarmée de toute 
colère : 

— Donne ! que je la bénisse, fit-elle lente- 
ment, et n’insulte pas la vieillesse en présence 
de la mort, ajouta-t-elle avec une ferme dou- 
ceur et une imposante mélancolie. 

Mais l’homme à qui elle parlait était d’une 
nature rade et grossière, et les habitudes de 
son métier augmentaient encore sa férocité 
habituelle. C’était un boucher de Blanchelande, 
élevé dans l’exécration de la Clotte. Il s’appe- 
lait Augé. Son père, boucher comme lui, était 
un des quatre qui l’avaient liée au poteau du 
marché et qui avaient fait tomber sous d’igno- 
bles ciseaux, en 1793, une chevelure dont elle 
avait été bien fière. Cet homme était mort de 
mort violente peu de temps après son injure, 
et sa mort, imputée vaguement à la Clotte 
par des parents superstitieux, passionnés, et 
en qui les haines de parti s’ajoutaient encore 
à l’autre haine, devait rendre le fils impla- 
cable. 

— Non, dit-il, tu ferais tourner l’eau bénite, 
vieille sorcière ! tu ne mets jamais le pied à 
l’église, et te vlà ! Es-tu effrontée ! Et est-ce 


L’ENSORCELÉE. 


277 


pour maléficier aussi son cadavre que tu t’en 
viens, toi qui ne peux plus traîner tes os, à 
l’enterrement d’une femme que tu as ensorce- 
lée, et qui n’est morte peut-être que parce 
qu’elle avait la faiblesse de te hanter? 

L’idée qu’il exprimait saisit tout à coup cette 
foule, qui avait connu Jeanne si malheureuse, 
et qui n’avait pu s’expliquer ni l’égarement de 
sa pensée, ni la violence de son teint, ni sa 
mort aussi mystérieuse que les derniers temps 
de sa vie. Un long et confus murmure circula 
parmi ces têtes pressées dans le cimetière et 
qu’un pâle rayon de soleil éclairait. A travers 
ce grondement instinctif, les mots de sorcière 
et à; ensorcelée s’entendirent comme des cris 
sourds qui menaçaient d’être perçants tout à 
l’heure... Étoupes qui commençaient de prendre 
et qui allaient mettre tout à feu. 

Il n’y avait plus là de prêtres ; ils étaient 
rentrés dans l’église ; il n’y avait plus là 
d’homme qui, par l’autorité de sa parole et de 
son caractère, pût s’opposer à cette foule et 
l’arrêter en la dominant. La Clotte vit-elle le 
péril qui l’entourait dans les plis épais de cette 
vaste ceinture d’hommes, irrités, ignorants, et 
depuis des années sans liens avec elle, avec 
elle qui les regardait du haut de son isolement, 
comme on regarde du haut d’une tour? 

Mais si elle le vit, son sang d’autrefois, son 


j 


273 


L’ENSORCELÉE. 


vieux sang de concubine des seigneurs du pays 
monta à sa joue sillonnée comme une lueur 
dernière, en présence de ces hommes qui, pour 
elle, étaient des manants et qui commençaient 
de s’agiter. Appuyée sur son bâton d’épine, 
à trois pas de cette fosse entr’ouverte , elle 
jeta à Augé, le boucher, un de ces regards 
comme elle en avait dans sa jeunesse, quand, 
posée sur la croupe du cheval de Sang- 
d’ Aiglon de Haut-Mesnil, elle passait . dans 
le bourg de Blanchelande, scandalisé et silen- 
cieux. 

— Tais-toi, fils de bourreau, dit-elle ; cela 
n’a pas tant porté bonheur à ton père de tou- 
cher à la tête de Clotilde Mauduit 1 

— Ah ! j’achèverai l’œuvre de mon père ! fit 
le boucher mis hors de lui par le mot de la 
Clotte. Il ne t’a que rasée, vieille louve, mais 
moi, je te prendrai par la tigiiiasse et je déca- 
lerai comme un mouton. 

Et joignant le geste à la menace, il leva sa 
main épaisse, accoutumée à prendre le bœuf 
par les cornes pour le contenir sous le couteau. 
La tête menacée resta droite... Mais un coup 
la sauva de l’injure. Une pierre lancée du sein 
de cette foule, que l’inflexible dédain de la 
Clotte outrait, atteignit son front d’où le sang 
jaillit et la renversa. 

Mais renversée, les yeux pleins du sang de 


l’ensorcelée. 


279 


son front ouvert, elle se releva sur ses poignets 
de toute la hauteur de son buste. 

— Lâches! cria-t-elle, quand une seconde 
pierre sifflant d’un autre côté de la foule la 
frappa de nouveau à la poitrine et marqua d'une 
large rosace de sang le mouchoir noir qui cou- 
vrait la place de son sein. 

Ce sang eut, comme toujours, sa fascination 
cruelle. Au lieu de calmer cette foule, il l’eni- 
vra et lui donna la soif avec l’ivresse. Des cris : 
« A mort, la vieille sorcière! » s’élevèrent et 
couvrirent bientôt les autres cris de ceux qui 
disaient: « Arrêtez! non! ne la tuez pas! » Le 
vertige descendait et s’étendait, contagieux, 
dans ces têtes rapprochées, dans toutes ces 
poitrines qui se touchaient. Le flot de la foule 
remuait et ondulait, compacte à tout étouffer. 
Xulle fuite n’était possible qu’à ceux qui 
étaient placés au dernier rang de cette tassée 
d’hommes, et ceux-là curieux, et qui discer- 
naient mal ce qui se passait au bord de la 
fosse, regardaient par-dessus les épaules des 
autres et augmentaient la poussée. Le curé et 
les prêtres, qui entendirent les cris de cette 
foule en émeute, sortirent de l’église et voulu- 
rent pénétrer jusqu’à la tombe, théâtre d’un 
drame qui devenait sanglant. Ils ne le purent. 
« Rentrez, monsieur le curé, disaient des voix ; 
vous n’avez que faire là ! C’est la sorcière de 


28 o 


l’ensorcelée. 




v.\ la Clotte, c’est cette prof amuse dont on fait 
* justice! Je vous rendrons demain votre cime- 
ère purifié. » 

*t Et, en disant cela, chacun jetait son caillou 
du côté de la Clotte, au risque de blesser 
- ceux qui étaient rangés près d’elle. La seconde 
jbierre, qui avait brisé sa poitrine, l’avait rou- 
tée dans la poussière, abattue aux pieds d’Augé, 
./mais non évanouie. Impatient de se mêler à 
f ce martyre, mais trop près d’elle pour la 
lapider, le boucher poussa du pied ce corps 
terrassé. 

Alors, comme la tête coupée de Charlotte 
Corday qui rouvrit les yeux quand le soufflet 
du bourreau souilla sa joue virginale, la Clotte 
rouvrit ses yeux pleins de sang à l’outrage 
d’Augé, et d’une voix défaillante : 

— Augé, dit-elle, je vais mourir ; mais je te 
pardonne, si tu veux me traîner jusqu’à la fosse 
de M 13e de Feuardent et m’y jeter avec elle, 
pour que la vassale dorme avec les maîtres 
quelle a tant aimés ! 

— /’ g n'a pus de maîtres ni de demoiselles 
de Feuardent, répondit Augé, redevenu Bleu 
tout à coup et brûlant des passions de son 
père. Non, tu ne seras pas enterrée avec celle 
que tu as envoûtée par tes sortilèges, fille 
maudite du diable, et je te donnerai à mes 
chiens ! 


l’ensorcelée. 


281 


Et il la refrappa de son soulier ferré au- 
dessus du cœur. Puis avec une voix écla- 
tante : 

— La v’ià écrasée dans son venin, la vipère ! 
fit-il. Allons, garçons ! qui a une claie que je 
puissions traîner sa carcasse dessus ? 

La question glissa de bouche en bouche, et 
soudain, avec cette électricité qui est plus 
rapide et encore plus incompréhensible que la 
foudre, des centaines de bras rapportèrent pour 
réponse, en la passant des uns aux autres, la 
grille du cimetière, arrachée de ses gonds, sur 
laquelle on jeta le corps inanimé de la Clotte. 
Des hommes haletants s’attelèrent à cette grille 
et se mirent à traîner, comme des chevaux 
sauvages ou des tigres, le char de vengeance 
et d’ignominie, qui prit le galop sur les tom- 
bes, sur les pierres, avec son fardeau. Eperdus 
de férocité, de haine, de peur révoltée, car 
l’homme réagit contre la peur de son âme, et 
alors il devient fou d’audace ! ils passèrent 
comme le vent rugissant d’une trombe devant 
le portail de l’église, où se tenaient les -prêtres 
rigides d’horreur et livides ; et renversant tout 
sur leur passage, en proie à ce delirium 
iremens des foules redevenues animales et 
sourdes comme les fléaux, ils traversèrent en 
hurlant la bourgade épouvantée et prirent le 
chemin de la lande... Ou allaient-ils ? ils ne le 


56 


282 


L’ENSORCELÉE. 


savaient pas. Ils allaient comme va l’ouragan. 
Ils allaient comme la lave s’écoule. 

Seulement, chose moins rare qu’on ne croi- 
rait, si on connaissait les convulsifs change- 
ments des masses, à mesure qu’ils s’avançaient 
dans leur execution terrible, ils devenaient 
moins nombreux, moins ardents, moins furieux ! 
Cette foule, cette légion, cet immense animal 
multiple, à plusieurs têtes, à plusieurs bras, 
perdait de sa toison d’hommes aux halliers du 
chemin. Ses rangs s’éclaircissaient. On voyait 
les uns se détacher des autres et s’enfuir en 
silence. On en voyait rester au détour d’une 
route, et ne pas rejoindre la troupe effrénée et 
clamante, pris de frisson, de remords, d’horreur 
lentement venue, mais enfin ressentie et glacée. 
Ce n’était plus qu’une poignée d’hommes, la 
lie du flot qui écumait il n’y avait qu’un mo- 
ment. La conscience du crime revenait sur eux, 
sur ce fond et bas-fond humain qui s’opiniâtre 
au crime, quand les coups de violence sont 
passés ! et toujours allant, mais moins vite, 
elle grandit si fort en eux, cette conscience, 
qu’elle les arrêta court de son bras, fort et froid 
comme l’acier. La peur du crime qu’ils venaient 
de commettre, et qui peu à peu avait décimé 
leur nombre, prit aussi ces derniers qui traî- 
naient sur sa claie de fer cette femme tuée par 
eux, assassinée ! Une autre peur s’ajouta à 


l’ensorcelée. 


283 


cette peur. Ils entraient dans la lande, la lande, 
le terrain des mystères, la possession des es- 
prits, la lande incessamment arpentée par les 
pâtres rôdeurs et sorciers ! Ils n’osèrent plus 
regarder -ce cadavre souillé de sang et de boue 
qui leur battait les talons. Ils le laissèrent et 
s’enfuirent, se dispersant comme les nuées 
qui ont versé le ravage sur une contrée se 
dispersent, sans qu’on sache où elles ont passé. 

Le silence s’étendit dans ces campagnes, 
devenues tout à coup solitaires. Il était d’au- 
tant plus profond qu’il succédait à des cris. Le 
clocher de Blanchelande , dont la sonnerie 
bruyante s’était arrêtée après vingt-quatre 
heures de continuelles volées, ne fut plus 
qu’une flèche muette sur laquelle l’ombre mon- 
tait à mesure que le soleil penchait à l’horizon. 
Nul bruit ne venait du bourg. L’affreux spec- 
tacle qui l’avait sillonné, comme une vision de 
sang et de colère, avait laissé comme le poids 
d’une consternation sur ces maisons dont la 
terreur, du matin semblait encore garder les 
portes. L’après-midi s’allongea dans une morne 
tristesse; et quand le soir de ce jour de funeste 
mémoire commença de tomber sur la terre, on 
n’entendit, dans les lointains bleuâtres, ni le 
chant mélancoliquement joyeux des vachères, 
ni les cris des enfants au seuil des portes, ni 
les claquements fringants du fouet des meu- 


2$4 


L’ENSORCELÉE. 


niers regagnant le moulin, assis sur leurs sacs, 
les pieds ballant au flanc de leurs juments 
d’allure. On eût dit Blanchelande mort au bout 
de sa chaussée... Pour qui pratiquait ce pays 
d’ordinaire vivant et animé à ces heures, il y 
avait quelque chose d’extraordinaire qui ne se 
voyait pas, mais qui se sentait... L’abbé de la 
Croix-Jugan, revenant ce soir-là de chez la 
comtesse Jacqueline, eut peut-être le sentiment 
que j’essaye de faire comprendre. Il avait tra- 
versé la lande de Lessay sur sa pouliche, noire 
comme ses vêtements, et depuis qu’il s’avançait 
vers l’endroit de cette lande où la solitude finissait, 
il n’avait rencontré âme qui vive. Tout à coup 
son ardente monture qui portait au vent, fit un 
écart et se cabra en hennissant... Cela le tira 
de sa rêverie, car cet homme, renversé sous 
les débris d’une cause ruinée, cette espèce de 
Marius vaincu trouvait son marais de Mintur- 
nes dans l’abîme de sa propre pensée... II 
regarda alors l’obstacle qui faisait dresser le 
crin sur le cou de sa noire pouliche, et il vit, 
devant les pieds levés de l’animal, la Clotte 
sanglante, inanimée, étendue dans la route sur 
sa claie d’acier. 

— Voilà de la besogne de Bleu ! dit-il, met- 
tant le doigt sur la moitié de la vérité par le 
fait de sa préoccupation étemelle, les bandits 
auront tué la vieille Chouanne. 


L’ENSORCELÉE. 


285 


Et il vida l’étrier, s’approcha du corps de la 
Clotte, ôta son gant de daim et tourna vers lui 
la face saignante. Un instant s’écoula, il inter- 
rogea les artères. Par un prodige de force 
vitale comme il s’en rencontre parfois dans 
d’exceptionnelles organisations, la Clotte, éva- 
nouie, remua. Elle n’était pas encore morte, 
mais elle se mourait. 

— Clotilde Mauduit! fit le prêtre de sa voix 
sonore. 

Qui m’appelle ? murmura-t-elle d’une voix 

faible. Qui ? je n’y vois plus. 

— C’est Jéhoël de la Croix-Jugan, Clotilde, 
répondit l’abbé. Et il la souleva et lui appuya 
la tête contre une butte. Oui, c’est moi. 
Reconnais-moi, Clotilde. Je viens pour te 
sauver. 

— Non, dit-èlle, toujours faible, et elle 
sourit d’un dédain qui n’avait plus d’amertume, 
vous venez pour. me voir mourir... Ils m’ont 
tuée... 

Qui t'a tuée ? qui ? dit impétueusement le 

prêtre. Ce sont les Bleus, n’est-ce pas, ma fille ? 
insista-t-il avec une ardeur dans laquelle brû- 
lait toute sa haine. 

Les Bleus! fit -elle comme égarée, les 

Bleus ! Augé, c’est un Bleu ; c’est le fils de son 
père. Mais tous y étaient... tous m’ont acca- 
blée... Blanchelande... tout entier. 


286 


L’ENSORCELÉE. 


Sa voix devint inintelligible ; les noms ne 
sortaient plus. Seul, son menton remuait en- 
core... Elle ramenait sa main à sa poitrine et 
faisait ce geste épouvantable de ceux qui ago- 
nisent, quand ils semblent écarter de leurs 
doigts convulsifs les araignées de leurs cer- 
cueils. Qui a vu mourir connaît cette effroyable 
trépidation. 

L’abbé la connaissait. Il voyait que la mort 
était proche. 

Il interrogea encore la mourante, mais elle 
ne l’entendit pas. Elle avait l’absorption de 
l’agonie... Lui , qui ne savait pas la raison de 
cette mort terrible qu’il avait là devant les yeux, 
pensait aux Bleus, sa fixe pensée, et il se disait 
que tout crime de parti pouvait rallumer la 
guerre éteinte. Le cadavre mutilé de la vieille 
Clotte lui paraissait aussi bon qu’un autre 
pour mettre au bout d’une fourche et faire un 
drapeau qui ramenât les paysans normands au 
combat. 

— Que se passe-t-il donc? fit-il avec explo- 
sion, déjà frémissant, palpitant et frappant la 
terre de ses bottes à l’écuyère, aux éperons 
d’argent. Le chef, l’inflexible partisan, se dressa, 
redevenu indomptable, dans le prêtre, et ou- 
bliant, lui, le ministre d’un Dieu de miséri- 
corde, qu’il y avait là une mourante qui n’était 
pas encore trépassée, il s’enleva à cheval comme 


l’ensop.celée. 


287 


s’il eût entendu battre la charge. Lorsqu’il re- 
tomba sur sa selle, sa main caressa fiévreuse- 
ment la crosse des pistolets qui garnissaient 
les fontes... Le soleil, qui se couchait en face 
de lui, éclairait en plein son visage cerclé de 
sa jugulaire de velours noir et haché par d'in- 
fernales blessures, auxquelles le feu de sa pen- 
sée faisait monter cette écarlate qu’un aveugle 
célèbre comparait au son de la trompette. Il 
enfonça ses éperons dans les flancs de la pou- 
liche qui bondit à casser sa sangle. Par un 
mouvement plus prompt que la pensée, il tira 
un des pistolets de ses fontes et le leva en l’air, 
le doigt à la languette, comme si l’ennemi avait 
été à quatre pas, visionnaire à force de belli- 
queuse espérance ! Ces pistolets étaient ses 
vieux compagnons. Ils n avaient, durant la 
guerre, jamais quitté sa ceinture. Quand la 
mère Hecquet l’avait sauvé, elle les avait en- 
fouis dans sa cabane. C’étaient ses pistolets de 
Chouan. Sur leur canon rayé, il y avait une 
croix ancrée de fleurs de lys qui disait que le 
Chouan se battait pour le Sauveur, son Dieu, 
et son Seigneur le roi de France. 

Cette croix que le soleil couchant fit étin- 
celer à ses yeux lui rappela l’austère devoir de 
toute sa vie, auquel il avait si souvent manqué. 

— Ah ! dit-il, replongeant l’arme aux fontes 
de la selle, tu seras donc toujours le même 


288 


L’ENSORCELÉE. 


pécheur, insensé Jéhoël! La soif du sang de 
l’ennemi desséchera donc toujours ta bouche 
impie ? Tu oublieras donc toujours que tu es 
un prêtre ? Cette femme va mourir et tu songes 
à tuer, au lieu de lui parler de son Dieu et de 
l’absoudre. A bas de cheval, bourreau, et prie ! 

Et il descendit de sa pouliche comme la pre- 
mière fois. 

— Clotilde Mauduit, es-tu morte ? lui dit-il 
en s’approchant d’elle. 

Fut-ce une convulsion suprême, mais elle se 
tordit sur la poussière comme une branche de 
bois sec dans le feu. Il semblait que la voix du 
prêtre galvanisât sa dernière heure. 

— Si tu m’entends, dit-il , ô ma hile ! pense 
au Dieu terrible vers lequel tu t’en vas mon- 
ter. Fais, par la pensée, un acte de contrition, 
ô pécheresse ! et quoique indigne moi-même et 
pénitent, mais prêtre du Dieu qui lie et qui 
délie, je vais t’absoudre et te bénir. 

Et les mains étendues, il prononça lente- 
ment les paroles sacramentelles de l’absolution 
sur ce front offusqué déjà des ombres de la 
mort. Singulier prêtre, qui rappelait ces évêques, 
de Pologne, lesquels disent la messe, bottés et 
éperonnés comme des soldats, avec des pisto- 
lets sur l’autel. Jamais être plus hautain debout 
n’avait récité de plus miséricordieuses paroles 
sur un être plus hautain renversé. Quand ce 


L’ENSORCELÉE. 


289 


fut fini : « Elle a passé, » dit-il, et il détacha 
son manteau et l’étendit sur le cadavre. Puis il 
prit deux branches cassées dans un ravin et 
les posa en forme de croix par-dessus le man- 
teau. Le soleil s’était couché dans un banc de 
brume sombre : « Adieu, Clotilde Mauduit, 
dit-il, ô complice de ma folle jeunesse, te voilà 
ensevelie de mes mains! Si un grand cœur 
sauvait, tu serais sauvée ; mais l’orgueil a égaré 
ta vie comme la mienne. Dors en paix, cette 
nuit, sous le manteau du moine de Blanche- 
lande. Nous viendrons te chercher demain. » Il 
remonta à cheval , regarda encore cette forme 
noire qui jonchait le sol. Son cheval, qui con- 
naissait son genou impérieux, frémissait d’être 
contenu et voulait s’élancer, mais il le rete- 
nait... Sa main baissée sur le pommeau de la 
selle rencontra par hasard la crosse des pisto- 
lets : « Taisez -vous, dit -il, tentations de 
guerre ! » Et conduisant au pas cette pouliche 
qu’il précipitait d’ordinaire dans des galops 
qu’on appelait insensés, il s’en alla, récitant à 
demi-voix, dans les ombres qui tombaient, les 
prières qu’on dit pour les morts. 




290 


L’ENSORCELÉE. 


XIV 

Il était nuit noire quand l’abbé de la Croix- 
Jugan traversa Blanchelande et rentra dans sa 
maison, sise à l’écart du bourg. Il n’avait ren- 
contré personne. En Normandie, comme ils 
disent, les paysans se couchent avec les poules, 
et, d’ailleurs, la scène effrayante du matin avait 
vidé la rue de Blanchelande, car les hommes 
se blottissent- dans leurs maisons comme les 
bêtes dans leur tanière, quand ils ont peur. 
Rappelé par la mort de la Clotte au sentiment 
de ses devoirs de prêtre, l’abbé de la Croix- 
Jugan attendit le lendemain, malgré les im- 
patiences naturelles à son caractère, pour s’in- 
former d’un événement dans lequel l’ardeur de 
sa tête lui avait fait entrevoir la possibilité 
d’une reprise d’armes. Il sut alors, par la mère 
Mahé, les détails des horribles catastrophes 
qui venaient de plonger Blanchelande dans la 
stupéfaction et beffroi. 

L’une de ces catastrophes avait un tel carac- 
tère, que l’autorité qui se refaisait alors en 
France, au sortir de la révolution, dut s’in- 
quiéter et sévir. Les meurtriers de la Clotte 
furent poursuivis. Augé, qui fut jugé selon les 
lois du temps, passa plusieurs mois dans les 


l’ensorcelée. 


291 


prisons de Coutances. Quant à ses complices, 
ils étaient .trop nombreux pour pouvoir être 
poursuivis. La législation était énervée, et, en 
frappant sur une trop grande surface, on aurait 
craint de rallumer une guerre dans un pays 
dont on n’était pas sûr. Quant à la mort de 
Jeanne le Hardouey, on la considéra comme 
un suicide. Nulle charge, en effet, au sens pré- 
cis de la loi , ne s’élevait contre personne. La 
seule chose qui, dans le mystère profond de la 
mort de Jeanne, ressemblât à une présomp- 
tion, fut la disparition de maître Thomas le 
Hardouey. S’il était entièrement innocent du 
meurtre de sa femme , pourquoi avait-il quitté 
si soudainement un pays où il avait de gros 
biens, et sa bonne terre du Clos, l’admiration 
et la jalousie des autres cultivateurs du Co- 
tentin ? 

Était-il mort? S’il l’était, pourquoi sa famille 
n’avait-elle pas entendu parler de son décès? 
S’il vivait, et si réellement, coupable ou non, 
il avait craint d’être inquiété sur le meurtre 
de sa femme, les jours et les mois s’accumu- 
lant les uns sur les autres avec l’oubli à leur 
suite, et les distractions qui forment le train 
de la vie et empêchent les hommes de penser 
longtemps à la même chose, pourquoi ne re- 
paraissait-il pas ? Plusieurs disaient l’avoir vu 
aux îles, à l’île d’Oléron et à Guemesey, mais 


292 


l’ensorcelée. 


ils n’avaient pas osé lui parler. Était-ce une 
vérité? Était-ce une méprise ou une vanterie? 
car il est des gens qui ont toujours vu ce dont 
on parle, pour peu qu’ils aient fait quatre pas. 
Dans tous les cas , maître le Hardouey restait 
absent. On mit ses biens sous le séquestre, et 
un si long temps s’écoula qu’on finit par déses- 
pérer de son retour. 

Mais ce que le train ordinaire de la vie ne 
diminua point et n’emporta point, comme le 
reste, ce fut l’impression de terreur mysté- 
rieuse, redoublée encore par les événements de 
cette histoire, qu’inspirait à tout le pays le 
grand abbé de la Croix -Jugan. Si, comme 
maître Thomas le Hardouey, l’abbé avait quitté 
la contrée, peut-être aurait-on perdu à peu près 
ces idées qui, dans l’opinion générale du pays, 
avaient fait de lui la cause du malheur de 
Jeanne-Madeîaine. Mais il resta sous les yeux 
qu’il avait attirés si longtemps et dont il sem- 
blait braver la méfiance. Cette circonstance de 
son séjour à Blanchelande, l’inflexible solitude 
dans laquelle il continua de vivre, et, qu’on me 
passe le mot, la noirceur de sa physionomie, 
sur laquelle des ténèbres nouvelles s’épaissis- 
saient de plus en plus, voilà ce qui fixa et dut 
éterniser à Blanchelande et à Lessay la croyance 
au pouvoir occulte et mauvais que 1 abbé avait 
exercé sur Jeanne, croyance que maître Louis 


l’ensorcelée. 


293 


Tainnebouy avait trouvée établie dans tous 
les esprits. La mort de Jeanne avait-elle atteint 

l’âme du prêtre ? . 

— Quand vous lui avez appris qu’elle s' était 
férié, avait dit Nônon à la mère Maté, un ma- 
tin qu’elles puisaient de l’eau au puits^ Coly- 
beaux, qué qu’vous avez remarqué en lui, mère 

Mahé? . 

_ Rin fus qu’à l’ordinaire, répondit la mère 
Mahé. Il était dans son grand fauteuil, au bord 
de l’âtre. Me, j’étais assise sur mes sabots et je 
soufflais le feu. J’avais sa voix qui me parlait 
au-dessus de ma tête et je n’osais guère me 
retourner pour le voir, car, quoiqu’un chien 
regarde bien un évêque, che n’est pas un homme 
bien commode à dévisager. I’m’demanda qué 
qu’il était arrivé à la Clotte, et quand j’ iui 
eus dit qu’elle avait eu le cœur d’aller à l’en- 
terrement de maîtresse le Hardouey, et que 
ch’était au bénissement de la tombe qu ils avaient 
commencé à la fierrer, oh! alors... savait-il 
déjà c’te mort de maîtresse le Hardouey ou 
l’ignorait-il ? mais me qui m’attendais à un api- 
toiement de la part de qui, comme lui, avait 
connu, et trop connu, maîtresse le Hardouey, 
je fus toute saisie du silence qui se fit dans la 
salle, car il ne répondit pas tant seulement une 
miette de parole. Le bois qui prenait craquait, 
craquait, et je soufflais toujours. La flamme 


ronflait ; mais je n’entendais que c’ha et i’ n 1 
remuait pas pus qu’une borne ; si bien que 
j m risquai à me r’toumer, mais je n’ m’y at- 
tardai guère, ma pauvre Nônon , quand j’eus 
vu ses deux yeux de cat sauvage. Je virai en- 
core un tantet dans la salle, mais ses yeux et 
son corps ne bougèrent et je le laissai, regar- 
dant toujours le feu avec ses deux yeux fixes, 
qui auraient mieux valu que mes vieux souf- 
flets pour allumer mon fagot. 

— V’ià tout ? fit Nônon triste et déçue. 

— V’ià tout 1 vère ! reprit la Mahé, en lais- 
sant glisser la chaîne du puits, qui emporta le 
seau au fond du trou frais et sonore, en reten- 
tissant le long de ses parois verdies. 

— II n’est donc pas une créature comme les 
autres? dit Nônon rêveuse, son beau bras que 
dessinait la manche étroite de son juste appuyé 
à sa cruche de grès, placée sur la margelle du 
puits. 

Et elle emporta lentement la cruche rem- 
plie, pensant que de tous ceux qui avaient 
aimé Jeanne-Madelaine de Feuardent, elle était 
la seule, elle, qui l’eût aimée, et ne lui eût pas 
fait de mal. 

Et peut-être avait-elle raison. En effet, la 
Clotte avait profondément aimé Jeanne-Made- 
laine, mais son affection avait eu son danger 
pour la malheureuse femme. Elle avait exalté 


L’ENSORCELÉE. 


295 


des facultés et des regrets inutiles, par le res- 
pect passionné qu’elle avait pour l’ancien nom 
de Feuardent. Il n’est pas douteux, pour ceux 
qui savent la tyrannie des habitudes de notre 
âme, que cette exaltation, entretenue par les 
conversations de la Clotte, n'ait prédisposé 
Jeanne-Madelaine au triste amour qui finit sa 
vie. Quant à l’abbé lui-même, à cette âme fer- 
mée comme une forteresse sans meurtrières et 
qui ne donnait à personne le droit de voir 
dans ses pensées et ses sentiments, est-il témé- 
raire de croire qu’il avait eu pour Jeanne de 
Feuardent ce sentiment que les âmes domina- 
trices éprouvent pour les âmes dévouées qui 
les servent? Il est vrai qu’à l’époque de la 
mort de Jeanne, le dévouement de cette noble 
femme était devenu inutile par le fait d'une 
pacification que tous les efforts et les vastes 
intrigues de l’ancien moine ne purent empê- 
cher. Mais quoi qu’il en fût , du reste, la vie 
de l’abbé n’en subit aucune modification exté- 
rieure, et l’on ne put tirer d’induction nouvelle 
d’habitudes qui ne changèrent pas. L’abbé de 
la Croix-Jugan resta ce qu’on l’avait toujours 
connu, et ni plus ni moins. Cloîtré dans sa 
maison de granit bleuâtre , où il ne recevait 
personne, il n’en sortait que pour aller à Mont- 
survent, dont les tourelles, disaient les Bleus 
du pays, renfermaient encore plus d’un nid de 


296 


l’ensorcelée. 


chouettes royalistes ; mais jamais il n’y passait 
de semaine entière, car une des prescriptions 
de la pénitence qui lui avait été infligée était 
d’assister à tous les offices du dimanche dans 
l’église paroissiale de Blanchelande et non ail- 
leurs. Que de fois , quand on le croyait retenu 
à Montsurvent par une de ces circonstances 
inconnues qu’on prenait toujours pour des com- 
plots, on le vit apparaître au chœur, sa place 
ordinaire, enveloppé dans sa fière capuce : et 
les éperons qui relevaient les bords de son 
aube et de son manteau disaient assez qu’il 
venait de quitter la selle. Les paysans se mon- 
traient les uns aux autres ces éperons si peu 
faits pour chausser les talons d’un prêtre, et 
que celui-ci faisait vibrer d’un pas si hardi et 
si ferme ! Hors ces absences de quelques jours, 
l’abbé Jéhoël, ce sombre oisif auquel l’imagi- 
nation du peuple ne comprenait rien, tuait le 
temps de ses jours vides à se promener, des 
heures durant, les bras croisés et la tête basse, 
d’un bout de la salle à l’autre bout. On l’y 
apercevait à travers les vitres de ses fenêtres ; 
et il lassa plus d’une fois la patience de ceux 
qui, de loin, regardaient cet éternel et non- 
promeneur. 

Souvent aussi il montait à cheval, au déclin 
du jour, et il s’enfonçait intrépidement dans 
cette lande de Lessay, qui faisait tout trembler 


L’ENSORCELÉE. 


297 


à dix lieues alentour. Comme on procédait par 
étonnement et par questions à propos d’un pa- 
reil homme, on se demandait ce qu’il allait 
chercher, dans ce désert, à des heures si tar- 
dives, et d’où il ne revenait que dans la nuit 
avancée, et si avancée, qu’on ne l’en voyait 
pas revenir. Seulement on se disait dans le 
bourg, d’une porte à l’autre, le matin : « Avez- 
vous entendu c’te nuit la pouliche de l’abbé de 
la Croix-Jugan? » Les bonnes têtes du pays, 
qui croyaient que jamais l’ancien moine de 
Blanchelande ne parviendrait à se dépouiller 
de sa vieille peau de partisan, avaient plusieurs 
fois essayé de le suivre et de l’épier de loin 
dans ses promenades vespérales et nocturnes, 
afin de s’assurer si, dans ce steppe immense 
et désert il ne se tenait pas, comme autrefois 
il s’en était tenu, des conseils de guerre au 
clair de lune ou dans les ombres. Mais la pou- 
liche noire de l’abbé de la v^roix-Jugan allait 
comme si elle eût eu la foudre dans les veines 
et désorientait bientôt le regard, en se perdant 
dans ces espaces. Et par ce côté, comme par 
tous les autres, l’ancien moine de Blanchelande 
restait la formidable énigme dont maître Louis 
Tainnebouy, bien des années après sa mort, 
aussi mystérieuse que sa vie, n’avait pas en- 
core trouvé le mot. 

Or, une de ces nuits, m’affirma maître Tain- 

38 


L’ENSORCELÉE. 


nebouy, sur le dire des pâtres qui l'avaient 
raconté, quelque temps après le dénoûment de 
cette histoire, une de ces nuits pendant les- 
quelles l’abbé de la Croix-Jugan errait dans la 
lande, selon ses coutumes, plusieurs de la 
tribu de ces bergers sans feu ni lieu, qu’on 
prenait pour des coureurs de sabbat, se trou- 
vaient assis en rond sur des pierres carrées 
qu’ils avaient roulées avec leurs sabots jusqu'au 
pied d’un petit tertre qu’on appelait la Butte 
aux sorciers. Quand ils n’avaient pas de trou- 
peaux à conduire et par conséquent d’étables 
à partager avec les moutons qu’ils rentraient 
le soir, les bergers couchaient dans la lande, à 
la belle étoile. S’il faisait froid ou humide, ils 
y formaient une espèce de tente basse et gros- 
sière avec leurs limousines et la toile de leurs 
longs bissacs étendus sur leurs bâtons ferrés, 
plantés dans le sol. Cette nuit-là, ils avaient 
all um é du feu avec des plaques de marc de 
cidre, ramassées aux portes des pressoirs, et de 
la tourbe volée dans les fermes, et ils se chauf- 
faient à ce feu sans flamme qui ne donne 
qu’une braise rouge et fumeuse, mais persis- 
tante. La lune, dans son premier quartier, 
s’était couchée de bonne heure. 

— La blafarde n’est plus là ! dit l’un d eux. 
L’abbé doit être dans la lande. C’est lui qui 
l’aura épeurée. 


L’ENSORCELÉE. 


299 


— Vère ! dit un autre, qui colla son oreille 
contre la terre, j’ouïs du côté du sû 1 les pas de 
son quevâ, mais il est loin ! 

Et il écouta encore. 

— Tiens ! dit-il, il y a un autre pas pus 
près, et un pas d’homme ; quelqu’un de hardi 
pour rôder dans la lande à pareille heure, 
après nous et cet enragé d’abbé de la Croix- 
Jugan! 

Et, comme il cessait de parler, les deux 
chiens qui dormaient au bord de la braise, 
le nez allongé sur leurs pattes, se mirent à 
grogner. 

— Paix, Gueiile-Noire ! dit le pâtre qui avait 
parlé le premier, et qui n’était autre que le 
Pâtre du vieux Presbytère. I gn’y a pas de 
- moutons à voler, mes bêtes ; dormez. 

Il faisait noir comme dans la gueule de ce 
chien qu’il venait de nommer Gueule-Noire, et 
qui portait ce signe caractéristique de la féro- 
cité de sa race. Les bergers virent une ombre 
vague qui se dessinait assez près d’eux dans le 
clair-obscur d’un ciel brun. Seulement, comme 
la pureté de l’air dans la nuit double la valeur 
du son et en rend distinctes les moindres 
nuances : 

— Il est donc toujours de ce monde, cet abbé 


i. Sû pour sud. 


(Noie de V Auteur.) 


300 


L’ENSORCELÉE. 


de la Croix-Jugan? dit une voix derrière les 
bergers, et vous, qui savez tout, pâtureaux du 
diable, diriez-vous à qui vous payerait bien 
cette bonne nouvelle, s’il doit prochainement 
en sortir ? 

— Ah ! vous v’ià donc revenu 1 maître le 
Hardouey, fit le pâtre, sans meme se retourner 
du côté de la voix, et les mains toujours éten- 
dues sur la braise, vlà treize mois que le Clos 
chôme de vous ! Que vous êtes donc tardif, 
maître! et comme les os de votre femme sont 
devenus mous en vous espérant! 

Était-ce vraiment le Hardouey qui était là 
dans l’ombre ? On aurait pu en douter, car il 
était violent et il ne répondait pas. 

— Ah ! j’ nous sommes donc ramollis itou? 
reprit le pâtre, continuant son abominable iro- 
nie, et reprenant le cœur de cet homme silen- 
cieux, comme Ugolin le crâne de son ennemi, 
pour y renfoncer une dent insatiable. 

Si c’était le Hardouey, cet homme, carabiné 
de corps et d’âme, disait Tainnebouy, pour 
renvoyer l’injure et la payer comptant, sur 
place, à celui qui la lui jetait, il était donc 
bien changé pour ne pas bouillir de colère en 
entendant les provocantes et dérisoires paroles 
de ce misérable berger ! 

— Tais-toi, damné, finit-il par dire d’un ton 
brisé... mais avec une amère mélancolie, les 


L'ENSORCELÉE. 


301 


morts sont les morts... et les vivants, on croit 
qu’ils vivent, et les vers y sont, quoiqu’ils 
parlent et remuent encore. J’ne suis pas 
venu pour parler avec toi de celle qui est 
morte... 

— Porqué donc que vous êtes revenu ? dit 
le berger, incisif et calme comme la puissance, 
toujours assis sur sa pierre et les mains éten- 
dues sur son brasier. 

je suis venu, répondit alors Thomas le 

Hardouey, d’une voix où la résolution compri- 
mait de rauques tremblements, pour vendre 
mon âme à Satan , ton maître , pâtre ! 
J’ai cru longtemps qu’il n’y avait pas 
d’âme, qu’il n’y avait pas de Satan non 
plus. Mais ce que les prêtres n’avaient 
jamais su faire, tu l’as fait, toi ! Je crois au 
démon, et je crois à vos sortilèges, canailles 
de l’enfer! On a tort de vous mépriser, devons 
regarder comme de la vermine... de hausser les 
épaules quand on vous appelle des sorciers. 
Vous m’avez bien forcé à croire les bruits qui 
disaient ce que vous étiez... Vous avez &xi pou- 
voir. Je l’ai éprouvé... Eh bien! je mens livrer 
ma vie et mon âme, pour toute l’éternité, au 
Maudit, votre maître, si vous voulez jeter un 
de vos sorts à cet être exécré d’abbé de la 
Croix-Jugan ! 

Les trois bergers se mirent à ricaner avec 


302 


L’ENSORCELÉE. 


mépris, en se regardant de leurs yeux luisants 
aux reflets incertains du brasier. 

— Si vous n’avez que cha à nous dire, 
maître le Hardouey, reprit le berger du vieux 
Presbytère, vous pouvez vous en retourner au 
pays d’où vous venez, et ne jamais remettre le 
pied dans la lande, car les sorts ne peuvent 
rien sur l’abbé de la Croix-Jugan. 

— Vous n’avez donc pas de pouvoir, dit le 
Hardouey, vous n’êtes donc plus que des 
valets d’étable, de sales râcleurs de ordet à 
cochon ? 

— Du pouvai ! j’ n’en avons pas contre li, 
dit le pâtre, il a sur li un signe pus fort que 
nous ! 

— Quel signe? repartit l’ancien propriétaire 
du Clos. Est-ce son bréviaire ou sa tonsure de 
prêtre ?... 

Mais les bergers restèrent dans le silence, 
indifférents à ce que disait le Hardouey de la 
perte de leur pouvoir, et à ses insultantes 
déductions. 

— Sans cœurs ! fit-il. 

Mais ils laissèrent tomber l’injure, opiniâtré- 
ment silencieux et immobiles comme les pierres 
sur lesquelles ils étaient assis. 

— Ah ! du moins, continua le Hardouey, 
après une pause, si vous ne pouvez faire de 
lui ce que vous avez fait de moi et... d’elle, 


l’ensorcelée. 


303 


n’ pouvez-vous me montrer son destin dans 
votre miroir et m 5 dire s’il doit charger la terre 
du poids de son corps encore bien longtemps ? 

Le silence et l’immobilité des bergers avaient 
quelque chose de plus irritant, de plus inso- 
lent, de plus implacable que les plus outra- 
geantes paroles. C’était comme 1 indifférence 
de ce sourd destin qui vous écrase, sans en- 
tendre tomber vos débris ! 

— Brutes ! reprit Thomas le Hardouey, vous 
ne répondez donc pas ? Et sa voix monta jus- 
qu’aux éclats de la colère ! — Eh bien 1 je me 
passerai de vous; et l’expression dont il se 
servit, il l’accompagna d’un blasphème. 
Gardez vos miroirs et vos sorcelleries. Je sau- 
rai à moi tout seul quel jour il doit mourir, 
cet abbé de la Croix-Jugan! 

— Demandez-li, maître Thomas, ht le ber- 
ger d’un ton de sarcasme. Le v’ià qui vient ! 
entend’ous hennir sa pouliche ? 

Et, en effet, le cavalier et le cheval, lancés à 
triple galop, passèrent dans T obscurité comme 
un tourbillon, et frisèrent de si près les pâtres 
et le Hardouey, qu’ils sentirent la ventilation, 
de ce rapide passage, et qu’elle courut sur la 
braise en petite flamme qui s’éteignit aussitôt. 

— Tâchez donc de le rattraper, maître Tho- 
mas ! cria le berger qui prenait un plaisir cruel 
à souffler la colère de le Hardouey. 


304 


L’ENSORCELÉE. 


Celui-ci frappa de son bâton une pierre du 
chemin, qui jeta du feu et se brisa sous la force 
du coup. 

— Vère ! reprit le pâtre, frappez les pierres. 
Les chiens les mordent, et votre furie n’a pas 
p’us de sens que la colère des chiens. Crayez- 
vous qu’un homme comme cet abbé, pus sol- 
dat que prêtre, s'abat sous un pied de frêne 
comme un faraud des foires de Varanguebec 
ou de Créance ? I g’ n'y a qu’une balle qui 
puisse tuer un la Croix- Jugan, maître Tho- 
mas ! et des balles, les Bleus n’en fondent 
p’us 1 

— C' est-il là le pronostic sur l’abbé, pâtre ? fit 
le Hardouey en crispant sa rude main sur l’é- 
paule du berger et en le secouant comme une 
branche. Ses yeux, dilatés par un désir exalté 
jusqu’à la folie, brillaient dans l’ombre comme 
deux charbons. 

— Vère! dit le pâtre, auquel tant de vio- 
lence arrachait l’oracle, il a entre les deux 
sourcils l’M qui dit qu’on mourra d’une mort 
terrible. Il mourra comme il a vécu. Les balles 
ont déjà fait un lit sur sa face à la dernière 
qui s’y couchera, pour le coucher sous elle à 
jamais. Ch’est le bruman 1 des balles ! mais la 


x. Bruman, fiancé, l’homme de la bru. 

( Noie de l’Auteur.) 


l’ensorcelée. 


305 


mariée peut tarder à venir, à c’te heure, où les 
Chouans et les Bleus ne s’envoient p’us de 
plomb, comme au temps passé, dans l’air des 
nuits ! 

— Ah ! j’en trouverai, moi ! s’écria maître le 
Hardouey, avec la joie d’un homme en qui se 
coulait, à la fin, l’idée d’une vengeance cer- 
taine, qu’aucun événement ne dérangerait, 
puisque c’était une destinée ; j’en trouverai, 
pâtre, quand je devrais l’arracher avec mes 
ongles des vitres de l’église de Blanchelande 
et le mâcher pour le mouler en balle, comme 
un mastic, avec mes dents. En attendant, v’ià 
pour ta peine, puisqu’enfin tu as causé, bouche 
têtue î 

Et il jeta, au milieu du cercle des bergers, 
quelque chose qui retentit comme de l’argent 
en tombant dans le feu qui s’éparpilla... Puis 
il s’éloigna, grand train, dans la lande, sy 
fondant presque, tant il fit peu de bruit, en s’y 
perdant! Il en connaissait les espaces et les 
sentiers pleins de trahisons. Que de préoccu- 
pations et d’images cruelles l’y avaient suivi 
déjà! Cette nuit-là, la lande à l’effrayante phy- 
sionomie, lui avait dit son dernier mot avec 
le dernier mot du pâtre. Il la traversait le 
cœur si plein qu’il ne dut pas entendre la 
vieille mélopée patoise des bergers qui se 
mirent à la chanter hypocritement, en comp- 

39 


: 


306 


l’ensorcelée. 


tant peut-être les pièces qu’ils avaient retirées 
du feu : 

Tire lire lire, ma cauche (ma chausse) étrille ! 

Tire lire lire, raccommode l’an (la) ! 

Tire lire lire, je n’ai pas d’aiguille ! 

Tire lire lire, achète-z-en ! 

Tire lire lire, je n’ai pas d’argent! etc., etc. 

Quand ils racontèrent cette histoire à maître 
Tainnebouy, ils dirent qu’ils avaient laissé 
l’argent dans la braise, les coutumes de leur 
tribu ne leur permettant pas de prendre d’ar- 
gent pour aucune pronosticaiion . Comme on ne 
l’y retrouva point, et que pourtant on retrou- 
vait ordinairement très-bien, au matin, les 
ronds de cendre qui marquaient, dans la lande, 
les places où les bergers avaient allumé leur 
tourbe pendant la nuit, on dit que ce feu des 
sorciers, très-parent du feu de l’enfer, l’avait 
fait fondre, à moins pourtant que quelque pas- 
sant discret ne l’eût ramassé, sans se vanter 
de son aubaine. Car la Normandie n’en est 
plus tout à fait au temps de son glorieux Duc, 
où l’on pouvait suspendre à la branche d’un 
chêne, quand on passait par une forêt, un bra- 
celet d’or ou un collier d’argent, gênant pour 
la route, et, un an après, les y retrouver ! 

Ceci se passait vers la fin du carême de 18... 
Les bergers, de leur naturel peu communica- 
tifs avec les populations défiantes qui les em- 


l’ensorcelée. 


307 


ployaient, par habitude ou par terreur, ne 
dirent point alors qu’ils avaient vu le Har- 
douey dans la lande (ce qu’ils dirent plus tard), 
et nulle part, ni à Blanchelande ni à Lessay, 
on ne se douta que le mari de Jeanne eût re- 
paru, même pour une heure, dans le pays. 

Cependant le jour de Pâques arriva, et cette 
année il dut être plus solennel à Blanchelande 
que dans toutes les paroisses voisines. Voici 
pourquoi. Le temps de la pénitence que ses 
supérieurs ecclésiastiques avaient infligée à 
l’abbé de la Croix-Jugan était écoulé. Trois 
ans de la vie extérieurement régulière qu’il 
avait menée à Blanchelande avaient paru une 
expiation suffisante de sa vie de partisan et de 
son suicide. Dans l’esprit de ceux qui avaient 
le droit de le juger, les bruits qui avaient 
couru sur l’ancien moine et sur Jeanne, ne 
méritaient aucune croyance. Or, quand il n’y a 
point de motif réel de scandale, l’Eglise est 
trop forte et trop maternelle dans sa justice 
pour tenir compte d’une opinion qui ne serait 
plus que du respect humain à la manière du 
monde, si on l’écoutait. Elle prononce alors 
avec sa majesté ordinaire : « Malheur à celui 
qui se scandalise! » et résiste à la furie des 
langues et à leur confusion. Telle avait été sa 
conduite avec l’abbé de la Croix-Jugan. Elle 
ne l’avait pas tiré de Blanchelande pour l’en- 


308 


l’ensorcelée. 


voyer sur un autre point du diocèse où il n’eût 
scandalisé personne, disaient les gens à sagesse 
mondaine, qui ne comprennent rien aux pro- 
fondes pratiques de l’Église. Calme, impertur- 
bable, informée, elle avait, au bout de ces 
trois ans, remis à l’abbé ses pleins pouvoirs 
de prêtre, et c’était lui qui devait chanter la 
grand’messe à Pâques dans l’église de Blan- 
ckelande, après une si longue interruption 
dans l’exercice de son ministère sacré. 

Quand on sut cette nouvelle dans le pays, 
on se promit bien d’assister à cette messe célé- 
brée par le moine chouan, dont les blessures et 
la vie, mal éclairée des reflets d’incendie d’une 
guerre éteinte, avaient passionné la contrée 
d’une curiosité mêlée d’effroi. L’évêque de 
Coutances serait venu lui-même célébrer sa 
messe épiscopale à Blanchelande, qu’il n’eût 
point excité de curiosité comparable à celle 
que l’abbé de la Croix- Jugan inspirait. Taillé 
lui-même pour être évêque ; de nom, de carac- . 
tère et de capacité, disait-on, à s’élever aux 
premiers rangs dans l’Église, il ne resterait 
pas, sans doute, à Blanchelande. L’imagination 
populaire couvrait déjà du manteau de pourpre 
du cardinalat cette arrogante épaule qui brisait 
enfin la cagoule noire de la pénitence, comme 
le mouvement puissant d’un lion crève les 
toiles insultantes de fragilité dans lesquelles 


L'ENSORCELÉE. 


309 


on le croyait pris. La comtesse de Montsurvent, 
qui ne quittait jamais son château et qui n en- 
tendait de prières que dans sa chapelle, Tint à 
cette messe où toute la noblesse des environs 
se donna rendez-vous pour honorer, dans la 
personne de l’abbé, le gentilhomme et le chef 
de guerre. 

Le jour de Pâques tombait fort tard cette 
année-là. On était en avril, le 16 d’avril, car 
cette date est restée célèbre. C’était une belle 
journée de printemps, me dit la vieille com- 
tesse centenaire, quand je lui en parlai et 
qu’elle me mit les lambeaux de ses souvenirs 
par-dessus l’histoire de mon brave herbager 
Tainnebouy. L’église de Blanchelande avait 
peine à contenir la foule qui- se pressait sous 
ses arceaux. Il fait toujours beau temps le 
jour de Pâques, affirment, avec une supersti- 
tion chrétienne qui ne manque pas de grâce, 
les paysans du Cotentin. Ils associent dans 
leur esprit la résurrection du Christ avec -a 
résurrection de la nature, et acceptent comme 
un immuable fait, qui a sa loi dans leur 
croyance, la simultanéité que l'Eglise a établie 
entre les fêtes de son rituel et le mouvement 
des saisons. Les neiges de Noël, la bise plain- 
tive du vendredi saint, le soleil de Pâques 
sont des expressions proverbiales dans le Co- 
tentin. Le soleil brillait donc, ce jour-là, et 


3io 


L’ENSORCELÉE. 


éclairait l’église de ses premiers joyeux rayons, 
qui ne sont pas les mêmes que ceux des autres 
jours de l’année. O charme emporté des pre- 
miers jours, qui n’est si doux que parce qu’il 
est si vite dissipé et que la mémoire en est 
plus lointaine ! 

Tous les bancs de l’église étaient occupés 
par les familles qui les louent à l’année. Revê- 
tus de leurs plus beaux habits, les paysans se 
pressaient jusque dans les chapelles latérales, 
et on ne voyait de tous côtés que ceintures et 
gilets rouges aux boutons de cuivre, la parure 
séculaire de ces farauds bas Normands. Dans 
la grande allée de la nef, ce n’était qu’une 
mer un peu houleuse de ces coiffes qu’on ap- 
pela plus tard du nom éblouissant de comités , 
et qui donnaient aux jeunes filles du pays un 
air de mutinerie héroïque qu’aucune autre coif- 
fure de femme n’a jamais donné comme celle- 
là! Toutes ces coiffes blanches si rapprochées 
les unes des autres, qu’un prédicateur de mau- 
vaise humeur comparait assez exactement, un 
jour, à une troupe d’oies dans un marais, étaient 
agitées par le désir de voir enfin une fois sans 
son capuchon ce fameux abbé de la Gouîe- 
Fracassée, comme on disait dans le pays. Sur- 
nom populaire qu’à une autre époque sa race 
aurait gardé, s’il n’avait pas été le dernier de 
sa race ! Le seul banc qui fût vide dans cette 


foule de bancs qui regorgeaient étaient le banc, 
fermé à la clef, de maîtresse le Hardouey. On 
n’y avait plus revu personne depuis la mort 
de la femme et l’inexplicable disparition du 
mari. Ce banc vide rappelait, ce dimanche-la 
mieux que jamais, toute l’histoire que j ai ra- 
contée. 11 faisait penser davantage à cette 
morte, à laquelle on pensait toujours et dont 
le souvenir amenait infailliblement dans 1 es- 
prit l’idée de l’abbé de la Croix-Jugan, de ce 
moine blanc de l’abbaye en ruines, qui allait 
chanter la grand’messe pour la première fois. 
On pensait que la tragédie de l’ensorcellement 
de Jeanne avait commencé à ce banc, a une 
procession comme celle-ci, et que le malheur 
était venu de ce premier regard, sorti de ces 
trous par lesquels, dit Bossuet, Dieu verse la 
lumière dans la tête de l’homme, et qui, sous le 
front balafré du prêtre et la pointe de son ca- 
puchon, semblaient deux soupiraux de l’enfer; 
la louche enfeu du four du Diahle, disaient ces 
paysans qui savaient peindre avec un mot, 
comme Zurbaran avec un trait. Quand on se 
reportait aux bruits qui avaient couru sur 
l’abbé, et dont l'écho ne mourait pas, on était 
haletant de voir quelle mine il aurait, en pas- 
sant le long du banc de sa victime (car on a 
croyait sa victime), le jour où il allait dire la 
messe, et consacrer le corps et le sang de 


312 


l’ensorcelée. 


Notre -Seigneur Jésus -Christ. C’était une 
épreuve ! Il se jouait donc dans toutes ces 
têtes un drame dont le dernier acte était arrivé 
et qui touchait au dénoûment. Aussi me se- 
rait-il impossible de peindre l’espèce de frémis- 
sement de curiosité qui circula soudainement 
dans cette foule quand la rouge bannière de la 
paroisse, qui devait ouvrir la marche de la 
procession, commença à flotter a l’entrée du 
chœur, et que les premiers tintements de la 
sonnette annoncèrent, au portail, que la pro- 
cession allait sortir. Qui ne sait, d’ailleurs, 
l’amour éternel de l’homme pour les spectacles 
et même pour les spectacles qu’il a déjà vus ? 
Cette bannière, qui ne sort guère qu’aux 
grandes fetes, et de laquelle tombent, comme 
de ses glands d’or et de soie vermeille, je ne 
sais quelle influence de joie et de triomphe 
sur les fidèles, la croix d’argent, avec son vela- 
rium brodé par des mains virginales, cette 
espèce d’obélisque de cire blanche qu’on ap- 
pelle le cierge pascal et qui domine la croix 
de sa pointe allumée, les primevères qui jon- 
chaient la nef, ces premières primevères de 
l’année que les prêtres étendent sur les autels 
lavés du samedi saint et dont les débris odo- 
rants de la veille se mêlaient à la forte et 
tonique senteur du buis coupé, tous ces dé- 
tails avaient aussi leur émotion sainte. La 


L’ENSORCELÉE. 


313 


procession étincelait d’ornements magnifiques 
donnés par la comtesse de Montsurvent et 
qu’on portait alors pour la première fois. Elle 
avait voulu que son grand abbé de la Croix- 
Jugan (c’est ainsi qu’elle avait coutume de 
l’appeler) ne dît sa première messe, depuis sa 
pénitence, que dans une pourpre et une splen- 
deur dignes de lui ! Comme il est d’usage, il 
venait le dernier dans cette foule solennelle, 
précédé du curé de Varenguebec et de l’abbé 
Caillemer, tous deux en dalmatique, car ils 
devaient l’assister comme diacre et sous-uiacre 
à l’autel. La foule tendait le cou sur son pas-_ 
sage, et plusieurs jeunes filles montèrent même 
sur les banquettes de leurs bancs lorsqu il 
s’avança dans la nef. Le jour bleu qui entrait 
alors par le portail tout grand ouvert et qui 
répandait ses clartés jusqu’au fond du chœur 
dans son mystère de vitraux sombres, et tour- 
nait ses blancheurs vives autour des piliers, 
frappait bien en face ce visage extraordinaire 
qu’on voulait voir, tout en frémissant de le 
regarder, et qui produisait la magnétique hor- 
reur des abîmes. Seulement (sans y penser assu- 
rément) l’abbé de la Croix-Jugan devait im- 
patienter cette curiosité, avide de le contempler 
enfin dans l’ensemble de son atterrante physio- 
nomie. Comme officiant, il portait l’etole, 
l’aube et la chape, mais il avait gardé son 


40 


314 


l’ensorcelée. 


capuchon noir en agrafant sa chape par-des- 
sus, en sorte que sa tête n’avait point quitté 
son encadrement habituel, fermé par la barre 
de velours noir de l’espèce de mentonnière 
qu’il portait toujours. 

« Qui fut bien surpris et eut le nez cassé? 
me dit maître Tainnebouy qui prétendait tenir 
tous ces détails de Nônon elle-même, ce furent 
les filles de Blanchelande, monsieur ! Quand il 
passa auprès du banc de la malheureuse dont 
il avait causé la perte, on ne s’aperçut pas tant 
seulement qu’il eût un cœur à l’air de son vi- 
sage. On n’y vit rien, ni stringo ni stringueite, 
et on se demanda tout bas s’il avait une licence 
du pape, le vieux diable, pour dire la messe en 
capuchon. Mais ne vous tourmentez, monsieur ! 
la suite prouva bien qu’il n’en avait pas, et les 
filles et les gars de Blanchelande, et bien d’au- 
tres, en virent plus long à c’te messe-là qu’ils 
n’auraient voulu. » 

Ainsi, pour un moment, la curiosité et l’at- 
tente universelle furent trompées. L’abbé de la 
Croix- Jugan n’avait rien de nouveau que sa 
chape fermée sur sa poitrine par une agrafe 
de pierres précieuses, d’un éclat prodigieux aux 
yeux de ces paysans éblouis. 

« D’aucunes fois, depuis, j’ons bien regardé ! 
ce tas de pierreries n’a êclaffé com’ cha sur la 
poitrine de nos prêtres, » disaient-ils à la com- 


l’ensorcelée. 


315 


tesse de Montsurvent, qui expliquait le phé- 
nomène, un peu par l’imagination, un peu par 
le manteau du capuchon qui faisait repoussoir 
au blanc éclat des pierreries, mais qui ne pou- 
vait s'empêcher de sourire de ces incroyables 
superstitions. 

La procession fit le tour de 1 église, le long 
des murs du cimetière, et rentra par le portail, 
qui resta ouvert. Il y avait tant de monde à 
Blanchelande ce jour-là, et le temps était si 
doux et presque si chaud, que beaucoup de 
personnes se groupèrent au portail et, de la, 
entendirent la messe. Il y en avait jusque sous 
l’if planté en face du portail. 

Cependant, après le temps mis à chanter 
l’ Introït, pendant lequel l’officiant va revêtir 
les ornements sacrés, les portes de la sacristie 
s’ouvrirent et l’abbé de la Croix-] ugan, précédé 
des enfants de chœur portant les flambeaux, 
des thuriféraires et des diacres, apparut sur le 
seuil, en chasuble, et marcha lentement vers 
l’autel. Le mouvement de curiosité qui avait 
eu lieu dans l’église quand la procession était 
passée, recommença, mais pour cette fois sans 
déception. Le capuchon avait disparu et la tête 
idéale de l’abbé put être vue sans aucun voile... 

Jamais la fantaisie d’un statuaire, le rêve 
d’un grand artiste devenu fou, n’auraient com- 
biné ce que le hasard d’une charge d’espingole 


3i6 


l’ensorcelée. 


et le déchirement des bandelettes de ses bles- 
sures par la main des Bleus avaient produit 
sur cette figure, autrefois si divinement belle, 
qu’on la comparait à celle du martial Archange 
des batailles. Les plus célèbres blessures dont 
parle l’histoire, qu’étaient-elles auprès des ves- 
tiges impliqués sur le visage de l’abbé de la 
Croix-Jugan, auprès de ces stigmates qui disaient 
si atrocement le mot sublime du duc de Guise 
à son fils ? 

« Il faut que les fils des grandes races sachent 
se bâtir des renommées sur les ruines de leur 
propre corps ! » 

Pour la première fois, on jugeait dans toute 
sa splendeur foudroyée le désastre de cette 
tête, ordinairement à moitié cachée, mais déjà, 
par ce qu’on en voyait, terrifiante! Les che- 
veux, coupés très-courts, de l’abbé, envahis par 
les premiers flocons d’une neige prématurée, 
miroitaient sur ses tempes et découvraient les 
plans de ses joues livides, labourées par le fer. 
C’était tout un massacre, me dit Tainnebouy 
avec une poésie sauvage, mais ce massacre ex- 
primait un si implacable défi au destin, que si 
les yeux s’en détournaient, c’était presque 
comme les yeux de Moïse se détournèrent du 
buisson ardent qui contenait Dieu ! Il y avait, 
en effet, à force d’âme, comme un dieu en cet 
homme plus haut que la vie, et qui semblait 


l’ensorcelée. 


317 


avoir vaincu la mort en lui résistant. Quoiqu’il 
se disposât à offrir le Saint Sacrifice et qu’il 
s’avançât les yeux baissés, l’air recueilli et les 
mains jointes, ces mains qui avaient porté 
l’épée interdite aux prêtres, et dont le galbe 
nerveux et veiné révélait la puissance des 
éperviers dans leurs étreintes, il était toujours 
le chef fait pour commander et entraîner à sa 
suite. Avec sa grande taille, la blancheur flam- 
boyante de sa chasuble lamée d’or, que le so- 
leil, tombant par une des fenêtres du chœur, 
sembla tout à coup embraser, il ne paraissait 
plus un homme, mais la colonne des flammes 
qui marchait en avant d'Israël et qui le gui- 
dait au désert. La vieille comtesse de Mont- 
survent parlait encore de ce moment-là, du 
fond de ses cent ans, comme s’il eût été devant 
elle, quand Blanchelande agenouillé vit ce 
prêtre, colossal de physionomie, se placer au 
pied de l’autel et commencer cette messe fatale 
qu’il ne devait pas finir, , 

Nul, alors, ne pensa à ses crimes. Nul n’osa 
garder dans un repli de son âme subjupée 
une mauvaise pensée contre lui. Il_était digne 
des pouvoirs que lui avait remis 1 Eglise, et le 
calme de sa grandeur, quand il monta les 
marches de l’autel, répondit de son innocence. 
Impression éphémère, mais pour le moment 
toute-puissante ! On oublia Jeanne le Hardouey. 


318 


L’ENSORCELÉE. 


On oublia tout ce qu’on croyait il ny avait 
qu’un moment encore. 

Entrevu à 1 autel à travers la fumée d’azur 
des encensoirs, qui vomissaient des langues de 
feu de leurs urnes d’argent, balancées devant 
sa terrible face, sur laquelle le sentiment de la 
messe qu’il chantait commençait de jeter des 
éclairs inconnus, qui s’y fixaient comme des 
rayons d’auréole et faisaient pâlir l’éclat des 
flambeaux, il était le point culminant et con- 
centrique où l’attention fervente et respectueuse 
de la foule venait aboutir. Le timbre profond 
de sa voix retentissait dans toutes les poitrines. 
La lenteur de son geste, sa lèvre inspirée, la 
manière dont il se retournait, les bras ouverts, 
vers les fidèles, pour leur envoyer la paix du 
Seigneur, toutes ces sublimes attitudes du 
prêtre qui prie et qui va consacrer, et dans 
lesquelles le sublime de sa personne, à lui, 
s’incarnait avec une si magnifique harmonie, 
prenaient ces paysans hostiles et fondaient leur 
hostilité au point qu’il n’y paraissait plus... 

La messe s avançait cependant, au milieu des 
alléluia d’enthousiasme de ce grand jour... Il 
avait chanté la Préface. Les prêtres qui l’as- 
sistaient dirent plus tard que jamais ils n’avaient 
entendu sortir de tels accents d’une bouche de 
chair. Ce n’était pas le chant du cygne, de ce 
mol oiseau de la terre qui n’a point sa place 


l’ensorcelée. 


319 


dans le ciel chrétien , mais les derniers cris de 
l’aigle de l’Évangéliste, qui allait s’élever vers 
les Cimes Étemelles, puisqu’il allait mourir ! 
Il consacra, dirent-ils encore, comme les Saints 
consacrent, et vraiment, s’il avait jamais été 
coupable, ils le crurent plus que pardonné. Ils 
crurent que le charbon d’Isaïe avait tout con- 
sumé du vieil homme dans sa purification dé- 
vorante, quand, à genoux près de lui, et tenant 
le bord de sa tunique de pontife, les diacres le 
virent élever l’hostie sans tache, de ses deux 
mains tendues vers Dieu. Toute la foule était 
prosternée dans une adoration muette. L ’O salu- 
taris hostia! allait sortir, avec sa voix d’ar- 
gent, de cet auguste et profond silence... Elle 
ne sortit pas... Un coup de fusil partit du por- 
tail ouvert et l’abbé de la Croix-Jugan tomba 
la tête sur l’autel. 

Il était mort. 

Des cris d’effroi traversèrent la foule, aigus, 
brefs, et tout s’arrêta, même la cloche qui son- 
nait le sacrement de la messe et qui se tut, 
comme si le froid d’une terreur immense était 
monté jusque dans le clocher et l’eût saisie ! 

Ah ! qui pourrait raconter dignement cette 
scène unique dans les plus épouvantables spec- 
tacles ? L’abbé de la Croix-Jugan, abattu sur 
l’autel, arraché par les diacres de lentablemen- 
sacré qu’il souillait de son sang, et couché sur 


320 


l’ensorcelée. 


les dernières marches, dans ses vêtements sa- 
cerdotaux, au milieu des prêtres éperdus et 
des flambeaux renversés; la foule soulevée, 
toutes les têtes tournées, les uns voulant voir 
ce qui se passait à l’autel, les autres regardant 
d’où le coup de feu était parti ; le double re- 
flux de cette foule, qui oscillait du chœur au 
portail, tout cela formait un inexprimable 
désordre, comme si l’incendie eût éclaté dans 
l’église ou que la foudre eût fondu les plombs 
du clocher ! 

« L’abbé de la Croix-J ugan vient d’être assas- 
siné! » Tel fut le mot qui vola de bouche en 
bouche. La comtesse de Montsurvent, qui avait 
le courage de ceux de sa maison, tenta de pé- 
nétrer jusqu’au chœur, mais ne put percer la 
foule amoncelée. 

« Fermez les portes ! arrêtez l’assassin ! » 
criaient les voix. Mais on n’avait vu ni arme 
ni homme. Le coup de fusil avait été entendu. 
Il était parti du portail, tiré probablement par- 
dessus la tête des fidèles prosternés ; et celui 
qui l’avait tiré avait pu s’enfuir, grâce au pre- 
mier moment de surprise et de confusion. On 
le cherchait, on s’interrogeait. 

Le chaos s’emparait de cette église, qui ré- 
sonnait, il n’y avait que quelques minutes, des 
chants joyeux d 'alléluia... Il y avait deux scènes 
distinctes dans ce chaos : la foule qui se gon- 


l’ensorcelée. 


321 


fiait au portail ; et à la grille du sanctuaire, 
dans le chœur, les prêtres jetés hors de leurs 
stalles, et les chantres, pâles, épouvantés, en- 
tourant le corps inanimé, et les deux diacres, 
debout auprès, pâles comme des linceuls, en 
proie à l’indignation et à l’horreur! Un crime 
afireux aboutissait à un sacrilège ! L’hostie, 
teinte de sang, était tombée à côté du calice. 
Le curé de Varenguebec la prit et la com- 

munia. „ , . 

Alors ce curé de Varenguebec, qui était un 
homme puissant, un robuste prêtre, commanda 
le silence, d’une voix tonnante, et, chose 
étrange, due, sans nul doute, à l’impression 
d’un tel spectacle, il l’obtint. Puis il dépouilla 
sa dalmatique, et n’ayant plus que son aube, 
tachée du sang qui avait jailli de tous côtés 
sur l’autel, il monta en chaire et dit : ^ 

« Mes frères, l'église est profanée. L abbé de 
la Croix-jugan vient d’être assassiné en offrant 
le divin sacrifice. Nous allons emporter son 
corps au presbytère et nous en ferons l’inhu- 
mation à la paroisse de Neuf-Mesnil. L’eglise 
de Blanchelande va rester fermée jusqu’au mo- 
ment où Notre Seigneur de Coûtantes viendra 
solennellement la rouvrir et la purifier. Lui 
seul, de sa droite épiscopale, et non pas nous, 
humble prêtre, peut laver ici la place d un de- 
testable sacrilège. Allez, mes frères, rentrez 


dans vos maisons, consternés et recueillis. Les 
jugements de Dieu sont terribles et ses voies 
cachées. Allez, la messe est dite : Ite , missa 
est ! » 

Et il descendit de chaire. Le silence le plus 
profond continua de régner dans l’assemblée 
qui s’écoula, mais avec lenteur. Les plus cu- 
rieux restèrent à voir les prêtres éteindre les 
flambeaux et voiler le saint tabernacle. On 
éteignit jusqu’à la lampe du chœur, cette lampe 
qui brûlait nuit et jour, image de l’Adoration 
perpétuelle. Puis, les prêtres enlevèrent sur 
leurs bras entrelacés le corps de l’abbé de la 
Croix-Jugan, dans sa chasuble sanglante, en 
récitant à voix basse le De profundis. Resté le 
dernier sur le seuil de l’église déserte, le curé 
Caillemer en ferma les portes, comme sous les 
sept sceaux de la colère du Seigneur. Arrêtées 
un moment dans le cimetière, quelques per- 
sonnes furent sommées d’en sortir et les grilles 
en furent fermées, comme les portes de l’église 
l’avaient été. Étrange et formidable jour de 
Pâques î le souvenir saisissant devait s’en 
transmettre à la génération suivante. On eût 
dit qu’on remontait au moyen âge et que la 
paroisse de Blanchelande avait été mise en 
interdit. 


l’ensorcelée. 


323 


XVI 


Ce ne fut que quarante jours après cet 
effroyable drame, dont le récit, même dans la 
bouche du paysan qui me le fit, me sembla 
aussi pathétique que celui du meurtre de ce 
Médicis frappé dans l’église de Florence lors 
de la conjuration des Pazzi, laquelle a fourni 
aux historiens italiens l'occasion dune si ter- 
rible page, que l’évêque de Coutances, accom- 
pagné d’un clergé nombreux, vint rouvrir et 
reconsacrer l’église de Blanchelande ; cérémo- 
nie imposante, dont la solennité devait rendre 
plus profond encore dans tous les esprits le 
souvenir de cette fameuse messe de Pâques, 
interrompue par un meurtre. 

Ouant au meurtrier, tout le monde crut que 
c’était maitre Thomas le Hardouey; mais de 
preuve certaine et matérielle que cela fut, on 
n’en eut jamais. Les bergers racontèrent ce qui 
s’était passé, la nuit, dans la lande; mais ils 
haïssaient le Hardouey, et peut-etre se ven- 
geaient-ils de lui jusque sur sa mémoire. Di- 
saient-ils vrai? C’étaient des païens auxquels 
il ne fallait pas trop ajouter foi. 

Le Hardouey, assurément, avait plus q 
personne un intérêt de vengeance a tuer labbe 


324 


l’ensorcelée. 


de la Croix-Jugan. Le lingot de plomb, qui 
avait traversé de part en part la tête de l’abbé 
et qui était allé frapper la base d’un grand 
chandelier d argent placé à gauche du taber- 
nacle, fut reconnu pour être un morceau de 
plomb arraché d’une des fenêtres du chœur 
avec la pointe d’un couteau ; et cette circon- 
stance parut confirmer le récit des pâtres. 

Ainsi le Hardouey avait fait ce qu’il avait 
dit ; car on reconnut encore que le plomb avait 
été mâché avec les dents, soit pour le forcer à 
entrer dans le canon du fusil, soit pour en 
rendre la blessure mortelle. Excepté cette no- 
tion incertaine, tous les renseignements man- 
quèrent à la justice. Interrogées par elle, les 
personnes qui entendaient la messe au portail 
(et c’étaient des femmes pour la plupart) répon- 
dirent n’avoir entendu que l’arme à feu par- 
dessus leurs têtes, agenouillées qu’elles étaient 
et le front baissé au moment de l’Élévation. 

Leur surprise, leur effroi avaient été si grands, 
que l’homme qui avait tiré le coup de fusil 
avait eu le temps de courir jusqu’à l’échalier 
du cimetière et de le franchir avant d’être re- 
connu. Seule, une vieille mendiante, qui ne 
pouvait s’agenouiller à cause de l’état de ses 
pauvres jambes, et qui était restée debout, les 
mains à son bâton et les reins contre le tronc 
noir de l’if, vit tout à coup au portail un large 


l’ensorcelée. 


0 2 :ï 


dos d'homme, et au-dessus de ce dos un bout 
de fusil couché en joue et qui brillait au soleil. 
Ouand le coup fut parti, l’homme se retourna, 
mais il avait, dit-elle, un crêpe noir sur la 
fioure, et il s' ensauva.it comme un cat pour sium 
far un quien. Tout cela, ajouta-t-elle, eut lieu 
si vite et elle avait été si saisie, qu’elle n’avait 
pas meme pu crier. 

Si c’était le Hardouey, du reste, on ne le 
découvrit ni à Blanchelande, ni à Lessay, m 
dans aucune des paroisses voisines, et sa dis- 
parition, qui a toujours duré depuis ce temps, 
demeura aussi mystérieuse qu’elle l’avait été 
après la mort de sa femme. Seulement, s’il 
était resté dans l’esprit du monde, disait Tam- 
nebouy, que l’abbé de la Croix -Jugan avait 
maléficié J eanne-Madelaine, il resta aussi acquis 
à l’opinion de toute la contrée que le Hardouey 
avait été l’assassin, par vengeance, de 1 ancien 

moine. _ . 

Telle avait été l’histoire de maître Louis 
Tainnebouy sur cet abbé de la Crorx-Jugan, 
dont le nom était resté dans le pays l’objet 
d’une tradition sinistre. Je l’ai dit déjà, mais il 
me paraît nécessaire d’insister : le fermier du 
Mont-de-Rauville omit dans son récit bien des 
traits que je dus plus tard à la comtesse Jac- 
queline de Montsurvent ; seulement ces détails, 
qui tenaient tous à la manière de voir et de 


326 


l’ensorcelée. 


sentir de la comtesse et à sa hauteur de situa- 
tion sociale, ne portaient nullement sur le fond 
et les circonstances dramatiques de l’histoire 
que mon Cotentinais m’avait racontée. A cet 
égard l’identité était complète; seule, la ma- 
nière d’envisager ces circonstances était diffé- 
rente. 

Et cependant, dans les idées de la centenaire 
féodale, de cette décrépite à qui la vieillesse 
avait arraché les dernières exaltations, s’il y en 
avait jamais eu dans ce caractère auquel les 
guerres civiles avaient donné le fil et le froid 
de l’acier, l’abbé de la Groix-Jugan était, autant 
que dans les appréciations de l’honnête fer- 
mier, un de ces personnages énigmatiques et 
redoutables qui, une fois vus, ne peuvent s’ou- 
blier. 

Maître Tainnebouy en parlait beaucoup par 
ouï-dire, et pour l’avoir entr’aperçu une ou deux 
fois du bout de l’église de Blanchelande à 
l’autre bout, mais la vieille comtesse l’avait 
connu... Elle ne l’avait pas seulement vu à 
cette distance qui transforme les bâtons flot- 
tants ; elle l’avait coudoyé dans cet implacable 
plain-pied de la vie qui renverse les piédestaux 
et rapetisse les plus grands hommes. 

— Voyez-vous cette place ? — me disait-elle 
le jour que je lui. en parlai, et elle me désignait 
de son doigt, blanc comme la cire et chargé de 


l’ensorcelée. 


327 


bagues jusqu’à la première phalange, une espèce 
de chaire en ébène, de forme séculaire, placée 
en face de son dais ; — c’était là qu’il s’asseyait 
quand il venait à Montsurvent. Personne ne 
s’v mettra plus désormais. Il a passé là bien 
des heures ! Lorsqu’il arrivait dans la cour, moi 
qui suis toujours seule dans cette salle vide, 
avec les portraits des Montsurvent et. des 
Toustain (c’était une Toustain que la vieille 
comtesse Jacqueline), je reconnaissais le bruit 
du sabot de son cheval, et je tressaillais dans 
mes vieux os sans moelle et dans, mes dentelles 
rousses, comme une fiancée qui eût attendu 
son fiancé. N’étions-nous pas fiancés aux memes 
choses mortes?... Le vieux Soutyras, car tout 
est vieux autour de moi, l’annonçait, en soule- 
vant devant lui, d’un bras tremblant de la ter- 
reur qu’il inspirait à tous, la portière que voila 
là-bas, et alors il entrait, le front sous sa cape, 
et il s’en venait me baiser de ses lèvres muti- 
lées cette main solitaire, à laquelle les baisers 
du respect ont manqué depuis que la vieillesse 
et la révolution sont tombées sur ma tete che- 
nue. Puis il s’asseyait... et, après quelques 
mots, il s’abîmait dans son silence et moi dans 
le mien ! Car, depuis que la Chouannerie était 
finie et qu’il n’y avait plus d’espoir de sou è- 
vement dans cette misérable contrée ou le 
paysans ne se battent que pour leur fumier, 1 


328 


l’ensorcelée: 


n avait pins rien à m’apprendre, et nous n’a- 
vions plus besoin de parler. 

Quoi ! m'écriai-je, comtesse, croyant qu’au 
moins cette intimité grandi osement sévère entre 
cet homme si viril, vaincu, et cette femme dé- 
possédée de tout, excepté de la vie, laissait 
échapper dans cette solitude de fiers cris de 
rage et de regret, vous ne parliez même pas ! 
Et vous avez ainsi vécu pendant des an- 
nées ? 

— Seulement deux ans, fit -elle, le temps 
qu’il demeura à Blancheîande, quand toute es- 
pérance fut perdue, jusqu’à sa mort... Qu’avions- 
nous à nous dire? Sans parler, nous nous en- 
tendions... Si ! pourtant, il me parla encore une 
fois, fit-elle en se ravisant et en baissant un 
chef qui branlait, comme si elle eût cherché un 
objet perdu entre son buse et sa poitrine, par 
un dernier mouvement de femme qui cherche 
ses souvenirs là où elle mettait ses lettres 
d’amour dans sa jeunesse, ce fut quand ce mal- 
heureux et fatal duc d’Enghien... 

Elle hésitait, et cette hésitation me parut si 
sublime que je lui épargnai la peine d’achever. 

— Oui, lui dis-je, je comprends... 

— Ah ! oui, vous comprenez, dit-elle avec un 
vague éclair au fond de son regard d’un bleu 
froid et effacé, nageant dans un blanc presque 
sépulcral, vous comprenez; mais je puis bien 


l’ensorcelée. 


329 


le dire : cent ans de douleur pavent la bouche 
pour tout prononcer. 

Elle s’arrêta, puis elle reprit : 

— Ce jour-là, il vint plus tôt qu’à l’ordinaire. 

Il ne m’embrassa pas la main et il me dit : 

« Le duc d’Enghien est mort, fusillé dans les 
fossés de Vincennes... Les royalistes n auront 
pas le cœur de le venger ! » Moi, je poussai un 
cri, mon dernier cri ! Il me donna les détails de 
cette mort terrible, et U marchait de long en 
large en me les donnant. Quand ce fut fini, il 
s’assit et reprit son silence qu’il n’a pas rompu 
désormais. Aussi, ajouta-t-elle encore apres une 
pause, il n’y a pas grande différence pour moi 
qu’il soit vivant ou qu’il soit mort, comme il 
l’est maintenant. Les vieillards vivent dans 
leur pensée. Je le vois toujours !... Demandes a 
la Vasselin, si je ne lui ai pas dit bien sou- 
vent, le soir, à l’heure où elle vient m’apporter 
mon sirop d'oranges amères : « Dis donc, W 
selin, n’y a-t-il personne, là... sur la chaise 
noire? Je crois toujours que l’abbe de la Croix- 

Jugan y est assis !... » < 

En vérité, ce silence de trappiste étenau 
entre ces deux solitaires restés les derniers 
d’une société qui n’était plus, cette amitié ou 
cette habitude d’un homme de venir s’asseoir 
régulièrement à la même place, et qui frappai 
de la contagion de son silence une femme assez 


4 2 


330 


l'ensorcelée. 


hautaine pour que rien jamais pût beaucoup 
influer, sur elle, oui, en vérité, tout cela fut 
comme le dernier coup d’ongle du peintre qui 
m’acheva et me fit tourner cette figure de l’abbé 
de la Croix- Jugan, de cet être taillé pour ter- 
rasser l’imagination des autres et compter 
parmi ces individualités exceptionnelles qui 
peuvent ne pas trouver leur cadre dans l’his- 
toire écrite, mais qui le retrouvent dans l’his- 
toire qui ne s’écrit pas, car l’Histoire a ses 
rapsodes comme la Poésie. Homères cachés et 
collectifs, qui s’en vont semant leur légende 
dans l’esprit des foules ! Les générations qui se 
succèdent viennent pendant longtemps brouter 
ce cytise merveilleux d’une lèvre naïve et ravie, 
jusqu’à l’heure où la dernière feuille est em- 
portée par la dernière mémoire, et où l’oubli 
s’empare à jamais de tout ce qui fut poétique 
et grand parmi les hommes ! 


XVII 

Pour l’abbé de la Croix-Jugan, la. légende 
vint après î’histoire. v 

— J’avoue, dis -je à l’herbager cotentinais, 
quand il eut fini son récit tragique, j’avoue que ^ 


*4 


l’ensorcelée. 


331 


voilà d’étranges et d’horribles choses; mais 
quel rapport, maître Louis Tainnebouy, cette 
messe de Pâques a-t-elle avec celle que nous 
avons entendue sonner il y a deux heures, et 
que vous avez nommée la messe de l’abbé de 
la Croix-Jugan ? 

— Quel rapport il y a, monsieur? fit maître 
Tainnebouy, il n’est pas bien difficile de 1 aper- 
cevoir après ce que j’ai tant ouï raconter... ^ 

Et qu’avez -vous donc entendu, maître 

Louis ? repartis-je, car je veux, puisque vous 
m’en avez tant dit, tout savoir de ce qui tient 
à l’histoire de l’abbé de la Croix-Jugan ? 

— Vous êtes dans votre droit, monsieur, fit 
le Cotentinais, dont la parole n’avait pas le 
même degré de vivacité quelle avait quand li- 
me racontait son histoire. D’ailleurs, vous avez 
entendu les neuf coups de Blanchelande, il faut 
bien que vous sachiez pourquoi ils ont sonne. 
Puisque je vous ai dit tout ceci , il faut bien 
que j’achève, quoique p’t-être il aurait mieux 


,alu ne pas commencer. 

11 était évident que le fermier du Mont-ce- 
Rauville, cette bonne tête si raisonnable, si 
calme et d’un sens si affermi par la pratique de 
la vie, était la proie d’une terreur secrète qui 
venait sans doute de l’enfant qu’il avait perdu 
au berceau après avoir entendu sonner -es neu 
coups de Blanchelande, et que, dans tous es 


L’ENSORCELÉE. 


cas, pour une raison ou pour une autre, il se 
repentait d’avoir comméré sur les morts. 

Il surmonta pourtant sa répugnance, et il 
reprit : 

— Il y avait un an, jour pour jour, que l’abbé 
de la Croix- Jugan était décédé : on était donc 
au jour de Pâques de l’année en suivant. L’an- 
née s’était passée à beaucoup causer de lui et 
à la veillée dans les fermes, et en revenant, sur 
le tard, des foires et des marchés, et partout... 

C’était une dierie qui ne finissait pas, et dont 
j’ai eu moi-meme les oreilles diantrement bat- 
tues et rebattues dans ma jeunesse. Que oui, 
cette dierie a duré longtemps ! 

J’ai vu, dans ces époques-là, et à Lessay, un 
tauret blanc qui avait des cornes noires entre- 
lacées et recourbées sur son muffie comme l’an- 
cien capuchon du moine, et qu’on appelait pour 
cette raison le moine de Blanchelande, tant on 
était imbu de l’histoire de l’abbé de la Croix- 
Jugan ! Le surnom, du reste, avait porté mal- 
heur à la bête, car elle s’était éventrée sur le 
pieu ferré d’une barrière dans un accès de 
fureur, et d’aucuns disaient qu’on avait eu tort 
et grand tort, et qu’on en avait été puni, d’avoir 
donné à un animâ un surnom qui avait été le 
nom d’un prêtre. 

On était donc au jour de Pâques, et M. le 
curé Caillemer avait recommandé au prône du 




matin cet abbé de la Croix-Jugan, dont la mort 
avait tant êparOê Blanchelande. Les esprits 
étaient plus pleins de lui que jamais. 

Pierre Cloud, ce compagnon à Dussaucey le 
Forgeron, qui avait tant versé de taufi'ttes a le 
Hardouey, le soir qu’il rentra au Clos pour ny 

pas retrouver sa femme, s’en revenait de Les 

say où il avait passé la journée, et où il s était 
attardé un peu trop à . fi Mer avec de bons gar- 
çons... Mais il n’en avait pas pris assez pour ne 
pas voir sa route; et d’ailleurs ceux qui lont 
accusé d’avoir un coup de soleil dans les j eux 
sont depuis convenus qu’il avait dit la _ pme et 
sainte vérité, et que ses yeux n avaient pas ete 
évalues. 

Il faisait une nuitée noire comme suie ruais 
biau temps tout de même, et Pierre Cloud 
marchait bien tranquille, et p’t-etre de tous les 
o-ens de Blanchelande celui qui pensait le 
moins à l’abbé de la Croix-Jugan. Il était parti 
de la veille au soir et n’avait, par conséquent, 
pas assisté au prône du curé Caillemer m en 
tendu parler dans les cabarets de Blanchelande 
comme on en parlait ce jour-là, de 1 ancien 
moine assassiné il y avait juste un an... O 
comme il n’était pas loin du cimetière quü 
était obligé de traverser pour arriver au born*. 
et qu’il longeait la haie d’épines plantée sur 
le mur du jardin d’Amant Hébert, le gros h- 


334 


l’ensorcelée. 


quoriste du bourg, qui fournissait à tous les 
pretres du canton, il entendit sonner ces neuf 
coups de cloche que j’avons, c’te nuit, entendus 
sonner dans la lande, et il s’arrêta, comme vous 
itou vous avez fait, monsieur. 

J ai entendu dire à lui-même que ces neuf 
coups lui figèrent sa sueur au dos et qu’il se 
laissa choir par terre, faites excuse, monsieur, 
comme si le battant de la cloche lui était 
tombé sur la tête, dru comme sur l’enclume le 
marteau ! 

Mais comme la cloche se tut et ne rebougea 
plus, et qu’il ne pouvait rester là jusqu’au 
jour pendant que sa femme Y espérait au logis, 
il crut avoir trop levé le coude avec les amis 
de Lessay, et il se remit en route pour Blan- 
chelande, quand, arrivé à l’échalier du cime- 
tière, il sentit un diable de tremblement dans 
ses mollets et r’marqua une grande lumière 
qui éclairait les trois fenêtres du chœur de 
l’église. 

Il pensa d’abord que c’était la lampe qui 
envoyait c’te lueur aux vitres ; mais la lampe 
ne pouvait pas donner une clarté si rouge 
« qu’elle ressemblait au feu de ma forge, » me 
dit-il quand j’en devisâmes tous les deux. Ces 
vitraux qui flamboyaient lui firent croire qu’il 
n’avait pas rêvé, quand il avait entendu la 
cloche. 


L’ENSORCELÉE. 


000 


« — Je ne suis pas pus aveugle que jodu, 
pensa-t-il. Qué qu’il y a donc dans l’église, à 
pareille heure, pour qu’il y brille une telle lu- 
mière, d’autant qu’elle est silencieuse, la vieille 
église, comme après compiles, et que les au- 
tres fenêtres de ses bas côtés ne laissent pas- 
ser brin de clarté ? J’ sommes entre le di- 
manche et le lundi de Pâques, mais i’ se 
commence à être tard pour le Salut. Qué qu il 
y a donc ? » 

Et il restait affourché sur son échalier, guet- 
tant, sur les herbes des tombes qu’elle rougis- 
sait, c’te lueur violente qui allait p’t-être casser 
en mille pièces les vitraux tout contre lesquels 
elle paraissait allumée... 

— « Mais tiens, dit-il, les prêtres ont des 
idées à eux, qui ne sont pas comme les autres. 
Qu’est-ce qui sait ce qu’ils forgent dans l’église 
à c’te heure où l’on dort partout ? Je veux vais 
à cha! » 

Et i’ dévala de l’échalier et s’avança résolu- 
ment tout près du portail. 

Je vous l’ai dit, monsieur j c était 1 ancien 
portail arraché aux décombres de l’abbaye. Les 
Bleus l’avaient percé de plus d’une balle, il 
était criblé de trous par lesquels on pouvait 
ajuster son œil. Pierre Cloud y guetta donc, 
comme il avait guetté tant de fois, en rôdant 
par là, le dimanche, quand il voulait savoir ou 


L’ENSORCELÉE. 


336 


l’on en était de la messe, et alors il vit une 
chose qui lui dressa le poil sur le corps, 
comme à un hérisson saisi par une couleuvre. 
Il vit, nettement, par le dos, l’abbé de la 
Croix-Jugan, debout au pied du maître-autel. 
Il n’y avait personne dans l’église, noire comme 
un bois, avec ses colonnes. Mais l’autel était 
éclairé, et c’était la lueur des flambeaux qui 
faisait ce rouge des fenêtres que Pierre Cloud 
avait aperçu de i’échaîier. L’abbé de la Croix- 
Jugan était, comme il y avait un an à pareil 
jour, sans capuchon et la tête nue ; mais cette 
tête, dont Pierre Cloud ne voyait en ce mo- 
ment que la nuque, avait du sang à la ton- 
sure, et ce sang, qui plaquait aussi la chasuble, 
n’était pas frais et coulant, comme il était, il y 
avait un an, lorsque les prêtres l’avaient em- 
porté dans leurs bras. 

— « Je ne me souviens pas, disait Pierre 
Cloud, d’avoir eu jamais bien grand’peur dans 
ma vie, mais cette fois j’étais épanté. J’enten- 
dais une voix qui me disait tout bas : « En 
via assez, garçon, » et qui m’ conseillait de 
m'en aller. Mais j’étais fiché comme un poteau 
en terre, à ce damné portail, et j’étais ardê du 
désir de voir... Il n’y avait que lui à l’autel... 
Ni répondant, ni diacre, ni chceurei. Il était 
seul. Il sonna lui-même la clochette d’argent 
qui était sur les marches quand il commença 


l’ensorcelée. 


337 


Ylniroibo. Il se répondait à lui-même comme 
s’il avait été deux personnages! Au Kyrie 
eleison , il ne chanta pas... c’était une messe 
basse qu’il disait... et il allait vite. Moi, je ne 
pensais rien qu’à regarder. Toute ma vie se 
ramassait dans ce trou de portail... Tout à 
coup, au premier Dominas voèis cum qui 1 obli- 
gea à se retourner, je fus forcé de me fourrer 
les doigts dans les trous qui vir onnaient celui 
par lequel je guettais, pour ne pas tomber à la 
renverse... Je vis que sa face était encore plus 
horrible qu’elle n’avait été de son vivant, car 
elle était toute semblable à celles qui roulent 
dans les cimetières quand on creuse les 'vieilles 
fosses et qu’on y déterre^d’anciens os. Seule- 
ment les blessures qui avaient foui la face de 
l’abbé étaient engravées dans ses os. Les yeux 
seuls y étaient vivants comme dans une tête 
de chair et ils brûlaient comme deux chan- 
delles. Ah ! je crus qu’ils voyaient mon œil à 
travers le trou du portail, et que leur feu allait 
m’éborgner en me brûlant... Mais j étais en- 
diablé de voir jusqu’au bout... et je regardais! 
11 continua de marmotter sa prière, se répon- 
dant toujours et sonnant aux endroits où il 
fallait sonner; mais pus il s’avançait, pus il se 
troublait... Il s’embarrassait, il s’arrêtait... On 
eût gagé qu’il avait oublié sa science... Vère ! 
i’ n’ savait pus ! l'séan moins il allait encore, 


43 


338 


L ENSORCELÉE. 


buttant à tout mot comme un bègue, et repre- 
nant... quand, arrivé à la préface , il s’arrêta 
court... Il prit sa tête de mort dans ses mains 
d 'esquelette, comme un homme perdu qui cher- 
che à se rappeler une chose qui peut le sauver 
et qui ne se la rappelle pas ! Une espèce de 
courroux lui creva dans la poitrine... il voulut 
consacrer, mais il laissa choir le calice sur l’au- 
tel... Il le touchait comme s’il lui eût dévoré 
les mains. Il avait l’air de devenir fou. Vère ! 
un mort fou! Est-ce que les morts peuvent 
devenir fous jamais ? Ch’était pus qu’horrible ! 
J’ m’attendais à voir le démon sortir de des- 
sous l’autel, se jeter sur lui et le remporter! 
Les dernières fois qi|i’il se retourna, il avait des 
larmes, de grosses larmes qui ressemblaient à 
du plomb fondu, le long de son visage. Il pleu- 
rait, ah! mais il pleurait comme s’il avait été 
vivant ! C’est Dieu qui le punit, me dis-je, et 
quelle punition !... Et les mauvaises pensées 
me revinrent : vous savez toutes ces affreusetés 
qu’on avait traînées sur la renommée de ce 
prêtre et de Jeanne le Hardouey. Sans doute 
qu’il était damné, mais il souffrait à faire pitié 
au démon lui-même. Vère ! par saint Paterne, 
évêque d’Avranches, c’était pis pour lui que 
l’enfer, c’te messe qu’il s’entêtait à achever et 
qui lui tournait dans la mémoire et sur les 
lèvres! Il en avait comme une manière de 


l’ensorcelée. 


339 


sueur de sang mêlée à ses larmes qui ruisse- 
laient, éclairées par les cierges, sur sa face et 
presque sur sa poitrine, comme du plomb dans 
la rigole d’un moule à balles ou du vitriol. 
Quand je vous dirais qu’il recommença pus de 
vingt fois c’te messe impossible, j’ ne vous 
mentirais pas. Il s’y épuisait. Il en avait la 
brone à la bouche comme un homme qui 
tombe de haut mal ; mais il ne tombait pas, 
il restait droit. Il priait toujours, mais il 
brouillait toujours sa messe, et, de temps en 
temps, il tordait ses bras au-dessus de sa tête 
et les dressait vers le tabernacle comme deux 
tenailles, comme s’il eût demandé grâce à un 
Dieu irrité qui n’écoutait gas ! 

« J’étais si appréhendé par un tel spectacle 
que je ne m’en allai point. J’ouoliai tout, ma 
femme qui attendait, l’heure qu’il était, et je 
restai collé à ce portail jusqu au jour... Car il 
n’y eut qu’au jour où ce terrible diseur de 
messe rentra dans la sacristie, toujours pleu- 
rant, et sans avoir jamais pu aller plus loin 
que la Consécration... Les portes de la sacristie 
s’ouvrirent d’elles-mêmes devant lui, en tour- 
nant lentement sur leurs gonds, comme s’ils 
avaient été de laine huilée... Les cierges s’étei- 
gnirent comme les portes de la sacristie sé- 
taient ouvertes, sans personne! La nef com- 
mençait de blanchir. Tout était dans l’église 


340 


L’ENSORCELÉE. 


tranquille et comme à l’ordinaire. Je m’en allai 
de delà , moulu de corps et d’esprit... et de tout 
cita, je ne dis mot à ma femme. C’est pus tard 
que j’en causai pour ma part, parce qu’on en 
causait dans la paroisse. Un matin, le sacris- 
tain Grouard avait, à Y ouverture, trouvé dans 
les bénitiers des portes l’eau bénite qui bouil- 
lait, en fumant, comme du goudron. Ce ne fut 
que peu à peu qu’elle s’apaisa et refroidit : 
mais il paraît que pendant la messe de ce 
prêtre maudit, elle bouillait toujours ! » 

Tel fut le dire de Pierre Cloud lui-même, — 
ajouta maître Louis Tainnebouy dont la voix 
avait subi, en me les répétant, les mêmes alté- 
rations que quand ü avait commencé de me 
parler de cette messe nocturne, — et voilà, 
monsieur, ce qu’on appelle la messe de l’abbé 
de la Croix- Jugan ! 

J’avoue que cette dernière partie de l’his- 
toire, cette expiation surnaturelle, me sembla 
plus tragique que l’histoire elle-même. Etait-ce 
l’heure à laquelle un croyant à cette épouvan- 
table vision me la racontait ? Était-ce le théâtre 
de cette dramatique histoire, que nous foulions 
alors sous nos pieds ? Étaient-ce les neuf coups 
entendus et dont les ondes sonores frappaient 
encore à nos oreilles et versaient par là le froid 
à nos cœurs ? Était-ce enfin tout cela combiné 
et confondu en moi qui m’associait à l’impres- 




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\ 


L’ENSORCELÉE. 


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! 


sion vraie de cet homme si robuste de corps 
et d’esprit? Mais je conviens que je cessai 
d’être un instant du XIX' siècle, et que je crus 
à tout ce que m’avait dit Tainnebouy, comme 
il y croyait. 

Plus tard, j’ai voulu me justifier ma croyance, 
par une suite des habitudes et des manies de 
ce triste temps, et je revins vivre quelques 
mois dans les environs de Blanchelande. J’étais 
déterminé à passer une nuit aux trous du por- 
tail comme Pierre Cloud, le forgeron, et à voir 
de mes yeux ce qu’il avait vu. Mais comme les 
époques étaient fort irrégulières et distantes 
auxquelles sonnaient les neuf coups de^la 
messe de l’abbé de la Croix-Jugan, quoiquon 
les entendît retentir parfois encore, me dirent 
les anciens du pays, mes affaires m’ayant obligé 
à quitter la contrée, je ne pus jamais réaliser 
mon projet. 


FIN. 








Achevé (T imprimer 

le 30 septembre mil huit cent soixante-dix-huit 
PAR CHARLES UNSINGER 

POUR 

ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR 


A TARIS 














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